DE LA FAMILLE ROYALE
SA FUITE ET SES ACTES SUR LES TERRES DE i/EMPIRE.
(cotée 76.)
Lettre de M. le marquis de Bouille, général de Varmée françoise sur la Meuse, la Moselle et la Sarre, à V Assemblée nationale.
Messieurs,
Le Roi vient de faire un effort pour briser les fers dans lesquels vous le retenez depuis longtemps, ainsi que sa famille infortunée. Une des* tinée aveugle, à laquelle les empires sont soumis, et contre laquelle la prudence des hommes ne peut rien, en a décidé autrement : il est encore votre captif,- et ses jours, ainsi que ceux de la Reine, sont (et j'en frémis) à la disposition d'un peuple que tous avez rendu féroce et sanguinaire, et qui est devenu l'objet du mépris de l'univers. Il est intéressant pour vous, Messieurs, pour ce que vous appelez la nation, pour moi, enûn pour le Roi lui même, que les causes qui ont produit cet événement, que les circonstances qui l'ont accompagné, que le grand objet qui de voit en être le résultat et qui avoit inspiré au Roi ce dessein noble et courageux, soient connus des François ; qu'ils le soient de l'Europe entière, et que Ton sache qu'en désertant de sa prison, en voulant chercher sur la frontière un asyle près de moi et parmi ses
troupes, il a eu moins en vue son salut que celui d'un peuple ingrat et cruel ; les dangers qu'il pouvoit courir, ceux auxquels il exposoit sa famille, rien n'a pu l'arrêter : il n'a écouté que la générosité et la bonté de son cœur.
Dégagé dans ce moment de tous les liens qui m'attachoient à vous , n'étant plus retenu par aucune considération, libre enfin, je vais vous parler le langage de la vérité que vous n'êtes peut-être plus en état d'entendre, et que vous n'écouterez sans doute pas; mais j'aurai rempli tout ce que je dois à ma patrie, tout ce que je dois à mon Roi, tout ce que je me dois à moi-même.
Je ne vous rappellerai pas, Messieurs, ce que vous avez fait depuis deux ans ; je ne retracerai pas le tableau du désordre affreux dans lequel vous avez plongé le royaume ; mais le Roi étoit devenu le prisonnier de son peuple, lui et son auguste famille étoient en bute aux plus sanglants outrages : attaché à mon souverain, attaché à la monarchie, en détestant les abus qui étoient résultés d'une autorité trop étendue et qu'il vouloil lui-même circonscrire, je gémissois de la frénésie du peuple que vous aviez égaré, je gémissois des malheurs du Roi, je blamois vos opérations ridicules et insensées ; mais j'espérois qu'enfin la raison r*. prendroit ses droits; que le délire du peuple cesseroit; que les méchants scroient confondus; que l'anarchie, que vous avez établie par principes, finiroit; que l'ordre renaîtroit et nous rameneroit un gouvernement, sinon excellent, du moins supportable, et que le temps pourroit le rendre meilleur. C'est ce qui m'a fait souffrir toutes les épreuves auxquelles vous m'avez mis depuis le commencement de la révolution : mon attachement pour le Roi, mon amour pour ma patrie m'ont donné le courage et la patience nécessaires pour braver les insultes et les affronts, et pour supporter la honte et 1 humiliation de communiquer avec vous. Le temps a détruit mes espérances ; j'ai vu que, dans votre Assemblée, il ne régnoit aucun esprit public ; que celui de faction seul y dominoit et la divisoil en plusieurs partis, dont les uns vouloient le désordre, l'entretenoient, le provoquoient même, pour faire naître la guerre civile, comme étant pour eux la seule voie du salut; les autres vouloient une république : M. de la Fayette étoit à la tête de ce parti; son ambition sourde et cachée le conduisoit au seul but qu'il avoit, d'être le chef d'un gouvernement aussi monstrueux jpour nous. C'est dans ces circonstances que les clubs s'établirent, qu'ils achevèrent de corrompre le peuple dans toutes les parties de l'empire et de détruire l'armée. Je vis done que l'anarchie étoit parvenue au dernier période, la populace, dirigée
par les intriguants de tous les coins de la France, étant devenue maîtresse absolue; qu'il n'existoit plus de force publique, puisque le Roi avoit perdn non seulement sa considération, mais encore sa liberté; que les loix étoient sans force et sans vigueur ; que l'armée ne présentent plus qu'une soldatesque effrénée, ne reconnoissant ni autorité, ni chef; qu'il ne restait plus de moyen de rétablir Tordre, et que toute ressource étoit ôtée, tout espoir détruit.
