PRÉPARATIFS DE DÉPART
Louis XVI et Marie -Antoinette voyaient avec une inquiétude toujours croissante la marche de la Révolution.
Us considéraient leur séjpur aux Tuileries comme une captivité ; ils s'indignaient à la pensée d'être retenus dans ce château, où ils avaient été conduits par la violence de la populace ameutée, après une action qui aurait bientôt
dégénéré en un véritable combat, sans la crainte, permanente dans le cœur du Roi, de faire répandre le sang pour sa cause.
Cette disposition de leur esprit était connue ; la Reine surtout ne la cachait pas ; elle supportait d'ailleurs avec irritation un ordre de choses si contraire aux idées qu'elle s'était faites du pouvoir monarchique.
Le Roi, plus disposé au sacrifice de quelques-unes de ses prérogatives, pieux et doué d'une résignation dont il ne s'éloignait que pour se livrer à quelques accès de brusquerie, cachait au moins, sous des formes douces et graves, l'amertume que lui faisaient éprouver la direction des esprits, les discussions de l'Assemblée nationale, les échecs que le parti aristocratique y éprouvait chaque jour, les scènes injurieuses pour lui et pour la Reine dont le jardin des Tuileries était le théâtre.
Dans leur isolement, ils ne pouvaient trouver de conseils et de consolations que dans des réunions composées d'un petit nombre d'amis sûrs et dévoués, faible débris du cortège qui les entourait au jour de leur grandeur.
Ces réunions ne pouvaient avoir d'autre sujet d'entretien que les événements accomplis, et surtout ceux qui se préparaient; elles devaient être fréquentes, et, par conséquent, exciter les inquiétudes et la surveillance des partisans du nouvel ordre de choses qu'ils essayaient d'établir.
La Reine, plus particulièrement l'objet de la haine des partis, n'était désignée que sous la qualification de Y Autrichienne. Ces réunions, qui avaient ordinairement lieu dans son appartement, furent appelées : le comité autrichien (1).
(1) Celte idée du comité autrichien se reproduisait dans toutes les occasions où la Reine était inculpée. C'est ainsi que MM. Marin Carouge,
Ces dénominations, données au moment où une coalition de souverains se formait sous le commandement de l'empereur, frère de la Reine, étaient d'une signification bien expressive, et renfermaient toutes les accusations qui, bientôt, devaient se produire.
On supposa que Marie-Antoinette discutait au sein du comité les moyens d'assurer le succès des armées coalisées, et qu'elle encourageait par une correspondance mystérieuse leurs armements et la violation du territoire.
Ce qu'il y a de certain, c'est que depuis longtemps le Roi et ses amis méditaient un projet de fuite.
Plusieurs furent concertés et abandonnés.
Celui qui fut effectué dans la nuit du 20 au 21 juin 1791 semble remonter au mois de décembre précédent, époque à laquelle a été commandée la voiture qui a servi à la famille royale.
Parmi les habitués de ces tristes réunions du château des Tuileries, on remarquait un jeune colonel suédois, propriétaire du régiment Royal-Suédois, au service de la France.
Si on en croit une lettre écrite de Londres à cet officier par une dame alors en émigration, et se disposant à passer en Allemagne et même en Suède, il portait un cœur brûlant sous une écorce de glace (1).
Un tel homme convenait à la mission périlleuse qu'il avait acceptée. Ce fut lui qui organisa et qui exécuta la ten-
juge, et Laurent Babille, juge suppléant au tribunal du premier arrondissement de Paris, auxquels l'interrogatoire des fauteurs de la fuite du Roi était confié, voulant obtenir de MM""9 de Tourzel, Brunier et Neuville, l'aveu qu'elles connaissaient ce projet bien avant son exécution, sur leur réponse négative, leur disaient : c Cependant il se tenait depuis longtemps, chez la Reine, des assemblées extraordinaires et des comités de jour et de nuit. » (Pièces justif., IV, interrogatoire de Mm« Neuville, p. 65.) (t) Pièces justif., VII, p. 438.
tative de fuite. Les soins qu'il donnait à celte importante affaire absorbaient toute son attention ; il abandonnait à lui-même son régiment, alors en garnison à Valenciennes.
« Je ne puis, » lui écrivait un de ses officiers, M. de Fursten-Warlen, le 19 juin 1791, « vous donner des déc tails de la situation de votre pauvre régiment; elle est « trop circonstancieuse pour vous la dépeindre. Si Tordre c ne se rétablit pas, je crois que je n'en serai pas longc temps le témoin oculaire (1). »
Il ne répondait plus depuis longtemps à aucune lettre. Un officier, qui voulait entrer dans son régiment, lui reprochait l'oubli des promesses qu'il lui avait faites dans des termes si peu mesurés, qu'il est certain qu'à ce moment il avait abandonné toute correspondance (2).
Il préparait son départ dans le mystère, comme s'il devait l'effectuer seul. Tantôt il disait qu'il allait se rendre à Stockolm, tantôt à Spa. Ses amis pensaient bien que tous ces préparatifs, malgré les précautions dont il les entourait, et peut-être à cause de ces précautions elles-mêmes, se rattachaient à un événement plus important que celui de son éloignement de France.
La femme dont on a déjà invoqué la correspondance lui disait dans la même lettre : « Quelle joie j'aurais si je « vous trouvais à Stockolm ! elle est plus facile à sentir <c qu'à expriitaer. Mais j'ai bien peur d'y être sans vous, « et ce qui vous arrête en France n'est fait que pour me € donner bien de l'inquiétude. Vous ne quittez jamais « ma pensée, et je n'existe que par elle. Si votre voyage « se diffère, je voudrais bien, au moins, savoir où vous c donner de mes nouvelles (3). »
(1) Pièces juslif., I, p. 129.
(2) Pièces justif., II, p. 130.
(3) Pièces justif., III, p. 131. — Ces lettres sont placées, autant que
Le 18 juin, la même correspondante lui écrivait de Londres : « Je vous prie, mon cher comte, de ménager « votre santé, voire vie, de ne. pas l'exposer inutilement. « M"* de Korff m'écrit du 9 que vous parlez dans une t dizaine de jours ; je le désire vivement pour vous et « pour moi. Tout ce qu'on m'assure ici m'effraie pour « vous à l'excès. »
Puis continuant, comme si elle s'attendait à un événement d'où pouvait dépendre l'avenir du comte de Fersen, elle lui dit : f Je vous souhaite, mon cher comte, tout le bonc heur que vous méritez; je vous le souhaité du fond de c mon âme. Je compte bientôt vous revoir à Stockolm, f comme un frère que je chéris ; je n'ai plus d'autre t sentiment pour vous. J'ai fait ce pénible effort pour t vous obéir ; je vous le devais même ; vous devez être c content de moi, et si le hasard veut que nous ne nous « voyons plus, je vous prie de vous souvenir de la femme < qui vous a bien tendrement aimé. Adieu, mon cher c comte. Je vous embrasse mille fois en vous faisant mes « adieux (1). *
Il ressort de celte lettre que la personne qui l'a écrite prévoyait un événement grave, de nature à comprometlre la liberté et la vie du comte de Fersen.
Peut-être Mme la baronne de Korff, dont la Reine devait emprunter le nom pendant la durée du voyage, a-t-elle été bien loin dans ses confidences. Cependant il est à croire que l'indiscrétion de celle-ci n'a pas été complète, car dans une autre lettre du 19 juin, dalée de Gravesande, la tendre correspondante de M. de Fersen, qui ne lui au-
possible, dans leur ordre de date, aux pièces justificatives ; cet ordre est interverti ici pour l'intelligence du texte, auquel chacun des passages cités se réfère.
(1) Pièces justif., VII, p. 438.
rait pas écrit à Paris, si elle avait connu le véritable projet de iuite tenté du 20 au 21, s'exprimait ainsi : t Mylord « Grafford m'a dit hier que vous lui aviez mandé que vous « alliez partir pour Spa. Mais comme vous ne m'en mandez € rien et que Mme de Korff m'assure le contraire, je la « crois de préférence. Il serait assez naturel que vous y a alliez, le roi de Suède y étant. Mais si l'on croit les c bruits publics, il n'y restera guère. Je voudrais bien <( que tout ce qu'on en dit d'absurde n'ait pas lieu, ce c qui m'ôterait une bien grande inquiétude pour vous (1). >
Le projet de fuite continuait donc à rester secret, malgré le nombre assez considérable de personnes qu'il fallait nécessairement mettre dans la confidence, malgré les demi-indiscrétions commises ; cependant on en parlait ouvertement à la cour d'Angleterre.
