‹ Fuite de Louis XVI à Varennes, da̕près les documents judiciaries et administratifs déposés au greffe de la Haute cour nationale établié à OrléansChapitre 21 sur 29 · DÉPART ET VOYAGE. — ARRIVÉE A VARENNES · texte numérisé non relu

DÉPART ET VOYAGE. — ARRIVÉE A VARENNES

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(Fac-similé. — cotée. 157.)

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(cotée 277.)

Du registre des délibérations du Conseil général de la commune de Fontainebleau, a été extrait ce qui suit :

Ce jounThui 22 juin 1791, sur les cinq heures et deray après midy, a été amené par un détachement de la garde nationale le nommé Claude Tapon, voiturier par terre, domicilié de Moulins en Bourbonnais, lequel a déclaré à la municipalité que le jour d'hier, quatre heures du matin, étant à Vauderlans, route de Paris à Senlis , il a vu et reconnu le Roy descendant de sa voituje, pour faire ses bessoins, laquelle étoit attelée de six chevaux bourgeois , dans laquelle il a reconnu sa femme et ses enfans ; qu'il avoit à sa suitte six autres chaises déservies par des chevaux de poste, hermétiquement fermées ; qu'il n'a pu savoir qui étoit dedans ; que sur la voiture du Roy il a remarqué plusieurs cartons ; et qu'à la suitte des équipages il y avoit quatre couriers ; qu'il a dit à l'un d'eux que c'était le Roy, ce que le courier a nié, et que lui Tapon a toujours soutenu, disant connottre le Roy, qu'il avoit vu quantité de fols à Versailles, ainsi que la Reine. De tout ce que dessus ledit Tapon a déclaré être sincère et véritable ; ayant été requis de signer, a déclaré ne le savoir.

Pour copie conforme,

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(cotée 490.)

Monsieur le Président,

Comme citoyen, j'ai souffert des malheurs qui ont menacé ma patrie. Comme militaire, je souffre des suites de la journée du 21 juin, et j'ai l'honneur de vous prier de mettre sous les yeux de l'Assemblée la position de deux militaires bien rigoureusement traités.

Je reçus ordre le 90 de me rendre le 21 à S* Menehoud avec quarante dragons pour en ramener un trésor d'argent qui devoit m'être remis par des hussards ; c'est ainsi qu'est énoncé Tordre de par le Roi signé Bouille. Ces hussards avoient couché la veille à S1 Menehoud et en étoient partis peu de temps avant mon arrivée. Leur passage avoit causé de l'inquiétude; la présence des dragons l'augmenta.

Dans le courant du jour, le désœuvrement m'avoit conduit plusieurs fois sur les avenues du chemin d'où devoit venir le trésor ; j'avois questionné tous les courriers qui passoient ; je n'avois rien obtenu de satisfaisant. A sept heures, après avoir balancé si je partirois ou si j 'attendrais encore, je me fixai au premier parti, parce que je n'avois pas ordre de découcher et que la troupe dont j'étois détaché devoit se rendre le lendemain de Clermont à Stenay.

Dans ces entrefaites, il passa une grosse voiture en poste qui parut faire une médiocre sensation. Cependant, peu après on vit des grouppes se former; on se parloit à l'oreille, on s'agitoit. J'entendis battre la générale et crier : Arrête, arrête ! Les rues à l'instant se remplirent de gens armés. J'allai aux cris. La garde nationale se présente à moi, me dit que, le Roi avoit été reconnu dans la voiture qui venoit de passer et qu'oc nous accusoit d'être venus pour protéger son passage. Je répondis que dès le matin j'avois fait part au corps municipal des ordres qui justifiaient ma présence, et que j'allois les communiquer une seconde fois. Je me rendis à l'hôtel de la commune, qui étoit déjà plein de citoyens de toutes les classes, plus animés les uns que les autres. J'exhibai de nouveau mes ordres ; chacun les interpréta à sa manière ; il y eut même des doutes sur leur légitimité. Je reçus du corps municipal différentes demandes, tendantes à rassurer et calmer le peuple, entr'autres celle

de déposer en ses mains six cartouches dont chaque dragon éloil muni.

J'envoyai sur le champ, par écrit, Tordre de les délivrer, et la livraison en fut faite par M. de Lacour, lieutenant, qui étoit resté avec les dragons dans les écuries où éloient leur chevaux. Cette demande fui suivie de celle de désarmer ma troupe ; je m'y refusai. Mon refus fut applaudi parles personnes qui connoissent la conséquence de celte demande, et ceux qui l'avoient formée se désistèrent. Le calme paroissuit assés établi. Les officiers municipaux, satisfaits de mon dévouement à ce qui avoit pu leur rendre Tordre facile, eurent la complaisance de me ramener à mon auberge.

Cependant le tocsin continuait à se faire entendre, la foule grossissoit toujours. A 11 heures arriva le courrier qui confirma le départ de la famille royale. La fureur fut alors au comble. Je fus demandé de nouveau à l'hôtel de ville. Je m'y rendis avec mon camarade, non sans danger. A peine j'y fus entré, que la partie la plus nombreuse m'injuria, me menaça ; je fus couché en joue plusieurs fois et ne dois la vie qu'aux égards qu'on eut pour celle des officiers municipaux qui me serroient de près, et dont je saisis avec plaisir l'occasion de vanter la bienveillance, le civisme, l'activité et la fermeté. Toutes ces vertus ne m'ont point échappé, quoiqu'elles eussent dû être étouffées par les cris et les menaces continuelles dont j'étois l'objet. 11 falloit, disoit'on, des marlirs. Les plus modérés vouloient qu'on nous mit en prison. Je trouvai celte police dure à subir. Cependant, sur la proposition que m'en fit à voix basse un membre du corps municipal qui voyait l'effervescence s'accroitre, comme le seul moyen d'échapper au danger pressant qui menaçoit tout le monde, je consentis à me laisser conduire par lui dans la prison* qui tient à l'hôtel de ville. 11 nous laissa sur la porte, nous y croyant en sûreté; mais nous étions entre les mains d'une vingtaine de forcenés venus des campagnes, qui nous accablèrent de mauvais traitements et qui exigèrent que nous fussions mis au cachot où nous passâmes la nuit. A peine la porte en étoit fermée qu'une nouvelle bande cherche à l'enfoncer et crioil qu'ils venoient pour nous égorger. Le concierge tint ferme, n'ouvrit point, et il n'est pas douteux que nous lui devons la vie. Le lendemain matin, les officiers municipaux ayant appris les mauvais traitements qu'on nous avoit fait essuyer, en témoigna du mécontentement et ordonna qu'on nous plaçât dans une chambre.