Ce fut alors que je proposai au Roi de sortir de Paris, de venir se réfugier, avec sa famille, dans quelque place frontière, où je l'environnerois de troupes fidèles, persuadé que cette démarche pourroit opérer quelque changement avantageux dans l'esprit du peuple, déchirer le bandeau qui couvroit ses yeux, et déjouer tous les factieux. Le Roi et la Reine s'y refusèrent constamment, alléguant la promesse qu'ils a voient faite de rester, dans Paris, auprès de l'Assemblée. Je leur représentai qu'une promesse arrachée par la force ne pouvoit les lier, mais ce fut en vain. Je ne pus ébranler leur résolution.
La journée du 18 février me donna lieu de renouveller au Roi mes instances. J'éprouvai les mêmes refus et la même constance dans ses principes, il craignoit les événements qui pouvoient résulter de sa fuite, les effets de la fureur du peuple et l'accroissement, s'il étoit possible, de l'anarchie et du désordre. Je le dis avec vérité : la Reine pensoit de même et se refusa à toutes mes propositions. Je ne perdis pas courage. J'étois convaincu que le départ du Roi étoit le seul moyen de sauver l'Etat; je savois que toutes les puissances de l'Europe armoient contre la France, qu'elles se préparoient à lui faire la guerre, à envahir son territoire. Libre, au milieu de ses troupes, le Roi seul pouvoit arrêter la marche des armées ennemies : sans doute alors frappé de terreur, le peuple se voyant sans moyens de défense, instruit que l'armée n'existoit plus, que les places étoient presque démantelées, que les finances étoient épuisées, que le papier ne pouvoit suppléer au numéraire qui avoit fui de cette terre appauvrie, il auroit de luimême prévenu les vues bienfaisantes du monarque et se seroit jette dans ses bras.
Après l'arrestation du Roi, le 28 avril, lorsqu'il voulut aller à Saint- Cloud, je lui renouvel lai mes instances avec plus de force, en lui faisant envisager qu'il n'y avoit que ce parti à prendre pour sauver la France, qui alloit bientôt être déchirée par une guerre civile et mise en lambeaux par une guerre étrangère. Le bonheur ou plutôt le salut du peuple fit, sur son cœur généreux, l'impression que j'en attendois, et il se
décida enfin. Il fut résolu qu'il iroit à Montmedi et que, dès qu'il y se- ' roit en sûreté, il amxonceroit aux princes étrangers la démarche qu'il venoit de faire et les motifs qui l'y avoient engagé; qu'il feroti en sorte de suspendre leur vengeance, jusqu'à ce qu'une nouvelle Assemblée, qu'il auroit convoquée, leur eût donné la satisfaction qu'ils dévoient attendre, et qu'elle eût réglé les droits du monarque, ainsi que ceux du peuple françois. Une proclamation devoit annoncer un nouveau Corps législatif librement choisi : l'exécution des cahiers, qui exprimoient seuls le vœu de la nation, auroit servi de base au travail des représentants des François.
Le Roi devenu médiateur entre les puissances étrangères et son peuple, celui-ci placé entre la crainte de voir la France devenir la proie des puissances étrangères qui environnent les frontières, et l'espoir du rétablissement de l'ordre par un gouvernement circonscrit dans les bornes de la raison, auroit confié ses droits et ses intérêts à des hommes sages et éclairés, qui auroient rempli le vœu du prince et celui du peuple : les injustices, les usurpations, le règne du crime enfin, source inévitable du despotisme populaire, eussent sans doute cessé, et peutêtre, du chaos où nous sommes, aurions-nous vu naître les beaux jours de l'empire françois, éclairé par le flambeau de la liberté. Voilà ce que vouloit votre malheureux monarque. Malgré vous-même, malgré l'ingratitude et l'atrocité de ce peuple féroce, il vouloit encore son bonheur ! C'est cette seule idée, c'est ce beau désir qui ont déterminé la démarche hardie qu'il a faite, en trompant la vigilance de M. de la Fayette, en s'exposant à la fureur de ses satellites, et en guidant ses pas vers moi.
Nul autre motif ne l'a conduit. Mais votre aveuglement vous a fait repousser la main protectrice qu'il vous tendoit : il va "bientôt produire la destruction de l'empire françois.
Croyez-moi, Messieurs, les princes de l'Europe reconnoissent qu'ils sont, ainsi que leurs peuples, menacés par le monstre que vous avez enfanté. 11 sont armés pour le combattre, et bientôt notre malheureuse patrie (car je lui donne encore ce nom) n'offrira plus qu'une scène de dévastation et d'horreur. Je connois mieux que personne les moyens de défense que vous avez à opposer. Us sont nuls. Tout espoir seroit chimérique. 11 n'est plus temps de vous abuser. 11 ne l'est peut-être plus de dessiller les yeux du peuple que vous avez criminellement trompé, et dont vous serez justement et sévèrement punis. Votre châtiment* servira d'exemple mémorable à la postérité, qui vous reprochera éter-
*e4X4sQ&**SZ^^. £z^s £ &