< Je ne veux pas, » écrivait la même personne à M. de Fersen, le 17 juin, « laisser partir le courrier sans vous « parler du prince de Galles, mon cher comte. Je viens
< de dîner avec lui chez mylord Randon ; il n'y avait que <t nous, Mme d'Albanie (2) et deux autres Anglais.
f Avant le dîner, il me demanda si j'avais foi à tout ce qu'on « disait ; que la chose paraissait sérieuse ; que leur flotte « aurait apparemment cette destination; que les personne nés à qui vous êtes attaché » (il est évident par ce qui suit que le prince de Galles veut parler de la Reine), cr avaient un courage bien grand; que malgré cela elle auc rait bien peur; et se tournant vers Mme d'Albanie, il lui « dit, toujours avec cet air de persiflage : « Vous savez
< quelle est ma pensée sur elle. » '
« A table j'étais auprès de lui ; il me demanda si je ne
(i) Pièces justif., VIII, p. 140.
(2) Veuve de Charles-Edouard et du poète Allieri.
trouvais pas que raylord Randon vous ressemblait ; qu'il vous avait beaucoup connu à Londres ; que vous portiez le même uniforme que lui, bleu et jaune ; que vous étiez assez bien de figure. Toutes les dames répondirent que vous étiez bien changé et que vous étiez très-laid. On ne dit plus rien sur vous, après ce beau préambule, c II me parla du duc d'Orléans, me disant qu'il l'aimait de tout son cœur ; qu'il avait été parfait pendant son séjour en Angleterre ; qu'au resle, dans tout ce qu'il avait fait, il avait voulu se venger, et qu'il le trouvait tout simple ; qu'il allait me parler avec la plus grande vérité ; que son défaut était peut-être d'être trop sincère, mais qu'il avait à se plaindre de la personne à laquelle vous éles attaché ; qu'elle avait tenu sur lui les propos les plus méprisants ; que c'était le duc Dorcet qui lui avait inspiré les sentiments qu'il éprouvait lui-même, à la suite d'une querelle de femme qu'ils avaient eue ensemble.'Il me conta cette histoire, mais si embrouillée que je ne saurais vous en rendre un seul mot ; mais que depuis ses malheurs il était trop bon pour ne pas avoir tout oublié, et pour ne pas la plaindre beaucoup ; qu'il n'aimait pas tous les Français qui sont ici, hors MM. le duc de Béthune et le duc de Pienne ; qu'il ne pouvait souffrir le duc de la Force, c Après toute cette belle conversation, il se mit à contrefaire plusieurs Anglais de notre connaissance, et il peut passer maître pour ce talent. Il finit par chanter une chanson française, contrefaisant la voix et le geste de l'ambassadeur d'Espagne, qui a la marotte, à la vérité, de chanter en jouant de la guitare, avec la voix la plus rauque et la plus cassée. Il nous dit aussi qu'il avait vu danser une danse espagnole avec des castagnettes par Mmo de Sulivan, chez mylord Grafford, et
c que cela était si ridicule qu'il avait pensé mourir de
< rire. Au surplus, il ne nous fit pas l'éloge de la beauté t de Mme Sulivan, qu'il traita de marchande de pommes, « et dont il fit des détails peu agréables
« J'ai oublié de vous dire que des Anglais qui peuvent 9 le savoir m'ont assuré que le duc d'Orléans faisait, det puis quelques jours, repasser en France les fonds qu'il « avait ici, et que d'autres Français qui sont ici en fai- « saient de même. Tout ce qu'on débite me donne une « bien vive inquiétude, et celle que vous me failes éprou-
< ver surpasse toutes les autres.
« Le prince de Galles m'a encore ajouté, sur tout ce c qu'on annonce ici, qu'un proverbe anglais dit: qu'il ne t faut pas montrer les dents avant de pouvoir mordre ; c qu'il ne saurait blâmer la personne à laquelle vous êtes
« attaché de se servir de La Fa et des autres pour
« se tirer d'où elle est ; qu'à sa place il en ferait autant ; « que tout est bon, pourvu qu'il sauve du moment présent,
< qui est l'essentiel ; mais que le plus grand gueux que
« nous ayons en France était La Fa qui n'a ni âme
« ni courage ; qu'il n'a que la cruauté des gens faibles, « et qu'il était la cause de la mort du général André, en « Amérique, et d'autres encore qu'il m'a nommés (1). *
C'est ainsi que l'émigration s'occupait de la fuite probable du Roi. On a peine à croire à de tels entretiens en présence de tels événements.
Mais à ce soupçon vague de ce qui se préparait venait se joindre l'interprétation des motifs auxquels M. de Fersen obéissait,. en se sacrifiant pour un souverain qui n'était pas le sien, et pour une cause dont sa qualité d'étranger l'isolait.
(1) Pièces justif., VI, p. 137.
Dans ces temps de désorganisation générale, les dévoùments désintéressés paraissaient impossibles. La Providence a bientôt retrempé ces âmes que l'abus des jouissances de la vie avait émoussées, et les a rappelées par l'infortune aux nobles sentiments pour lesquels elles étaient faites, et auxquelles elles ont si généreusement obéi.
Celle qui écrivait à M. de Fersen, au mofnent où il réduisait leurs relations aux rapports d'une simple amitié, en ne lui désignant la Reine que par ces mois : la personne a qui vous êtes attaché, ajoutait :
€ Vous devez être content de moi ; je suis à présent au c point que vous désiriez, que vous avez voulu ; je suis
< devant Dieu et devant les hommes la même que j'étais, c Mais je ne veux plus avoir que de l'amitié pour vous ; je c n'aurais jamais dû avoir un autre sentiment, ou du c moins aurais-je dû le garder au fond de mon cœur ; c il m'aurait rendu bien plus heureuse... Je vous prie de
* croire que c'est le plus grand sacrifice que je puisse c vous faire ; il m'en a bien coûté de prendre ce parti, et ( je n'ai voulu vous en parler qu'étant sûre de moi
< Je suis au moins sûre de ne jamais plus rien vous dire c qui puisse vous offenser... Je vous écrirai toujours;
< vous serez mon seul ami, mon bonheur sera de vous c revoir ; mais je ne vous ferai plus lire dans mon cœur, t Ce sera le seul secret que je garderai pour moi ; je ne vous
* cacherai aucun des autres, cela me serait impossible (1). t Cette personne indique, à ne pas s'y méprendre, quel
était, dans sa conviction, le mobile de la grande et belle action de M. de Fersen.
Cette conviction était commune à presque tous ceux qu'elle fréquentait en Angleterre.
(î) Pièces juslif., IV, p. 133.