Nous y avons resté cinq jours, attendant la réponse de l'Assemblée

nationale au compte que la municipalité de S1 Menehoud lui avoit rendu de notre détention.

Nous avons été transférés dans les prisons de Chaalons, par le seul effet de la volonté du Corps municipal de cette première Tille.

Voilà, Monsieur le Président, la position de deux militaires dont le seul tort est celui d'avoir marché aux ordres de M. de Bouille, à qui ils n'ont pas dû soupçonner des vues criminelles. La preuve que je ne croyois pas être chargé d'une commission hostille, c'est qu'au lieu de iO dragons que portoit mon ordre, je n'en avoit pris que 30. Je n'ai pas fait une disposition militaire, je n'ai pas donné un ordre de résistance, et lorsque j'ai vu les allarmes justifiées, j'ai offert en pleine commune de marcher de concert avec la garde nationale, partout où elle se portèrent. Nous n'en sommes pas moins en captivité, et cependant nous ne sommes pas plus coupables que tous les officiers qui ont marché cette journée là, par ordre du même général. Daignés, Monsieur le Président, prendre notre situation en pitié et ordonner que les formalités nécessaires soient prompte nient remplies.

Je suis avec respect, Monsieur le Président, votre très humble et très obéissant serviteur.

D'Andoins, Capitaine au i*T régiment de dragons.

Ces prisons de Chaaloos, ce A juillet 1791.

(cotée 219.) *•

De Sainte Ménehould, ce 22 juin 1701, 3 heures du matin.

Monsieur le président,

(Les voitures sont arrêtées.)

Voir la lettre des administrateurs ci-jointe.

Nous vous prions de rendre compte à l'Assemblée nationale de l'événement qui vient de mettre notre ville dans les plus vives allarmes, et qui intéresse toute la France.

Hier, sur les onze heures du matin, est entré dans celle ville, par la

porle de Verdun, un détachement de hussards du 6e régiment, commandé par plusieurs officiers. Celui d'entre ces officiers qui les con> mandoit en chef ayant été requis de déclarer à la municipalité quel étoit l'objet de sa mission, il a communiqué des ordres signés Bouille, qui portoient que ce détachement étoit chargé d'aller au devant d'un trésor destiné pour les troupes de la frontière. Cet officier et son détachement dévoient être remplacés ici par un détachement de dragons, qui devoit recevoir le trésor sur la route de cette ville à Chaalons. Les hussards ont quitté Sainte Menehould ce matin sur les 7 heures, et ont pris la route de Chaalons. Vers les 9 heures est entré par la même porte de Verdun le détachement de dragons. Nous joignons ici, Monsieur le président, copie des différens ordres dont l'officier commandant étoit chargé.

Il a été difficile, d'abord, de connoilre le motif véritable de ces ordres ; aussi, entre sept heures et demie et huit heures de cet aprèsmidi, est-il passé par cette ville deux voitures la traversant de Test à l'ouest; elles étoient précédées d'un courier et suivies d'un autre, tous deux habillés de couleur chamois, et elles ont sorties, après avoir été relayées, sans que personne ait pu se douter des personnages qu'elles conduisoient.

A peine ces deux voitures ont-elles été perdues de vue, le S. Drouet, maitre de poste, ayant soupçonné quelque mystère, il a cru devoir en prévenir la municipalité. Nous nous sommes aussitôt assemblés en l'hotel-commun, et tous nos habitants ont pris les armes. Cependant, le détachement de dragons étoit tranquille; mais le peuple ayant demandé le désarmement de ces militaires, nous avons invité le S. Dandoin, qui les commandoil, de se rendre à l'hôtel- de-ville. En même tems, nous avons été confirmés dans nos craintes par un exprès qui nous a été envoyé par le Directoire du département de la Marne. Nous avions déjà chargé le S. Drouet, maitre de poste, et un autre de nos habitants, de courir après les voitures, et de les faire arrêter s'il pouvoit les joindre.

Pour satisfaire nos habitans, nous avons cru, Monsieur le président, devoir obtempérer à leur demande, et nous avons obtenu le désarmement des dragons; et pour nous assurer de la personne de l'officier, autant que pour le soustraire à la violence et au mécontentement de nos habitans et des municipalités de Verrières, Chaudefontaine, Arger, La Neuville au Pont, nous l'avons fait conduire et recommander dans les prisons de cette ville.

Nous ne devons pas, Monsieur le président, oublier de vous informer

que la municipalité de La Neuville au Pont nous a envoyé un exprès sur les 9 heures, ce soir, avec avis que le détachement de hussards a passé par ce territoire et tenu la route de Varenne.

Nous venons de voir passer M. Bayon, commandant du bataillon de Saint Germain, allant à la poursuite des voitures. Nous desirons, Monsieur le président, que notre zèle soit .suivi de tout le succès que l'Assemblée nationale a le droit d'attendre de notre patriotisme.

Les officiers municipaux, Dcpin, Nblibge, Corvisier, Macquàrt, Lemaire, Farcy, Blanchin, procureur de la commune.

(cotée 215.)

Extrait des registres des délibérations du directo're du district de

département de la Meuse.

Aujourd'hui mardi vingt un juin mil sept cent quatre vingt onze, les onze heures de relevée, le Directoire du district de Clermont s'est assemblé sur ce que tous les citoyens de la ville de Clermont, allarmé d'avoir vu, pendant le cours de la journée, des mouvemens que le commandant du treizième régiment de dragons, nommé Damas, a fait faire à un escadron de ce régiment, arrivé le vingt de ce mois en celte ville pour y loger avec séjour (quoi que la lettre d'avis du département portait qu'il devoit arriver le dix neuf), mouvements dont la troupe même ignoroit le motif, et d'autant plus allarmants que l'on avoit vu les soldats se munir de pierres à feu ; qu'à l'heure de dix du soir, l'inquiétude des citoyens est augmentée, lors qu'après le passage de deux voitures précédées d'un cabriolet, dont une berline à six chevaux et un cabriolet à trois chevaux et deux couriers en avant, dont l'arrivée sembloit avoir été prévue (pareeque deux jours auparavant, un détachement d'hussarts ci devant Lauzun, en garnison à Varennes, avoit été dépêché à leur rencontre, sous prétexte d'aller escorter leur trésor à Chaulons), on a vu les sous officiers dudit régiment de dragons aller de maison en maison éveiller les dragons, et leur donner ordre de monter à cheval et de s'assembler en armes sur la place de l'hôtel de ville pour partir à