€ Le lord Dorcel est venu me voir, » écrivait-elle le 14 juin ; « il m'a parlé de la personne à qui vous êles « atlaché, avec attachement et respect, me disant que la « seule chose qu'il lui reprochait était son entier dévoû- « ment à l'abbé de V. (c'est de Vermont qu'il faut lire) « dont il ne m'a pas fait l'éloge ; il m'a assuré que lui « seul avait du crédit sur son esprit et la gouvernait « tout despotiquement ; que vous n'aviez aucun pouvoir « sur elle, mais que vous ne vous occupiez que de vos « intérêts et de votre régiment... De la manière dont il « s'est exprimé, quoique je vous répèle les mêmes termes, « il*ne voulait rien dire, sinon que vous ne vous êtes « jamais mêlé que de ce qui vous regarde, et ceux qui « vous connaissent ne peuvent que vous rendre cette jus- « lice et celle de l'honnêteté de votre caractère... Il m'a c dit aussi que vous pensiez comme lui sur cet abbé, <r et que vous vous en étiez expliqué avec lui souvent.... « II m'a dit aussi qu'il était bien en peine pour elle du « moment présent, et que c'est ce qu'il devait le plus « redouter depuis le commencement de toutes les affai- « res... J'ai été bien contente de lui, pour ce qui regarde a la personne qui vous intéresse et pour ce qui vous « concerne. Je me fais une loi de tout vous dire ; mais « autant je prends de plaisir à vous apprendre le bien «r que j'en apprends, autant je souffre de vous répéter le t mal qui est si injuste. Mais quel qu'il puisse être, il ne « peut atteindre votre opinion, qui doit être inébranlable < à plus d'un titre
c Mon mari m'a dit qu'on vous blâmait beaucoup de la c conduite que vous tenez, et que vous avez fait et faites « le plus grand tort à certaine personne que vous sacric fiez au mépris général ; que tous ceux qui lui en ont « parlé ont témoigné l'élonnement qu'ils éprouvaient du
peu de ménagements que vous mettiez à sa réputation, et que vous la perdiez entièrement dans l'esprit de ceux qui pouvaient prendre quelque intérêt à elle, sans compter que vous exposiez sa vie même. Je me suis disputée sur cela avec mon mari, car j'envisage la chose tout différemment, et trouve que dans ce moment vous ne sauriez trop lui prouver votre attachement en ne la quittant pas, et en lui en donnant toutes les preuves qui dépendent de vous... et ce qu'on blâme et trouve malhonnête de votre part, je le trouve sublime, et je ne puis que vous en estimer davantage ; je vous suis trop attachée, ainsi qu'à elle, pour penser différemment (1). c J'ai su, par Mme d'Albanie, ce que le prince de Galles lui a dit pour la personne à qui nous sommes attachés ; qu'elle était cause de tout ; qu'il ne la plaignait pas, puisqu'il savait très-bien qu'elle ne s'occupait qu'à s'amuser, et qu'il avait sur tout cela les détails les plus précis... Je dois dîner avec lui demain, et s'il m'en parle, je lui répondrai bien comme je le dois. C'est bien indigne et, surtout dans sa bouche, bien bas envers ceux qui ne sont que malheureux ; mais il a apparemment hérité de la haine que lui porte son ami intime (le duc d'Orléans), qu'il devrait bien aujourd'hui rougir d'avoir, s'il avait un peu d'àme. Mais ses propos à Mme d'Albanie me donnent bien mauvaise opinion de la sienne. Quoiqu'il ait été bien aimable pour moi, je n'en suis pas aussi engouée qu'on Test ici pour lui (2). •
Cependant si on voit la correspondante de M. de Fersen, chez laquelle la passion allait jusqu'au sacrifice de celte
(i) Pièces justif., lit, p. 131.
(2) Id., ibid.
passion elle-même et de l'objet aimé, apporter dans ses confîcences un abandon absolu ; si on surprend dans ses lettres la preuve qu'un projet de départ était connu même du prince de Galles, ami intime de l'ennemi le plus dangereux de la Reine, le duc «l'Orléans, et bien certainement de celui-ci qui en a gardé le secret; s'il paraît certain que M. de la Fayette passait pour s'associer à ce projet ; enfin si l'étrange facilité avec laquelle on accueillait dans les régions sociales les plus élevées des suppositions aussi défavorables à l'honneur d'une Reine aussi calomniée que malheureuse, rien n'autorise à penser que M. de Fersen ait rompu le silence qu'il devait garder, car il ne répondait même pas à toutes ces lettres.
a II y a longtemps, ajoutait-on dans celle du 14 juin, « que je n'ai aucune nouvelle de vous ; cette privation et
• cet éloignement me sont bien sensibles. Mais tant que « vous serez heureux et content, je le serai aussi, mon
* cher comte, de votre bonheur ; je n'en désirerais plus « d'autre. Je vous dois ce sacrifice, et j'aurais dû le faire c depuis longtemps (1). »
L'incertitude sur ses intentions était telle, qu'on terminait en lui disant : t Si vous allez à Spa, vous y verrez i nos princesses (2) qui partent d'ici le 24, pour y aller, « après avoir passé par Bruxelles ; elles m'ont dit qu'elles <? m'écriraient toutes les nouvelles de ce pays. Je voudrais « bien que toutes celles qu'on débite sur votre Roi (de « Suède) ne soient pas vraies, et surtout, que vous ne <r preniez pas couleur ; mais vous êtes si sage et si pru- « dent, que cela devrait diminuer mon inquiétude pour c vous. Je désire tant votre bonheur personnel, vous êtes
(t) Pièces justif., III, p. 131.
(2) Mesdames Victoire et Adélaïde, filles de Louis XV.
c si heureux comme vous êtes, que je serais bien fâchée « qu'il puisse s'altérer (1). »
Ces bruiis dangereux, ces nouvelles répandues au sein d'une société que le malheur trouvait si légère, si peu faite pour les rudes épreuves qu'il lui préparait, venaient de la cour elle-même. Tous ceux qui la composaient n'avaient pas cette qualité précieuse de porter un cœur brûlant sous une écorce de glace (2). Quelques-uns se livraient à de bien extravagantes confidences, encore bien qu'ils ne connussent rien de précis.
< Vous ne pourriez imaginer, « écrivait la même personne à M. de Fersén, le 17 juin, « la tournure des lettres t qu'écrit M. de Calonne à des Anglais. Ici, il ne doute de c rien. On le connaît mieux ici qu'en France. Je suis, « je vous assure, bien triste de tout ce qu'on dit, bien c incrédule sur le succès, et au désespoir de vous savoir t pour rien dans tout cela. Votre rôle doit être passif, c au moins à ma manière de voir (3). *
Mais de toutes les révélations, celles qui auraient pu devenir les plus fatales partaient, à Paris même, des régions les plus inférieures, où l'exaltation des dévoûments et l'esprit de parti ne pouvaient être une garantie que le secret confié ne serait pas divulgué.
M. de Moustier, l'un de ses gardes, que le Roi avait choisi, ainsi qu'on le verra bientôt, pour l'accompagner dans son voyage, vivait avec une dame Préville. 11 la chargea de lui faire une ceinture nécessaire pour courir
(1) Pièces justif., III, p. 131.
(2) Pièces justif., VII, p. 138.
(3) Nous croyons connaître la galante correspondante de M. de Fersen, dont le nom s'est révélé à nous par les armes de son mari,^écartelées des siennes, et que nous avons fait reproduire par un repoussé en galvanoplastie ; nous ne reproduisons ni l'un ni les autres. Ce nom appar-
à franc étrier, à laquelle il pût attacher des pistolets. Il eut l'imprudence de lui confier quel voyage il allait entreprendre ; il lui parla même de la récompense sur laquelle il comptait. Mme Préville alla d'abord chez une de ses amies lui demander le modèle d'une ceinture pour monter à cheval, à laquelle devaient être attachés des pistolets, lui disant qu'elle voulait en faire une pour un Monsieur qui demeurait avec elle, et qui allait partir pour la campagne (1).
Jusque-là, rien à la vérité n'était bien dangereux ; mais Mme Préville, dans l'attente du sort brillant qui lui était annoncé, n'avait pu résister au désir d'en faire la confidence à sa domestique, et celle-ci avait dit à la portière de l'hôtel Poyen, dans lequel elle demeurait , que M. de Moustier allait faire un voyage en Franche-Comté, et qu'aussitôt après son retour, Mme Préville achèterait une maison à la campagne, où elle vivrait contente (2).
De plus, Mme Préville avait une sœur. Elle ne put garder le secret vis-à-vis de celle-ci, et alla même jusqu'à lui confier quelle roule le Roi devait tenir. Et lorsque le départ du Roi fut connu dans Paris, Mme Theogat (c'est le nom de cette sœur) exprima le désir de rapporter ce qu'elle savait à l'Assemblée nationale ; mais elle en fut empêchée par son mari (3).
Tout cela se passait dans un cercle de femmes ordi-
tient à une noble famille restée étrangère à l'histoire de la Révolution, et les lettres n'appartiennent au public qu'en ce qu'elles se rattachent û l'événement dont nous nous occupons en ce moment, c'est-à-dire de la manière la plus relative.
(1) Pièces justif., avant-propos, déposition de Marie Montpellier, 26e témoin de l'information, p. 38.
(2) Pièces justif., avant-propos, déposition de Madeleine Fremonî, femme Picard, 25* témoin de l'information, p. 37.
(3) ld., ibid.
nairement d'une grande indiscrétion, car Mme Theogat racontait les confidences de sa sœur devant une nourrice et devant sa propre domestique (1).
Cette dernière savait même les relations qui existaient entre M1™ Préville et M. de Moustier, dont elle connaissait la qualité ; elle savait qu'ils vivaient habituellement ensemble, et que M. de Moustier était ancien garde du corps.
Heureuse d'être initiée à un secret de cette imporlance, elle profilait de toutes les occasions qui s'offraient à elle pour en parler. Se promenant avec plusieurs personnes de son état dans les Champs-Elysées, au moment où Paris tout entier s'entretenait de cette nouvelle qui venait de faire explosion, elle disait: On est en peine de savoir quelle route a tenue te Roi, mais ma maîtresse la connaît.
Elle avait déjà raconté à la portière de l'hôtel les espérances de Mme Préville; et la portière, renchérissant sur ce qu'elle avait appris, publiait que celle-ci allait demeurer à la campagne; qu'elle partirait huit jours après M. de Moustier; qu'ils se retireraient dans une terre otï ils auraient des domestiques (2).
Ainsi, le secret était livré aux indiscrétions du commérage.
Ce n'était pas la seule imprudence commise par M. de Moustier.
Comme il voulait prendre un passeport, il comprit qu'il lui serait indispensable de représenter l'attestation d'un citoyen étranger à l'entourage de la famille royale, afin de balancer son titre de ci-devant garde du corps.
11 s'adressa donc à un épicier occupant le rez-dc-chaus-
(1) Pièces juslif., av.-pr., déposition d'Emélie-Constance Peignée, 24* témoin de l'information, p. 37.
(2) Pièces justif., av.-pr., déposition de Marie Montpellier, 26* témoin de l'information, p. 38.
sée de l'hôtel Poyen, et lui demanda de certifier qu'il était honnête homme, parce que, disait-il, il allait faire un voyage en Franche-Comté. Celui-ci, sachant que M. de' Moustier avait été garde du corps, lui refusa celte attestalion : « Je ne disconviens pas que vous ne soyez honnête homme, lui disait-il; mais il n'y a pas assez longtemps que je suis dans cet hôtel, pour que je vous connaisse ; adressezvous au principal locataire, qui vous fera celle chose plutôt que moi (1). »
Ainsi, courtisans et amis du Roi, tous manquaient de prudence et de discrétion, et cependant les préparatifs de la fuite ont pu rester ignorés de l'Assemblée nationale, de la commune, du comité des recherches, de cette foule de journalistes et de pamphlétaires, exaltés jusqu'à la fureur contre celte malheureuse Reine, qu'ils devaient bientôt conduire à l'échafaud, et contre cette Royauté dont ils demandaient à grands cris la destruction; et il a fallu une accumulation de fautes d'une tout autre nature pour arrêter la famille royale dans sa marche, au moment où elle touchait au terme de son voyage.
Au milieu de ces demi-révélations, l'agent fidèle, silencieux, et si bien choisi du Roi et de la Reine, agissait toujours avec une extrême activité.
A ce moment, se trouvait à Paris Mmc de Korff, baronne russe de haut parage, dont il a été déjà parlé ; elle y était accompagnée de sa mère et de sa sœur, Mme et Mlle de Stegleman. Toutes trois étaient liées avec M. de Fersen, et reçues au château des Tuileries.
Il était assez naturel qu'elles désapprouvassent la marche des événements, et qu'elles éprouvassent une vive
(1) Pièces jus tif., av.-pr., déposition de la femme Picard, 25° témoin de l'info rmalioD, p. 37.
sympathie pour les douleurs du Roi, et surtout pour celles de la Reine.
D'ailleurs, sujettes de la grande Calherine qui, du fond de son vaste empire, encourageait par ses promesses et par des marques non équivoques de son approbation les efforts des princes français pour former une armée et organiser la coalition des souverains étrangers , on pouvait voir sans étonnement qu'elles voulussent, au milieu de la fermentation générale et de l'incertitude des événements, retourner dans leur pays.
On arrangea donc que la Reine , faisant coïncider son départ avec celui de ces dames, serait munie d'un passeport du Roi, sous le nom de l'une d'elles.
Ce fut sous celui de la baronne de Korff qu'on rédigea le passeport.
Mme la baronne de Korff prit aussi sur elle de commander la voiture destinée à emmener la famille royale.
Le succès du voyage dépendait du mystère qu'on mettrait à le préparer et à l'exécuter , et cependant on ne put se résoudre à l'abandon des formes, si scrupuleusesement observées à cette époque dans les actes les plus minutieux de la vie des princes : on voulut avoir une voiture digne de contenir la famille royale de France, à ce point que Mmc de Korff, quoiqu'elle pût affecter le train d'un grand seigneur, ne crut pas pouvoir laisser supposer aux ouvriers que cette voiture fût pour elle.
Elle se présenta au carrossier comme chargée de la commission de faire faire, pour la Russie, une berline de voyage montée à ressorts, et pouvant tenir six personnes (1).
(1) Pièces justif. , av.-pr., déposition de M. Jean Louis, 37e témoin de l'information, p. 51.
C'était le 22 décembre 1790 que cette commande était faite, et Mmo de Korff voulait que cette berline fût en état de parlir à la fin de février; car, disait-elle, on est trèspressé (1).
Le carrossier lui fit l'observation que jamais les ouvriers ne pourraient aller aussi vite, les jours étant très-courls, et les froids pouvant survenir. Il lui disait aussi qu'il fallait faire le choix de l'étoffe avec laquelle on garnirait la voiture. Mme de Korff se rendit à ces motifs de retard, et il fut convenu qu'un Monsieur qu'elle avait chargé de surveiller le travail des ouvriers lui remettrait un des échantillons que le carrossier enverrait à Mme de Korff, et qu'elle désignerait ainsi l'étoffe dont elle aurait fait choix (2).
Ce choix ne fut fait que le «surlendemain 24.
Cependant l'impatience de Mme de Korff était grande ; et, revenant sur l'espèce de consentement qu'elle avait donné à ce que les travaux ne Tussent pas suivis avec toute l'activité qu'elle avait exigée d'abord, elle écrivait au carrossier, le 6 janvier : .
« En relisant ma lettre de commission, je vois qu'on <r est si pressé, que je crains que si nous gagnions le « mois de mars, on pourrait nous planter là avec notre « voiture, ce qui ne nous arrangerait ni l'un ni l'autre, «r Ayez donc la complaisance de mettre des ouvriers après, « sans relâche, pour hâter le moment de la livraison, sans c pourtant faire tort à la solidité. Cela vous sauvera tout c désagrément, comme aussi à votre servante.
c Baronne de Korff (3). »
(1) Pièces justif., av.-pr., déposition de M. Jean Louis, 37« témoin de rinformalion, p. 51.
(2) Id., ibid.
(3) Pièces justif., X, p. 143.
Cette invitation produisit l'effet désiré : le chef d'atelier déploya une grande activité; la personne désignée pour surveiller la construction de la voiture, c'est-à-dire M. de Fersen lui-même, allait souvent l'exciter encore, et bientôt cette voiture fut terminée; et pourtant, malgré toute la célérité qu'on y mit, elle ne fut en état de rouler que le 12 mars (1).
Cependant, Mme de Korff s'inquiétait du prix que pourrait coûter celte voilure. Elle envoya demander au carrossier un aperçu de ce qu'elle devrait. M. Louis s'empressa de l'aller trouver et lui dit que son mémoire s'élèverait à la somme de 5,000 liv., mais qu'elle serait dépassée, si on , exigeait des accessoires qu'il n'avait pas prévus (2). .
Le 12 mars, Mme de Korff alla elle-même visiter la voilure; elle en parut satisfaite et demanda au carrossier le mémoire de ce qui lui était dû définitivement, afin qu'elle pût le solder promptemen t. Celui-ci le lui remit le 26 mars"; il s'élevait à la somme de 5,944 liv. (3).
Malgré l'empressement de M*e de Korff à obtenir le mémoire pour effectuer le paiement, on ne donna qu'un à-compte de 2,600 liv. Elle, la famille royale et M", de Fersen partirent sans que le mémoire fût entièrement acquitté.