l'instant, sans leur faire connoitre leur destination, sur les plaintes et les murmures des citoyens, le Directoire du district et la municipalité s'étant réunis pour en conférer, ont délibéré de se rendre auprès du commandant à l'instant, môme jour, pour lui faire part des allarmes des citoyens. En conséquence, M. le maire de Clermont, Monsieur Martinet, membre du Directoire du district, et le procureur sindic, se soot rendus au logement dudit sieur Damas, disposé à partir, et lui ont exposé les allarmes et les inquiétude? des citoyens, causés tant par les mouvements qu'il avoit fait faire auxdits dragons pendant le cours de la journée, que par le passage desdites voitures par une route détournée de celle de la poste ordinaire, pendant la nuit, et parle départ précipité de sa troupe, et demandé les ordres qui autorisoient une telle conduite, suspecte à tous égards dans les circonstances actuelles, en annonçant leurs qualités et fonctions ; à quoi ledit Sr Damas a répondu d'un air embarrassé et avec beaucoup d'émotion, qu'il ne faisoitrien qui fut suspect et qu'il avoit des ordres. Sommé de les exhiber, il a tiré de sa poche precipitament un ordre qu'il a dit être de M. de BouiHé, et une lettre qu'il a dit être de M. Goguelat. Sur ce qui lui a été observé par le Sr maire qu'il outre passoit les ordres qu'il exhiboit, il a répondu d'un ton fort animé qu'il étoit le maître d'en ordonner, et que sa troupe partiroit, quoique lesdits députés l'aient requis, au nom de la loi, de tranquiliser les citoyens en faisant coucher sa troupe en cette ville. Sur un mouvement de refus précipité, après avoir replié lesdittes ordres, le Sr maire lui a dit qu'il le sommoit d'arrêter. A l'instant, ledit Damas est sorti precipitament de sa chambre, et s'est porté dans la rue en criant : A moi, dragons ! tandis que lesdits députés étoient encor dans sa chambre et en sortoient. Ces mouvemens et cris les ayans confirmés dans les soupçons présentés par les citoyens, qu'une telle démarche étoit suspecte et les mettoient en péril, la municipalité s'est à l'instant rassemblée. La trompette des dragons a sonné pour monter à cheval,; malgré l'obscurité de la nuit, on a battu la générale. Les gardes nationales rassemblés, la municipalité revêtue d'écharpes, et corps administratifs s'étant rendus sur la place où les dragons étoient rangés en bataille, aîant à leur tête ledit Sr Damas et les autres officiers, M. le maire, accompagné des officiers municipaux, lui ont représenté qu'il exposoit les citoyens d'un coslé, et de l'autre ses dragons, qu'il compromettoit par sa résistance aux nouvelles interpellations qui lui sont faittes de se rendre à l'hôtel de ville pour y exhiber ses ordres et les faire examiner; il s'est refusé. Enfin, pressé par de nouvelles

interpellations, il les a enfin remis audit S' maire, tels qu'ils viennent d'être énoncés. Dans cet instant de crise, les officiers municipaux, les administrateurs du district et le procureur sindic, voiant le danger éminent où la résolution de cet officier commandant piongeoit les citoyens, ont exposés à haute voix à ce commandant, aux autres officiers et aux dragons, que Ton exigeoit d'eux que de passer la nuit à Clermont dans leur logement. Le veu de tous les citoyens porté à haute voix vers les dragons, à qui on a demandé de manifester leur patriotisme dans des circonstances aussi affligeantes , consternés eux mêmes , n'ont faits aucun mouvement au commandement de : Marche ! qui leur a été donné. Les citoyens officiers municipaux, administrateurs, et le procurir sindic, touchés du patriotisme des dragons, ont crié : Vive la Nation! Ce cri a été répété par les dragons qui, un instant après, ont mis pied à terre sur les ordres dudit sieur Damas; et cependant, le S«" Damas et les officiers restoient à cheval. Ledit S' Damas, sommé de nouveau par la municipalité de se rendre à l'hôtel de ville, s'est porté vers son logement precipitament, et au lieu de s'y arrêter s'est enfui. Lesdits corps reunis s'y sont rendus, croïant l'y trouver ; mais ils ont reconnu qu'il n'y étoit point entré, et qu'il ne restoit dans sa chambre que l'étandart enfermé dans son étui. Les dragons étant rentrés paisiblement dans leur logement, il a été établi des gardes et patrouilles pour la sûreté publique ; de tout quoi il a été dressé sans désemparer le présent acte, dans la salle du Directoire du district, avec et en présence des officiers municipaux et du procureur de la commune y rendus, et achevé le vingt deux juin, les deux heures du matin. Et ont MM. presens signé : Mennechaud Burnet, maire ; Iteaudette-, officier municipal ; Jacquin, procureur de la commune; Deviilay, président du district; Quivault, L.-J. Raux, Martinet, administrateurs; Manchand, procureur sindic, et Manchand le jeune, secrétaire.

Et ledit jour vingt deux juin, les deux heures du matin, la délibération précédente venant d'être signée, le Directoire étant tous assemblés en la salle de ses séances, est arrivé un courier dépêché par le procureur sindic du district à la municipalité de Yarennes, immédiatement après le passage des voitures suspectées, pour avertir celte municipalité de prendre les mesures convenables, afin de découvrir ce que renfermeroient ces voitures, et même les1 faire arrêter, si elle le croioit nécessaire, lequel courier a annoncé qu'il avoit été prévenu d'un quart d'heure seulement par le Sr Drouet, maitre de la poste aux che-

vaux de Sainte Menehould, qui, ayant traversé les bois par un chemin de détour avoit, ainsi que lui, devancé lesdktes voitures, que la municipalité de Varennes avoit fait arrêter. Le S* Leniau, gendarme de la brigade du Clermontois, s'étanl rendu à Varennes sur les ordres dudit procureur sindic, a fait le trajet et le retour en moins d'une heure et demie, a rapporté que les personnes que conduisoient ces voitures a voient été reconnues pour être le Roi, la Reine, M. le Dauphin et la famille royale, malgré un passeport qui indiquoit le contraire, et que leur départ étoit favorisé par le détachement de hussards qui se trouvoit à Varennes.