Ce devait être une bien belle voiture de voyage , car 5,944 liv. représentaient une somme bien importante en 1791. Elle réunissait, il est vrai, la richesse à la solidité. A l'intérieur, les décorations les plus luxueuses, les dispositions les plus délicates et les plus recherchées dissimulaient les dispositions les plus indispensables aux nécessités
(1) Pièces jusiif., av.-pr., déposition de M. Jean Louis, 37e témoin
de l'information, p. 51.
(2) Id., ibid.
(3) ld., ibid.
matérielles de la vie. Le filet de l'impériale était orné de torsades en soie ; des lanternes à réverbères, bien qu'on fût à une époque de l'année où les nuits sont si courtes qu'à peine peut-on dire qu'il en existe (1) , brillaient à l'avant-train ; deux fortes vaches couvraient l'impériale. On avait attaché à cette voiture une enrayeuse, une courroie de lissoire et deux fourches ferrées, pour la maintenir dans les montagnes.
On avait adapté au train de derrière une cantine en cuir pouvant contenir huit bouteilles.
Le siège du cocher, garni d'un couvre-genoux et de poches en cuir, était placé sur une ferrière contenant tous les ustensiles dont on pouvait avoir besoin en cas d'accident (2).
L'impatience manifestée par Mme de Korff, pour obtenir du carrossier la livraison de la voiture, rapprochée du jour où le départ a eu lieu, démontre qu'on était soumis à de sérieuses hésitations, et que la famille royale avait été souvent empêchée, par la* crainte d'être découverte, de se mettre en voyage, car Mme de Korff faisait raccommoder sa propre voiture dès le mois d'avril ; elle la demandait promptement, son voyage devant être prochain ; et cependant elle ne partait pas (3).
Le 6 juin était enfin fixé par elle pour son départ et celui de sa mère ; mais une indisposition subite, feinte ou réelle, empêcha ces dames de monter en voilure, et ce ne fut que le 17, à six heures du soir, trois jours avant le départ de la Reine, qu'elles quittèrent Paris. Et cette voi-
(1) Rabaud Saint-Étienne a fait observer que la nuit du 20 au 21 juin est la plus courte de Tannée.
(2; Pièces juslif., XI, p. 144.
(3) Pièces justif., av.-pr., déposition de M. Jean Louis, 37e témoin de l'informai ion, p. 51.
ture demandée avec tant d'instance pour la fin de février, prêle et en état de faire roule le 12 mars, ne fut emmenée que le 19 juin des remises du carrossier, pour être conduite à l'hôtel habité par M. de Ferscn.
Mais avant il fallut l'essayer. Mme de Korff exigea cette précaution, et le 4 juin, en effet, on la chargea de 500 pesant, on y plaça cinq personnes, on l'attela de quatre chevaux, don la conduisit jusqu'à Châtillon, près Paris (1).
M. de Fersen en prit enfin livraison; il voulut qu'on lui apportât en même temps deux selles de poste à l'anglaise et deux fouets de courriers. Et le lendemain dimanche, à cause des embarras qui, dans le jour, s'opposent à la circulation dans la rue du Bac et sur le Pont-Royal, ainsi que le fit observer le carrossier lui-même, cette voiture fut conduite chez M. de Fersen.
On n'avait pas pris le soin de la faire remiser : on l'avait laissée dans la cour . On dit même que la curiosité publique était vivement excitée par l'élégance de sa forme et le fini de son exécution, et qu'on allait la regarder avec empressement. L'artiste, peut-être pour jouir du plaisir secret d'entendre vanter son ouvrage, se rendit à l'hôtel que M. de Fersen habitait; il vit la voilure exposée à Vair el craignit qu'elle ne souffrît des injures du temps ; il en fit l'observation au cocher, et celui-ci lui répondit qu'il comptait partir le soir du même jour ou la nuit, et que peut-être M. de Fersen partirait avec lui.
Peu satisfait de cette explication et jaloux de son ouvrage, il se rendit auprès de M. de Fersen, et lui fit l'observation qu'il avait faite à son cocher. M. de Fersen le rassura en lui disant qu'il allait ordonner qu'on conduisit
(1) Pièces justif., av.-pr., déposition de M. Jean Louis, 37e témoin de l'information, p. 51.
la voiture, le soir même, chez les personnes qui devaient aller en Russie.
A six heures du soir, en effet, M. de Fersen donna ordre à son cocher de conduire la berline rue de Clichy, chez M. Crawford. Ce domestique exécuta cet ordre et fut accompagné d'un jeune homme qu'on sut depuis être attaché au service d'un homme d'affaires de M. le comte d'Artois (1).
On comprend que', dans une circonstance aussi décisive, tous ceux qui ont une part égale à la même infortune r désirent ne pas se séparer. Le Roi ne voulait pas quitter Paris, laissant derrière lui son épouse et ses enfants; ni lui ni la Reine ne voulaient abandonner Mme Elisabeth; et celle-ci, dont le dovoûment a commencé avec la Révolution et ne s'est arrêté que sous la hache du bourreau, ne pouvait abandonner son frère au moment où il allait s'exposer à de nouveaux dangers.
Aussi ne peut-on blâmer, quelques inconvénients que ce genre de fuite présentât, la pensée à laquelle ils s'arrêtèrent de l'exécuter tous ensemble.
C'était sans doute un point bien important que de s'être procuré une voiture assez vaste pour contenir tant de personnes ; mais il fallait encore s'assurer des moyens de se réunir au moment du départ.
Les appartements de Mmc Elisabeth ne communiquaient avec ceux du Roi et de la Reine que par des corridors destinés à desservir les appartements dans les temps ordinaires, et où l'étiquette la plus sévère était observée.
Depuis le retour de Versailles, le Roi et sa famille étaient l'objet d'une surveillance chaque jour plus active.
(1) Pièces justif., av.-pr., déposition de Balthazar Sapel, cocher de M. de Fersen, 40* témoin de l'information, p. 57.
Leur maison militaire avait été singulièrement réduite, leur garde du corps supprimée ; la garde nationale faisait le service dans l'intérieur du château (1).
Pendant le jour, les officiers commandant les différents postes allaient recevoir le Roi, la Reine et Mme Elisabeth à la sortie de leurs voitures, et les conduisaient jusque chez eux (2), sous prétexte, sans doute, de leur rendre les honneurs dus à leur rang, mais en réalité pour exercer une surveillance qui se traduisait en procédés de la nature la plus injurieuse ; car rentrés, et la nuit venue, ils étaient enfermés, et les gardes mettaient un matelas en travers des portes, afin qu'ils ne pussent sortir qu'en passant sur leur corps (8).
Le 20 juin surtout, la surveillance devait être et était plus grande encore, le bruit d'une fuite préméditée s' élanl répandu dans le public.
Le 19 juin, un citoyen faisant partie d'un de ces groupes qui stationnaient alors journellement dans le Palais- Royal, et au milieu desquels on s'entretenait souvent avec passion des événements de la journée et de ceux qui se préparaient, fut invité par une dame à la suivre ; il la suivit jusque sous une porte cochère de la rue Neuvedcs-Pelits-Champs, près le perron. Là, elle lui révéla qu'elle avait connaissance, par certaines personnes attachées au service des dames de France, que des serruriers avaient travaillé à force, afin de mettre en état des voilures qui devaient le lendemain matin faire sortir secrètement de Paris M. le Dauphin et Mmc Royale, et que le
(t) Pièces justif., av.-pr., déposition de M. Dubois, capitaine de la garde nationale, 7« témoin de l'information, p. 16.
lendemain, aussi dans la matinée, le Roi devait les suivre (1).
Celui auquel cette dame faisait cette confidence l'arrêta aussitôt et la conduisit au corps de garde du Trésor national; il rapporta aux gens de garde tout ce qui venait de lui être raconté, et la personne arrêtée confirma ce récit en répétant ce qu'elle lui avait dit.
Les hommes composant le poste furent d'avis de la conduire à l'officier de service aux Tuileries ; mais elle les supplia en grâce de n'en rien faire, parce que,, disait-elle, étant très-connue au château, cela lui ferait un tort considérable.