Sur cet avis, le Directoire, considérant que le salut de 1 État exigeoil qu'aucun individu de la famille royalle sortit en ce moment du royaume, dont les personnes arrettées paroissoienl vouloir s'absenter en prenant la roule kt plus courte pour arriver sur les terres soumises à une domination étrangère, et n'étoient plus éloignées que d'environ neuf lieues, a arrêté, sur les conclusions du procureur sindic, que la municipalité dé Clermont ordonneroit aussitôt à un détachement de la garde nationale de celte ville de partir à l'instant pour se rendre en celle de Varennes, à l'effet de lui preller secours, et qu'il seroit aussitôt dépêché des couriers dans toutes les municipalités de ce district et villes voisines, chargés de porter aux municipalités les ordres les plus précis de faire partir à l'instant leurs gardes nationales pour se rendre tant à Clermont qu'à Varennes, afin d'y donner main forte suffisante sur les réquisitions des municipalités, et s'opposer même par la force au départ des personnes et voitures arrêtées, au cas que la troupe de ligne se mit en devoir de le favoriser, ce qui a été exécuté ; et attendu les circonstances impérieuses où il se trou voit, le Directoire a arrêté de continuer sa séance sans desemparer.

Vers les trois heures du matin, le Directoire a été averti qu'un aide de camp de M. le commandant gênerai de la garde nationale parisienne passoit en celte ville, porteur d'ordres de l'Assemblée nationale. A l'instant même, un de ces Messieurs s'est rendu sur son passage, et sur l'invitation qui lui a été faite de faire part de sa mission à l'administration, il a annoncé au membre du Directoire que le Roi, la Reine et M. le Dauphin étoient sortis de la capitale; et dans la crainte que les suggestions perfides des ennemis du bien public n'eussent engagés le chef de la nation françoise à quitter le royaume, l'Assemblée nationale avoit ordonné d'arrêter ou faire arrêter toutes personnes qui sortiroient lors du royaume, et d'empêcher la famille royalle de continuer

sa route ; et sur l'indication ordonnée audit aide de camp de l'arrestation desdilles vfitures à Varennes, il a continué à l'instant sa route vers celte ville pour suivre l'objet de sa mission!

Les gardes nationales arrivant en foule des différentes municipalités de ce district, il leur a été enjoint par le Directoire de se rendre à Varennes pour y exécuter les ordres qui leur seroient donnés; et attendu la fuite du Sr Damas, commandant l'escadron du treizième régiment de dragons resté à Clermont, et la suspicion des autres chefs et officiers, qui, par l'effet de la démarche d'hier, avoient perdu la confiance de la troupe, le Directoire, considérant d'ailleurs la nécessité d'avoir en ce moment à sa disposition de la troupe de- ligne dont le patriotisme lui fut connu, a arrêté que provisoirement ledit détachement du treizième régiment de dragons, qui se trouvoit tant à Clermont qu'au lieu d'Auzcville, y resteroit en garnison jusqu'à ce qu'il en fut autrement ordonné, et que l'étape lui seroit fournie aujourd'hui par l'entrepreneur, sur les ordres de la municipalité.

Differens couriers dépêchés à Varennes par le Directoire, ne rapportant aucune nouvelle du retour de Sa Majesté, quoi qu'il soit près de huit heures du matin, le Directoire, considérant que la proximité où est Varennes des frontières du royaume, près desquelles se trouvent des rassemblemens de troupes formés par les puissances étrangères , l'incertitude où Ton est des dispositions de la troupe de ligne, qui paroissent avoir été faites par le Sr Bouille de manière à favoriser le départ de la famille royalle, ce qui est prouvé par Tordre déposé au Directoire, qu'il avoit donné à son aide de camp et au Sr Damas, et la malheureuse certitude du peu de civisme des chefs des troupes de ligne, a arrêté, après avoir entendu le procureur sindic, qu'il se rendroit aussitôt en corps à Varennes pour porter au Roi le vœu des citoyens, et lui exprimer les inquiétudes et les al larmes qu'occasionnent son départ, et qu'augmènteroit encore un plus long séjour; enfin, le supplier de ne pas différer son retour dans la capitale, qui, seul, peut ramener la tranquillité dans ces contrées, le calme dans le royaume, et d'où dépend, enfin, le salut de l'État. A l'instant, les administrateurs, le procureur sindic et le secrétaire sont partis pour se rendre à Varennes, et remis à leur retour la continuation du présent acte.

Et cedit jour, les dix heures du matin, le Directoire, de retour, rassemblé en la salle de ses séances, a arrêté que le récit de ee qui s'étoit passé seroit inscrit par continuation du précèdent acte, ainsi qu'il suit.

Le Directoire, convaincu du patriotisme du détachement de dragons,

dont il avoit donné la veille des preuves non équivoques, a requis lesdits dragons de monter à cheval et se rendre à Varennes sous le commandement de M. Sourine Chevalier, officier de mérite, qui avoit la confiance des soldats, et d'un officier de la garde nationale de Clermont; ce qui a été fait à l'instant; et le Directoire a pris la route de Varennes avec ledit détachement et les gardes nationales, qui arrivoient successivement. Vers la moitié du chemin, le Directoire, informé de l'aproche du Roi, a été à la rencontre de Sa Majesté, dont la voiture étoit escortée de plus de 6,000 hommes de gardes nationales, et d'une force de citoyens de tout âge et de tout sexe. M. le président, au nom du Directoire, a témoigné au «Roi les sentiments des citoyens et les allarmes qu'a voit répandu la seule idée de son départ; à quoi Sa Majesté a repondu que son intention n1 étoit point de sortir du royaume. Ensuite elle a continué sa roule jusqu'en celte ville, au milieu de l'allégresse qu'inspiroit an peuple l'assurance que son Roi ne le quitterait point, et des cris répétés par tous les citoyens et gardes nationales de : Vive la Nation ! La conduite des dragons a été aussi vivement applaudie. Étant entré en celte ville, les mêmes témoignages de joie ont éclaté de toute part; et le Roi a continué sa route au milieu d'une partie des gardes nationales, de celle de Clermont, et des dragons chargés d'accompagner Sa Majesté jusqu'à Sainte Menehould.

11 a été représenté au Directoire par M. Sauce, procureur de la commune de Varennes, un passeport qui lui avoit été remis lors de l'arrestation desdittes voitures, datte du cinq de ce mois, signé Louis, et plus bas : par le Roi, Montmorin, donné à la baronne de Korff allant à Francfort avec deux enfans, une femme, un valet de chambre et trois domestiques.

Le Directoire a arrêté que ledit passeport, ensemble l'ordre du sieur Bouille, datte de Stenay du 20 juin, donné au commandant du détachement de dragons à Clermont, de faire monter sa troupe à cheval au jour et à l'heure qui lui serbient indiqués par le S* de Goguelat, officier de Tétat major de l'armée, porteur dudit ordre, et la lettre dudit Goguelat audit commandant, dattée de Sainte Menehould du vingt un juin, remise par ledit Damas au Sr maire de Clermont, seroient déposées par M. Martinet, administrateur, et Manchand le jeune, secrétaire, à l'As* semblée nationale, lequel y remetleroit une expédition des présentes délibérations, et seroit chargé d'exprimer à l'Assemblée nationale les sentiments d'admiration et de reconnoissanec dont est pénétré le Directoire pour ses travaux immortels, l'assurance de la plu» parfaite sou-

mission et du plus entier dévouement pour faire respecter et exécuter la loi. Et ont MM. présens signé.

Collalionné par les administrateurs soussignés.

L.-J. Raux, Martinet, Manchand, procureur sindic, Manchand le jeune, secrétaire.

(cotée 167.)

La commune de Varennes, district de Clermont, département de la Meuse, à laquelle sont parvenus différents exposés des faits de l'arrestation du Roy et de la famille royale, consignés vaguement dans plusieurs feuilles publiques, et notamment celui fait à l'Assemblée nationale par M. Mangin, chirurgien en cette ville, qui, n'ayant paru qu'un instant pour voir le Roy et sa suite, déjà depuis plus d'une heure chez le procureur de la commune, d'où il partit de suite pour la capitale, afin de lui annoncer le Roy arretlé dans sa fuite, n'avoit pu recueillir avec exactitude ce qui s'é toit passé avant et après, cet exposé étant absolument inexacte, dans le rapport comme dans les citations ; prévoyant également que son procès verbal, rédigé à la hâte, le vingt trois de ce mois, pour servir l'empressement des couriers qu'on lui adroissoit de toute part, et envoyé, tant aux représentai de la Nation qu'aux corps administratifs, ne contenoit qu'un récit rapide et général ; les circonstances du moment n'ayant pas permis d'entrer dans un détail exact de faits qu'il eut été difficile de réunir, a arretlé que deux commissaires, membres de la municipalité, seront chargés de rédiger le plus promptement possible le rapport historique de cet important événement. Ce qu'elle a fait ainsi qu'il suit :

Avant d'entrer dans le détail des faits, on croit .essentiel de rapprocher les circonstances qui touchent immédiatement à la scène qui s'est passé sous les yeux de tous les citoyens et qui établissent combien le départ du Roy étoil concerté.

Cent hussards du sixième régiment cy devant Lauzun étoient en détachement dans cette ville par les ordres de M. de Bouille.

Le lundy vingt de ce mois, on vit partir à cinq heures du matin qua-

rante hussards ayant à leur tête un officier nommé Bondel (1), avec un trompette, pour aller à la rencontre d'un trésor destiné pour un camp qui devoit se former près de Montmédy.

Dans la journée du lendemain vingt un, on annonça dans la matinée le passage d'un caisson qui devoit être accompagné d'un régiment de dragons. Ci caisson passa à la vérité avec une autre voiture qui n*a paru contenir que des gens de suite et sans être accompagné. Ces voitures ne repartirent que vers les trois heures de F après midy; déjà on se reprochait de ne les avoir point arretté. La seule idée d'un camp dont le bruit s'étoit accrédité avoit absolument favorisé leur passage. Dans cet après midy, le fils du sieur Bouille, capitaine au régiment des hussards d'Estherazy, parut avec un autre officier à l'auberge du Grand Monarque, et donnèrent à croire qu'ils attendoient le général, qu'on avoit annoncé devoir passer icy depuis quelques jours.

11 est à remarquer qu'un domestique estropié d'un bras étoil arrivé icy des le 17 ou le 18 avec des chevaux, et que l'ayant requis de justifier de son passeport et à qui il appartenoit , il avoit assuré qu'il attendoit son maitre, colonel d'un régiment qui devoit passer. Ce domestique se mit dans la voilure qui accompagnoit le caisson. Vers quatre à cinq heures du soir il passa une nouvelle voilure chargée de malles et équipages militaires qui ne prit que le moment de rafraîchir.

Le fils de Bouille et cet autre officier restèrent cette soirée à l'auberge avec leurs chevaux.

Le même jour vingt un, vers onze heures un quart du soir, est arrivé à l'auberge du Bras d'Or le sieur Drouet, de la poste aux chevaux de S** Menehould, accompagné du sieur Guillaume, habitant de la même ville, tous les deux en bidets, et qui sans respirer apprirent au sieur Le Blan, aubergiste, que deux voitures descendoient derrière eux et alloient passer sur le champ, et qu'ils soupçonnoient que le Roy étoil dans une. L'aubergiste, officier de la garde nationale, courut chez M. Sauce, procureur de la commune, qu'il fil lever aussilot, et lui rendit ce qu'il venoit d'apprendre. 11 retourna ensuite chez lui, s'arma lui et son frère et prirent un poste. Le procureur de la commune avertit l'officier municipal qui représente le m lire, député à l'Assemblée nationale. Ayant rencontré le sieur Régnier, homme de loy, qui étoit également prévenu, il le pria d'aller vite avertir les autres officiers. Le procureur de la commune, rentré chez lui, fil lever ses enfaus, el leur dit de courir par

(1) Cot officier se nommait Blondel.