Comme il n'y avait point alors d'officier à ce poste, on laissa aller cette dame, mais celui qui l'avait conduite au corps de garde, et toutes les autres personnes témoins de ce qui venait de se passer, convinrent qu'elles en feraient sur le champ leur rapport dans leurs sections respectives.
L'un d'eux demeurait dans celle du Jardin-des-Plantes ; il ne manqua pas de faire sa déclaration, le soir même, au commissaire de police de son quartier, qui le lendemain en envoya une expédition à l'administrateur de la police de Paris (2).
Le même jour, un limonadier de la rue Neuve-Saint- Marc se présentait chez le commissaire de police de sa section, pour lui faire part du fait suivant : il occupait en qualité de garçon un jeune homme marié à une femme du service de Mme de Provence, belle-sœur du Roi.
Ce jeune homme vivait assez mal avec sa femme ;
(1) Cette dénonciation est en parfait accord avec la lettre que la Reine écrivit à M. de Fer se n, et qui termine Favant-propos. (Pièces justificatives de l'avant-propos, X, p. 128.)
(2) Pièces justif., XII, p. 149.
cependant il fut la voir un jour (le 18 juin), et celle-ci lui confia que Monsieur et Madame, frère e\ belle-sœur du Roi, allaient quitter Paris, et que le Roi serait peutêtre de la partie.
Cet homme exigea qu'on l'emmenât ;%sa femme en parla à M™*5 la comtesse de Provence, et celle-ci, redoutant les suites de l'indiscrétion qui venait d'être commise, dit : Eh bien ! je l'emmènerai.
Aussitôt que le garçon limonadier eut la certitude d'accompagner M. le comte de Provence, il alla trouver son maître et lui dit de se précautionner d'une autre personne pour le service de son établissement, et il lui annonça qu'il le quittait pour suivre sa femme, dont le départ avec M. et M™ de Provence était arrêté, et il ajouta que le Roi partait aussi.
Le limonadier s'empressa de faire sa déclaration des confidences qu'il venait de recevoir (1).
Tous les yeux était donc ouverts, le 20 juin, sur les actions et sur les démarches des membres de la famille royale ; c'est pour cela sans doute qu'on arrêta des paquets appartenant à Mme Elisabeth, au moment où elle voulait les faire sortir de chez elle (2), et qu'on semble avoir augmenté le nombre des hommes de service dans son appartement, car il y eut, dans la journée et pendant la nuit, devant la porte un officier, deux grenadiers, quatre chasseurs et un sergent; et le soir, le matelas du grenadier Mercier fut mis en travers de cette porte aussitôt qu'elle fut fermée à clé, et ce garde national y passa la nuit tout entière (3).
(1) Pièces juslif., XUI, dénonciation de Decosles, p. 150.
(2) Pièces justif., av.-pr., déposition de Gervaux, allumeur de réverbères, U<> témoin de l'information, p. 26.
(3) Pièces justificatives, av.-pr., dépositions de Dubois, 7* témoin de
Ces moyens de surveillance étaient bien connus de la famille royale ; elle savait qu'un départ pendant le jour était impossible; et comme elle ne pouvait se réunir pendant la nuit et passer d'un appartement à un autre, en suivant. les voies de communication ordinaires, il fallut préparer des issues secrètes.
Dès le mois de janvier précédent, on avait pratiqué dans la boiserie de l'appartement de Mmc Elisabeth une porte si arlistement faite, qu'il était difficile qu'on s'aperçût de son existence, à moins d'en faire une recherche exacte; elle donnait sur un petit escalier conduisant à une voûte qui séparait cet appartement de celui de la Reine. Il existait encore une autre porte difficile à découvrir à l'tine des extrémités du lit de Mme Elisabeth; elle communiquait, par un cabinet noir, à la salle des Gardes. La première de ces portes avait été préparée pour, des entrevues secrètes, "et il est probable que c'est par là que Mme Elisabeth s' est réunie à la Reine, dan-; la nuit du 20 au 2i juin.
Cette conjecture est confirmée par un examen plus attentif de ces portes : elles s'ouvraient à l'aide de clés ployantes qu'on pouvait porter sur soi sans la moindre gène; et enfin, elles étaient si parfaitement rapportées aux panneaux de la boiserie et se fermaient si hermétiquement , qu'on ne les eût découvertes qu'avec la plus grande difficulté, quand même elles n'eussent pas été couvertes par une tapisserie.
On avait fait aussi quelques dispositions à peu près semblables dans l'appartement de Madame, fille du Roi (1).
Quinze jours ou trois semaines avant le départ, on avait
l'information, p. 16; de Chauveau, 22» témoin, p. 35, et de Mercier, 2 te témoin, p. 33.
(t) Pièces justif., av.-pr., dépositions de Dubois et de Mercier, p. 16 et 33.
— Ti —
commencé des changements qui ne furent terminés que le 15 ou i6 juin. On avait agrandi cet appartement de deux pièces destinées à la femme de chambre de la Reine ; à ce moyen on éloignait les gens de service de la chambre de Madame, et elle pouvait entrer chez sa mère sans être aperçue comme auparavant (1).
On avait donné un prétexte à ces changements dans la distribution de l'appartement de Madame : on disait qu'on lf assainissait ; qu'ainsi, Madame aurait une chambre efétude qui lui manquait; qu'elle aurait , dans les salles servant <F antichambre, une salle à manger; qu'enfin les femmes de chambre et les valets de pied auraient un peu plus de logement (2).
Mais il est évident que toutes ces dispositions, coïncidant entre elles, révèlent une* pensée de fuite remontant à une époque bien antérieure au 20 juin.
Enfin, on pensa à se ménager la possibilité de passer par une porte abandonnée , et pour s'assurer qu'elle ne serait pas surveillée, on imagina de placer devant elle un meuble qui , en la cachant à tous les yeux , la ferait oublier, sans cependant former obstacle à ce que l'on pût en faire usage.
M. Renard, inspecteur des bâtiments de la couronne, commanda, dans le cours du mois d'avril 1791, une armoire au menuisier du Roi.
Elle s'ouvrait des deux côtés : au milieu se trouvait une séparation régnant du haut en bas et dans toute la largeur. Cette planche de séparation roulait sur une barre de
(1) Pièces jusiif., av.-pr., déposition de Marie Radoux, femme de garde-robe d'atour de Madame Royale, 29« témoin de l'information, p. 41.
(2) Pièces justif., av.-pr., interrogatoire de Mme Rrunicr, femme de chambre de Madame, V, p. 74.
fer fixée en haut, et était suspendue sur des roulettes pour qu'elle pût mouvoir plus facilement.
Un coffre-fort, dans lequel on pouvait puiser des deux côlés, régnait dans toute l'étendue de la partie inférieure de ce meuble.
Chacun de ses aspects présentait l'apparence d'une bibliothèque dont les rayons étaient mobiles et placés sur des tasseaux à crémaillères.
En enlevant les tablettes et en ouvrant la coulisse du milieu, si celte armoire correspondait à une porte, on pouvait, en passant à travers, s'introduire d'une pièce dans une autre, ou de l'intérieur du château à l'extérieur.
Ce meuble, fait en bois de chêne et plaqué en acajou, était très-pesant ; il fut déposé au château, dans l'ancienne salle de la Comédie-Française, donnant sur la cour des Suisses; il y était encore peu de temps avant le départ du Iioi (1).
Rien n'atteste qu'il doive être placé au nombre des moyens employés par le Roi et sa famille pour sortir des Tuileries ; mais il faut au moins le placer au nombre de ceux sur lesquels on comptait pour la réussite de l'événement qui se préparait; et il est certain qu'il servit, au moins, à quelques entrevues mystérieuses entre le Roi et ses amis.
Lorsque toutes ces dispositions ingénieuses et indispensables furent prises, le Roi pensa à se faire suivre par quelques serviteurs dévoués, car il fallait que lui et sa famille fussent conduits des Tuileries à l'endroit où une voiture devait les attendre, et de cet endroit à celui où la
(1) Pièces juslif., av.-pr., dépositions d'Etienne Trompette, 35e témoin de l'information, p. 59, et de Bernard Molitor, menuisier et ébéniste du Roi, 38o témoin, p. 55.
voilure commandée par Mme de Korff devait les recevoir. Il fallait aussi qu'ils fussent accompagnés pendant le voyage.