les rues en criant: Au feu! afin de donner l'allarme ; il prit une lanterne et se porta au passage. Pendant cet instant, les sieurs Régnier et Drouet conduisirent une voiture chargée et barrèrent le passage du pont. Ce fut à ce moment que les voitures parurent : les deux frères Le Blan avoient arretlé la première qui étoit un cabriolet, dans lequel étoient deux dames. Le procureur de ia commune s' étant approché de celle voilure, demanda les passeports : on lui répondit que c'étoit la seconde voiture qui les avoit. 11 s'y porta de suite. Cette voiture éloit extraordinairement chargée, attelée de six chevaux, avec trois cavaliers sur les trois chevaux de main, et (rois personnes habillées en jaune assises sur le siège : les deux frères le Blan, reunis aux sieurs Régnier, Coquillard, Justin George, Pousin, tous delà garde nationale; les nommés Thenevin des Ilettes et Deslion de Monfaucon, qui étoient logés à l'auberge du Bras d'Or et armés, firent ferme et bonne contenance. Le procureur de la commune, s'approchant de la portière, demanda aux personnes qui étoient dans cette voiture où elles alloient et leva sa lanterne pour les distinguer: on lui repondit qu'on alloit à Francfort. Il observa qu'on se devoyoiten apprenant que Ton venoit de Clennont; qu'au surplus il falloit représenter ses passeports. On lui demanda qu'elle éloit sa qualité et s'il étoil garde nationale : il repondit qu'il étoit procureur de la commune : ayant fixé de nouveau ces personnes, il apperçut un homme, deux femmes et des enfans. S'arretlant sur le premier, il crul se convaincre que c'étoit la personne du Roy, qui aussilot lui remit son passeport, qu'il lui en présence du premier officier municipal qui intervint à ce moment. Ce passeport, dont on ne peut donner copie, ayant été. envoyé sur le champ au Directoire du district de Clermont, étoit délivré à Madame la baronne de Korff, pour aller à Francfort avec sa famille, un valel de chambre et d'autres gens, signé Louis, et contresigné Moutmorin. 11 représenta qu'il étoil trop tard pour viser ce passeport ; que d'ailleurs il y avoit pour eux des risques ù courir non seulement par les passages très dangereux, mais par la rumeur qui avoit lieu à ce moment; qu'il falloit descendre de voilure, et qu'au jour on verroit. On fit quelques difficultés; mais il fallut se résoudre, ri toutes les personnes des deux voitures descendirent. Le procureur de la commune avoit remarqué que cette voiture, chargée au dehors de cinq à six personnes qui paroissoient suspectes, étoient suivies de trois ou quatre autres personnes à cheval, qui étoient restées sous une voûte qui avoisine l'auberge; et soupçonnant qu'elles ne marchoient pas seules, il invita toutes ces personnes à se rendre chez lui, ce qu'elles ne-

cepterent sans difficultés. Alors l'allarire sonnoit, le peuple s'amassoit, la garde nationale avoit formé des postes : on s'occupoit à barrer les avenues et à placer des hommes bien armés pour s'opposer au passage intérieur ; on se porta sur le chemin de Clermont avec quelques pièces de canon, et on s'occupoit à former des barrières avec des pièces de bois, des fagots et des voitures , lorsque tout à coup parut le détachement de Lauzun, parti la veille pour l'escorte du prétendu trésor, et qui revenoit du coté des bois, lequel fut arretté. Le sieur Bondel(1),qui le commandoit, se fit alors connoitre, mais on insistât pour qu'il ne Gt pas un pas avant d'être reconnu. Il se présenta à l'jnstant un homme à cheval qui menaça de forcer le passage ; mais trouvant de la résistance, il fit un tour et se joignît au détachement des hussards. Li gendarmerie nationale vint à l'jnstant, reconnut ce détachement et rentra avec lui dans la ville; ensuite on reporta de ces petites pièces de canons sur les avenues de la rue où le Roy étoit descendu.

Le procureur delà commune, qui avoit déposé ces étrangers dans une chambre haute, sur le derrière de sa maison déjà bien entourée, courut chez M. Detez, juge du tribunal, pour qu'il] descendit reconnoitre si c'étoit réellement le Roy et sa famille. Au sortir de chez ce dernier, le détachement des hussards entroil et se formoit en bataille vis à vis l'ancien palais. Il s'approcha d'eux et leur annonça qu'il croyoit le Roi icy, ,et qu'il pensoit qu'ils étoient trop bons citoyens et trop braves soldats pour se prêter à son évasion qui ne pouvoil s'opérer qu'au prix du sang. Leur réponse quoiqu 'équivoque, ne lui fit craindre que des forces ultérieures. Il revint chez lui avec ledit sieur Detez, et monta dans l'appartement où étoit le Roy, la Reine, le Dauphin, Madame Royale, Madame Elizabeth et d'autres personnes de leur suite et qui furent reconnues par ledit sieur Detez. Le détachement descendit au quartier, où il reçut des ordres el vint se mettre en bataille devant la maison du procureur de la commune. Il étoit alors minuit; il avoit à sa tête un aide de camp du sieur Rouillé qui demanda à parler au Roy. Le procureur de la commune l'jnstroduisil; aussitôt le Roy lui demanda qui il étoit : il repondit qu'il se nommoit Coglas (2).

Bon, dit le Roi, quand pari on? J'attends vosordres, lui dit cet aidf de camp. Le major de la garde nationale étoit venu pour les prendre également. Le Roy leur dit à l'un et l'autre qu'il ne vouloit que

(1) C'est Rlondel qu'il fallait écrire.

Cl) C'est Do (ioguolas qu'il Huit lire.

cinquante hommes de la garde nationale, et même cent, si l'on vouloit. Ces officiers se retirèrent. Dans cet in ter val, il parut quatre à cinq dragons à cheval qui traversèrent et ne s'arrêtèrent qu'au bas de la rue.

Tous ces- moments se passèrent dans la plus cruelle agitation , incertains des dispositions des hussards qui occupoient une partie de la rue, et du mouvement que pourroit faire ceux qui étoient au quartier. Plusieurs personnes étoient rassemblées autour du Roy, et voyant qu'on ne doutoit plus que ce fut lui, il s'ouvrit, et se précipitant dans les bras du procureur de la commune, il lui dit : Oui, je suis votre Roy : c placé dans la capitale au milieu des poignards et des bayonnettes, t je viens chercher en province et au milieu de mes fidèles sujets la « liberté et la paix dont vous jouissez tous- Je ne puis plus rester à c Paris sans y mourir, ma famille et moi. • Et par une explosion de son ame tendre et paternelle, il embrassa tous ceux qui l'entouroient. Cette scène attendrissante fit jetter sur lui des regards d'un feu d'amour que ses sujets connurent et sentirent pour la première fois, et qu'ils ne purent caractériser que par leurs larmes. C'est de ce moment heureux dont on crut devoir profliter pour changer ses dispositions, et l'engager à retourner sur ses pas ; mais le tableau qu'il sefaisoit des évenemens formoit un obstacle invincible. La Reine qui de son coté'partageoit ses inquiétudes, ne Pexprimoit pas moins par l'état affreux où elle éloit. Le spectacle étoit touchant ; mais il n'ébranloit pas la commune dans sa resolution et son courage pour conserver son Roy ; les instances qu'on lui fil le décidèrent à partir (ce que l'onn'avoit pu obtenir pendant plus de cinq heures), mais en persistant toujours pour Montmédy, ajoutant sur sa parole de Roy qu'il ne sortiroit pas du royaume et que l'on pourvoit même L'y accompagner.

La garde nationale s'occupoit au dehors à observer les mouvemens des hussards. L'aide de camp en avoit placé six près d'une batterie qui gurdoit les avenues des rues hautes et d'une autre qui deffendoit l'jssue du pont et des rues adjacentes ; lu crainte d'une irruption fit retirer les canons de la place haute, pour les poster à l'extrémité de la rue où étoit le Roy, et on lit retirer les hussards qui gardoient celles d'en bas afin qu'au premier signal on balayât de la première décharge tout le détachement qui étoit placé dans cette rue. On avoit à cet effet fait ouvrir toutes les portes des maisons pour faciliter la retraite des gardes nationales et qu'elles pussent se deffendre plus avantageusement. L'aide de camp s'appercevant de cette manœuvre, et que par ce moyen ses

forces se reduisoient, voulut partir pour réunir de nouveaux secours; mais le major de la garde nationale, qui se trouva à son passage avec quatre gardes nationales, l'aire lia et lui rappella les ordres du Roy, qui n'avoit désiré que cinquante hommes ; il fit manœuvrer son cheval pour l'écarter, mais se voyant pressé, et ayant reçu plusieurs coups de pieds de cheval, il cria à ses soldats de l'arretter, et saisi lui même le cheval par la bride, lui disant de descendre ; laide de camp lui jura qu'il passcroit, et que sur sa tête il auroit le Roy et qu'il alloit tout faire sabrer et saccager ; il fil un mouvement pour lui porter un coup de sabre. Le major voyant sa vie en danger tira son pistolet el s'en servit : le cheval se cabra, et l'aide de camp fit une chute qui fit croire qu'il étoit blessé. Ce coup de pistolet, celte action qui eut lieu à la tête des hussards en bataille, fut pour le moment le signal du combat : mais soil (jue le détachement qui étoit entre deux teux connut le danger, ou qu'il voulut faire un acle éclatant de patriotisme , il ne lit pas le moindre mouvement. L'aide de camp forcé d'entrer dans l'auberge, l'orage devint moins sérieux ; alors les hussards dévoilèrent leur intention en demandant qu'il leur fut donné un officier de la garde nationale pour les commander, et feroient ce qu'on voudroil.

Le Roy, la Reine el sa famille parurent aux vitres ; et ce fut là où ils reçurent l'expression vive des sentimens d'amour des citoyens; ce fut dans ce moment où poussant des cris mille fois répétés de: Vive le Roy! vive la nation! vive Lauzun ! que le sort de la crise parut se décider ; il ne fut plus .question alors que de presser le départ du Roy; les momens étoient comptés, tous les jnstans devenoient précieux.

Un cavalier de la gendarmerie courut le plus grand danger à la rencontre du fils Rouillé qui avec son camarade, au moment de l'arrivée du Roy étoient partis à toute bride pour Dun, Stenay, et faire avancer les cent hussards qui étoient en détachement à Dun, et le régiment de Royal Allemand qui étoit à Stenay, et dont un détachement d'environ cent hommes s'étoil avancé dans la nuit à Mouzay. Tout étoit à craindre de l'arrivée de ces troupes. Les gardes nationales voisines commençoient à défiler de toutes parts, averties par les officiers et cavaliers de la gendarmerie et par des citoyens. A six heures du matin, on se vit suffisamment en force pour hâter le départ el former l'escorte.

Pendant cet inUrval, le Conseil gênerai de la commune, le Tribunal, le juge de paix, ce dernier mandé par le Roy, s'assemblèrent pour délibérer sur le départ du Roy, lorsqu'on annonça deux couriers de la capitale, dont l'un étoit aide de camp de M. de la Fayette, porteur d'or-

dre de l'Assemblée nationale, envoyé à la poursuite du Roy. Après les avoir reçus et veriffiés, ils lurent introduits auprès du Roy, et les ordres .lui furent présentés. Ces députés lui exprimèrent la douleur dans laquelle son évasion avoit plongé la capitale et la France entière ; le désir sincère, ardent et inexprimable de son retour, et combien il y avoit de danger de demeurer plus longtems si peu éloigné des frontières.* La commune et le tribunal se joignirent à eux et lui ajoutèrent que le sort de la France et de ses sujets étoit entre ses mains ; que le moment devenoit toujours plus pressant, et s'il restoit plus longtems ses jours, comme ceux de tous les citoyens, étoient dans le plus grand danger. Encore un instant, disoit-il ; n'est il donc pas possible d'attendre les onze heures?

Après l'arrivée du Roy, on s'empressa de lui offrir à rafraichir, ce qu'il avoit accepté avec quelques-uns de sa suite; mais comme il s'agissoit de se mettre en route, on lui offrit à déjeuner, à la Reine, et aux autres personnes qui les accompagnoient ; on le leur servit. Ayant déjeuné et préparé quelques subsistances pour mettre dans la voiture, il fut de nouveau question de presser le départ. Le Roy se mit à dormir ; le Dauphin et Madame dormoient également. Une dame suivante se trouva mal : le médecin parut et lui administra les secours nécessaires; mais le sang des citoyens étoit égalemenl précieux; le plus petit instant de retard devenoit irréparable. Le Roy s'éveilla; on le presse de partir, il y consent, mais toujours pour Montmedy. 11 demande au procureur de la commune que tout le monde se retire, et qu'on le laisse un instant avec sa famille ; que lui, cependant, pouvoit rester. Il ajouta aussi qu'on pouvoit mettre les chevaux aux voitures. Ces ordres furent exécutées, et le procureur de la commune resta hors de la chambre.

Au moment où tout se preparoit pour le départ, un détachement de hussards, qui étoit à Dun, ayant à sa tête le capitaine Deslon, qui commandoit également le détachement de Yarennes, s'est présenté à l'entrée de la ville, qui étoit barricadée. H vouloit essayer de pénétrer; on lui opposa des forces qui l'arretterent et l'empêchèrent de se diriger par aucune issue.

Tout fut promptement disposé pour le départ. Les citoyens fourni* rent chevaux et équipages, independemment des chevaux de poste. On nomma M. de Signemont, chevalier de Saint-Louis, commandant de la garde nationale de Neuvilly, pour commander toute l'escorte et diriger la marche. Tout fut exécuté avec le plus grand ordre : on emmena

aussitôt les voitures devant la porte où étoît le Roy ; lui et sa suite montèrent dans le moment au milieu des acclamations de : Vive la Nation! vive le Roy! On se mit en marche; il étoit alors environ sept heures et demie du matin. ,

La municipalité avoit résolue d'accompagner le Roy dans son retour ; mais, arrivée à Clermont, une nouvelle allarmante sur l'approche de troupes étrangères la rapella au milieu de ses concitoyens. Elle le déposa entre les mains de la municipalité et du district de Clerir.ont, sous la garde d'un petit détachement des officiers et soldats de notre garde nationale, qui étoit chargée de le remettre dans la capitale.