Déjà le Roi était en rapports secrets avec M. de Bouille.
La famille royale n'avait point à s'inquiéter de la volonté et (le la discrétion des dames chargées de servir M. le Dauphin et Mme la Dauphine; trois d'entre elles étaient, à ce moment, de service au château.
Nous les avons nommées dans notre avant-propos.
Elles étaient : Mme de Tourzel, gouvernante des enfants de France; Mme Brunier, femme du médecin Jes enfanls de France, première femme de chambre de Madame,- fille du Roi ; et Mmc Neuville, femme du porte-malle de Monsieur, femme de chambre de M. le Dauphin.
Le dévoûment dont ces trois dames ont donné, dans cette occasion et dans le cours de la Révolution, tant de preuves aux augustes personnes qu'elles avaient servies, et leur existence tout entière, expliquent qu'elles devaient être.du voyage, et qu'on a pu ou leur en parler à l'avance, ou ne leur en parler qu'au moment même du départ, tant on devait être assuré de les trouver prêles à tout ce qu'on aurait exigé d'elles pour le salut de la famille royale.
On ne peut donc altribuer à une dissimulation à peu près inutile la persistance qu'elles ont mise à déclarer n'avoir connu le projet de fuite qu'à l'instant même où il fallait le mettre à exécution (1).
Le Roi réclama le concours .et l'assistance de trois hommes dévoués et courageux, dont l'un, précédant la voiture en courrier, devait faire préparer les relais, et les deux autres, placés sur le siège du cocher, de-
(1) Pièces justif., av.-pr., interrogatoires de ces dames, p. 65, 74 el 82.
vaient diriger sa marche et, au besoin, défendre la famille royale.
Nous les avons déjà nommés; ils étaient: MM. Maldent, de Moustier et de Valory, tous trois ayant fait partie des compagnies de gardes du corps.
La question s'est agitée de savoir si ces trois aerviteurs ont été mis dans l'entière confidence des dispositions que la famille royale faisait pour s'éloigner de Paris.
M. de Valory, dans le Précis historique qu'il a publié, prétend avoir été initié à tout le secret du voyage. M. de Cboiseul, au contraire, assure, qu'aucun de ces officiers n'aurait connu le but du service que le Roi réclamait d'eux : cette version est la seule probable. M. de Valory peut s'être exagéré à. lui-même l'importance du rôle qu'il a joué en l'année 1791, lorsqu'au cours de l'année 1823 il publia sa relation.
Le témoignage de M. de Moustier vient d'ailleurs à l'appui de la proposition de M. de Choiseul. Il raconte que le vendredi 17 juin, sur le soir, passant dans les Tuileries, il rencontra un homme qui l'aborda en lui disant : < Je me rendais chez vous pour vous dire que le Roi vous ordonnait de lui aller parler. » Sans autrement s'informer quel était cet homme, ni remarquer son vêtement y il le suivit. Celui-ci l'introduisit dans le château et le conduisit devant une porte, en l'invitant à l'ouvrir. M. de Moustier l'ouvrit en effet ; il se trouva devant le Roi et lui dit qu'il se présentait à ses ordres.
Alors le Roi lui ordonna de faire faire un habit de courrier ; de transmettre le même ordre à MM. de Valory et Maldcnt, et de se promener par les quais du pont Royal, le 20, à neuf heures du soir, et de suivre un homme qui l'accosterait.
M. de Moustier transmit à M. Maldent et à M. de Valorv
Tordre de se faire faire un habit semblable à celui qu'il devait porter, et de se tenir, le premier, ainsi vêtu et en bottes, le lundi 20 juin, à neuf heures du soir, dans la grande cour du château; le second, dans lé même costume, le même jour, à la même heure, au Carrousel (1).
Deux de ces Messieurs se présentèrent, l'un après l'autre, le lendemain, chez *un tailleur marchand fripier, demeurant rue Saint-Honoré, en face des Pères de l'Oratoire.
Celui qui entra le premier fut M. de Moustier; il était alors trois ou quatre heures de l'après-midi. Il semblait ne pas vouloir être reconnu pour un garde du Roi : il avait une fnauvaise chemise, un mauvais chapeau rabattu, un habit bleu assez mauvais, doublé de blanc, des bas gris de fer rayés et des gros souliers ; mais il avait sur ses souliers des boucles d'argent d'uniforme, ce qui fit soupçonner au tailleur que celui qui se présentait dans sa boutique était garde du corps.
Il paraît que ces officiers se fournissaient ordinairement chez ce marchand, car M. de Moustier ayant rappelé à ce dernier qu'il lui avait, ainsi que son frère, acheté beaucoup de marchandises, le tailleur lui dit : Vous êtes donc garde du corps? M. de Moustier répondit, en balbutiant et sans trop vouloir en convenir, qu'en effet il Vêlait.
Alors le tailleur lui montra un habit venant de la livrée de M. le prince de Conti; vendue en verlu du décret qui supprimait ces sortes de costumes, comme contraires au principe d'égalité ; et M. de Moustier Tacheta moyennant 20 liv.,à condition qu'il serait disposé suivant les indications qu'il donna , c'est-à-dire que cet habit de couleur jaune devait être doublé de bleu, coupé en forme de vesto
(1) Pièces joslif., av.-pr., interrogatoires de M. de Moustier, p. 103, et de M. Maldent, p. 92.
de chasse; qu'il porterait des boutons de métal, serait croisé, et qu'il lui serait livré le surlendemain dimanche.
A peine M. de Moustier était-il sorti, que M. de Valory entra dans cette boutique, et y fît la même commande (1).
Quant à M. Maldent, il ne s'associa pas à l'imprudence de ses deux camarades ; il se procura cependant un habit semblable ; et tous trois, il est inutile de le dire, et on le verra d'ailleurs bientôt, furent exacts aux rendez-vous qui leur avaient été assignés.
On eut soin aussi de se procurer des voitures pour transporter jusqu'à la barrière Saint-Martin, où devart les attendre la voiture de voyage, le Roi, sa famille et les deux gardes du corps dont ils devaient être accompagnés, et celle destinée aux dames de service.
M. de Fersen acheta une chaise pour MMmes Brunier et Neuville, et loua leur postillonnage ; il était composé du postillon et de trois chevaux. Il loua un remise pour le Roi, la Reine, M. le Dauphin, Mme la Dauphine, Mme Elisabeth et Mme de Tourzel ; il se chargea de les conduire, et prit la place du cocher (2).
La voiture achetée et le remise furent déposés, pendant toute la journée- du 20, chez M. de Fersen; et ce fut chez lui que le postillon se rendit, et que les trois chevaux loués furent attelés à la voiture de MMmes Brunier et Neuville (3).
(1) Pièces juslif., av.-pr., dépositions de Joseph Longprix, 10* témoin de l'information, p. 22, et 'de Nicolas Chevreau, garçon tailleur, 11* témoin, p. 23.
(2) Pièces justif. , av.-pr., dépositions de François Lebas, loueur de voitures, et de Pierre Lebas, postillon, 1«r et 2* témoins de l'information, p. 7.
(3) Pièces justif., av.-pr., déposition de Pierre Lebas, postillon, cidessus cité.
Mais déjà Mme la baronne de Korff s'était fait délivrer un passeport du Roi.
11 était ainsi conçu :
« De par le Roi,
« A tous officiers civils et militaires chargés de sur-
< veiller et maintenir Tordre dans les différents departec mens du Royaume, et à tous autres qu'il appartiendra ,
< salut : nous vous mandons et ordonnons que vous ayez
< à laisser librement passer la baronne de Korff, allant à « Francfort avec deux enfants, une femme et un valet de c chambre, et trois domestiques, sans lui donner ni soulf frir qu'il lui soit donné aucun empêchement ; ce seul c passeport valable pour un mois seulement. Donné à « Paris, le 5 juin 1791. Signé : Louis, par le Roi. Signé :
€ MONTMORIN (i). >
Ce passeport, du reste, était délivré sur une demande de M. de Simolin, ambassadeur de Russie, adressée à M. de
(1) Pièces justif., XIV, p. 151.