Les personnes qui suivoienl le Roy ne l'avoient point quittées. De ce nombre étoient MM. Damas, Choiseuil Stain ville, un capitaine, et uo quartier maitre de dragons dont le détachement de deux cent soixante hommes étoit à Clermont depuis quelques jours, et avoit été arretté la nuit par la garde nationale dudit lieu au moment où il étoit à cheval pour se rendre à Varennes, et qui s'étoit refusé à sortir, dés l'instant qu'il apprit que ses chefs l'einployoit à favoriser la fuite du Roy. Les officiers ont été arrettés et mis en sûreté; et le lendemain, ils furent conduits à Verdun sous l'escorte de trois cents hommes de la garde nationale de laditte ville et cinquante mineurs qui avoient volé à notre secours.

Le Roy à peine sorti de l'enceinte de nos murs, qu'il parut au dessus de nos vignes et prêt à descendre dans la ville, à la distance d'un demi quart de lieue, un fort détachement de Royal Allemand, dont le corps du régiment s'étoit arretté à Charpentré, à la distance d'une lieue, et qui se rapprochoit de celui des hussards, qui avoit fait sa retraite à environ deux cens pas de la ville ; nous n'étions plus alors en force (environ quatre mille hommes de la garde nationale de Varennes et des environs accompagnoiènt le Roy sur la route de Clermont). Cette apparition jetta la consternation et l'effroy parmi tous les citoyens qui n'avoient à craindre que le massacre et le pillage. Ces détachements reunis ne s'avancèrent pas assez pour réaliser aucun choc;. et il paroit que tout leur dessein étoit d'enlever le Roy; et qu'apprenant son depart et découvrant au loin la garde nombreuse qui l'environnoit, voyant également des pelotons de gardes nationales paroitre sur tous les chemins qui voloient à notre secours, ils sont demeurés à l'endroit où ils s'étoient réunis. Un instant après, on a vu se détacher un peloton de hussards, ayant à sa tête le fils Rouillé, et qui s'est porté vivement du coté de la rivière, comme pour couper le devant à la marche du Roy;

mais le passage » étant impraticable, ils ont rétrogrades à travers la campagne empouillée (1).

Ces detachemens ne quittant pas prise, on reunit toutes les forces et celles qui nous parvenoient sur leur passage. Près de trois heures se passèrent sans le moindre mouvement; puis, tout à coup, ils S'éloignèrent.

Une circonstance qu'on ne doit point échapper (nous l'avons apprise de la garde nationale de Romagne, qui accouroit auprès de nous, et d'un cavalier de la gendarmerie nationale de cette ville, qui venoit de porter les ordres dans tous les villages). Dans leur route et entre la Grange aux Bois et Eclissefontaine, à la distance de deux petites lieues de cette ville, ils avoient rencontré le régiment de Royal Allemand L'avant garde se porta sur eux ; et sans leur résistance et à l'avantage du local, s'étant rangés en bataille le long du bois, ils eussent été forcés de prendre la fuite ou de soutenir une deffense de laquelle ils ne pou voient être que les victimes. Leur bonne contenance les Gt passer outre; et tout le régiment défila devant eux, de même que le détachement des hussards qui marchoit à la suite. Le commandant de cette garde nationale reconnut à la tête de ce corps de troupe Bouille père et le maréchal de Broglie, suivis de beaucoup d'autres officiers distingués.

Nous devons notre salut au zèle et à la célérité qu'ont apporté les gardes nationales qui arri voient en foule dans tout le cours de cette journée. Toutes se sont distinguées, en montrant un courage et une intrépidité héroïque ; plusieurs d'entr'elles, notamment le détachement de Verdun, avoient ammenés avec elles des munitions de guerre et de bouche. Cette dernière, en nous donnant des marques sensibles de sa confraternité, nous a laissé à son départ ses munitions de guerre, dont nous manquions.

Toute la France a partagé notre situation. Les gardes nationales les plus éloignées étoient en route ; celle de Bar, chef lieu du département, ne s'est arrettée qu'à Clermont. Un détachement à cheval s'est seul porté icy au moment où nos inquiétudes se renouvelloient, par la nouvelle que nous reçûmes que quelques corps de troupes étrangères paroissoient sur differens passages de la Meuze. Ce détachement fut à la découverte, et après une marche la plus prompte, il nous rassura en

(!) Ce mot est certainement une locution locale qui veut dire à travers les champs cultivés et sans suivre les chemins.

nous rapportant que celle allarme n'avoit eu lieu que par rapcrt au passage du régiment de Caste] la à Consenvoye, sur la route de Verdun à Dun. On dépêcha un courier pour arretter au moins quatre à cinq mille hommes qui s'étoient reunis à Clermont.

Cet* événement apprend à tous nos voisins que le seul bonheur des François est de vivre sous une constitution libre; que le plus cher à leur cœur eut été de mourir pour la deffendre, et s'il nous est permis de le dire, pour la sauver.

Fait et rapporté dans l'assemblée générale de la commune, en présence de Messieurs les juges, commissaire du Roy, accusateur public du tribunal, et Messieurs les officiers de la garde nationale, ce vingt sept juin mil sept cent quatre vingt onze. Signé au registre : Pultier, Person, J.-B. Florentin, Jean Nicolle, Lombart, officiers municipaux; Sauce, procureur de la commune ; Boulhaul, Duplessis, Cochon, Roland Drouet, MauchaufTé, Guilbert, Bourlois, Radet, Fournel, Coquiilard, notables ; Detez, Delavigne, Gérard, François, juges du tribunal ; Alex. Dupré, commissaire du Roy; Dominé, accusateur public; Mimin, greffier; Hannouel, juge de paix; Mangin, assesseur; Roland, major; Maçon, ayde major; Levasseur, quartier maitre; Justin George, capitaine des grenadiers ; Leforl, Leblan-Lainé, Fou chez, Lemaire, Raillet, Aunesse, Président, Frotlin, Varnier, Wanaud, tous officiers de la garde nationale; et Levasseur, secrétaire greffier de la municipalité.

Pour expédition conforme à l'original :

Levassëuh, secrétaire greffier.

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