On lit dans le Précis historique de M. de Valory, p. 285, le passage suivant :
c Le passeport était en règle, de sorte que sa communication ne donc naît aucun motif d'inquiétude ; il portait : de laisser passer librement c M"* la baronne de Korff, retournant en Russie, avec ses deux enfants, c leur instituteur, quatre dames attachées au service de Mm« la bac ronne, et trois domestiques courriers vêtus de vestes jaunes. Les c noms de chacun étaient écrits sur te passeport, lequel était revêtu de c signatures des membres de l'Assemblée constituante et de son présit dent, p
La copie textuelle et en fac-similé (V. aux Pièces justificatives) du passeport, rapprochée de ce passage du Précis historique, donne la mesure de la fidélité des souvenirs qui ont présidé à sa rédaction.
Ce passeport était accompagné d'un tracé au crayon de la route de Paris à Luxembourg, mentionnant sa bifurcation à Clermont avec la
Monlmorin, en ces termes : t Le soussigné, minisire plé- « nipotentiaire de tous les Russies, a l'honneur de prier « M. le comte de Monlmorin de vouloir lui adresser deux « passeports, dont l'un pour Mme la baronne de Korflf, « une femme de chambre, un valet de chambre et trois « laquais; l'autre pour Mmela baronne de Sleglemann, sa
roule de Paris à Metz, c*est-à-diie à Francfort; et comme le mot Luxembourg y était en toutes lettres, on en tirait, sans aucun doute, la conséquence que l'intention du Roi n'était pas de s'arrêter à Montmédy.
Nous donnons sans autre commentaire le fac-similé de ce 'plan routier commençant à Chàlons-sur-Marne, et finissant à Test-nord à la ville de Luxembourg, et au nord-est à la ville de Metz. (V. pièces juslif., XIV bis, p. 15t.)
M. de Valory, dans ce même ouvrage, raconte un temps d'arrêt qu'aurait fait la voiture du Roi avant d'entrer à Varennes, pendant lequel la Reine, appuyée sur son bras, aurait été frapper à la porte d'un M. de Préfontaine, demeurant sur le coteau de la rivière de l'Aire, afin de trouver un gué, parce que la famille royale, effrayée de ce qu'un cavalier, en passant, aurait ordonné aux postillons de dételer, ajoutant qu'ils menaient le Roi, ne voulait pas entrer dans la ville.
Circonstance qui fut révélée à M. de Valory, revenant de Varennes, où les relais n'étaient pas préparés, au devant de la voiture, par le Rol lui-même : « François, nous sommes vendus ; un courrier qui vient de passer a défendu aux postillons d'aller plus loin, et leur a ordonné, de par la Nation, de dételer, ajoutant qu'ils menaient le Roi. >
M. de Valory ne se rappelle plus que dans son interrogatoire, et dans l'intention de détruire la calomnie répandue contre le Roi, consistant à lui reprocher d'avoir fait manquer l'entreprise par le temps qu'il avait consacré à ses repas pris dans diverses maisons de sa roule, il dit positivement que le Roi ne s'est pa$ détourné d'une seconde de la route qu'il avait tenue. (V. pièces justif., IX, p. 145.)
Il est vrai qu'on l'accusait d'avoir pris la route de Varennes au lieu de celle de Verdun, et que c'était le sens de la réponse à la question adressée à M. de Valory ; il est vrai que le Roi aurait pu s'arrêter sans se détourner; mais il est certain aussi que la réponse de M. de Valory, d'accord en cela avec tous les documents de l'instruction et l'observation de la marche de la voiture, attestent qu'il n'y a pas eu d'interruption dans le voyage.
M. de Valory a écrit bien tard ses mémoires, et il est même probable
c fille, sa femme de chambre, valet de chambre et deux c laquais, qui partent par Metz pour Francfort. Paris, le c 5 juin 1791. Signé: Simolin (1). »
Ainsi, deux passeports furent délivrés; mais on ne les crut pas suffisants, et voici l'artifice dont on se servit : Mme de Korflf avait auprès d'elle Mme de Steglemann ; on fit semblant d'avoir détruit le passeport qui avait été pris pour celte dernière ; (2) Mmc de Korff écrivit au comte de Fersen le billet suivant, dont nous conservons l'orthographe :
« 11 m'ait arrivé un malheur affreux, monsieur le comte, c comme ma mère est tombée malade la veille de notre < départ, par désœuvrement il m'ait venu dans l'esprit de « brûler toutes lettres et papiers ; je les parcourais avant de t les incendié; il m'est survenu des personnes, lout en c causant, j'ai livrez aux flammes le passeport de ma c mère; j'ai honte d'avoué une pareille étourderie si la « nécessité ne mi forçais : en grâce tacher de replâtrer i auprès de M. de Simoulin cette impardonnable inadt verlance. Ma mère qui est inquiète d'être retardé, le serait c bien plus si elle savait que je lui est oté les moyens, t Soyez donc mon avoca! ; c'est un surcroit de peine que
qu'il les a fait écrire par un homme de lettres, comme M. de Bouille a fait écrire les siens par M. Deslon; de là les inexactitudes qu'on remarque dans ces différentes publications.
(1) Pièces juslif , XV, p. 151.
(2) On pourrait s'étonner que le passeport représenté par Je Roi fût au nom de Mm* de Korff, et croire qu'il devait être au nom de Mro« de Steglemann, puisque c'était le sien qui était censé avoir été remplacé ; mais il est probable que Mm° de Korff voyagea sous le nom de Mme de Steglemann.
« vous donne, Monsieur, votre peiné et obéissante de Korff(l). >
M. de Fersen remit ce billet à M. de Simolin, et celui-ci l'adressa à M. de Montmorin avec une lettre ainsi conçue :
c Je vous envoie, Monsieur, un billet de Mme la baronne « de Korff, par lequel vous verrez que, par une étour- « derie impardonnable, elle a livré aux flammes un pas- « seport du Roi que vous m'avez fait parvenir pour
< Mme de Steglemann, sa mère, avec sa fille, un valet de « chambre, femme de chambre et deux laquais ; je vous « prie de réparer cette faute en m'envoyant un autre pas- « seport, dont je vous aurai une obligation des plus sente ties. J'ai l'honneur, etc.. (2). »
Il parait que M. de Montmorin se rendit à l'invitation que contenait cette lettre, car MMmes de Korff et de Steglemann partirent très-certainement munies du passeport dont elles avaient besoin pour protéger leur voyage, et le Roi avait le sien lorsqu'il lui fut demandé à Varennes.
JM. de Fersen prit lui-même un passeport pour la Suède, sous les auspices de M. Staël-Holstein, alors ambassadeur de cette puissance près la cour de France.
Voici la lettre que ce dernier écrivit à M. de Montmorin, le samedi 18 juin :
Monsieur le comte,
< Le comte de Fersen, capitaine aux gardes de S. M. sué-
< doise, étant dans l'intention de partir d'ici pour la Suéde, « et désirant pour cet effet être muni d'un passeport de
(i) Pièces justif., XVI, p. 15-2.
(-2) Pièces justif-, XVII, p. 152.
i Votre Excellence, j'ai l'honneur de la prier de vouloir t bien lui en faire expédier un, qu'elle aura la complai- # sance de m'envoyer au plus tôt.
« J'ai l'honneur d'être avec un attachement inviolable, Monsieur le tfonite,
« De votre Excellence, € Le Irès-humble et très-obéissant serviteur,
« Stael-Holstein (1). »
Enfin, on crut devoir ajouter à ces précautions celle de déguiser le Roi qui, ce jour-là, avait un chapeau rond, un habit d'une excessive simplicité, et qui avait supprimé tous les insignes de sa grandeur (2).
On voulut aussi que M. le Dauphin et Madame Royale fussent vêtus de manière à ce qu'ils ne pussent être remarqués et reconnus. Le 18 juin, Mme Thibault, première femme de chambre de la Reine, vint trouver, de la part de cette dernière, une femme de garde-robe d'atour de Madame Royale, et lui demanda une robe en forme de chemise, appartenant à celle-ci, disant qu'on ne la garderait que quarante-huit heures ; dans la même matinée, cette femme de chambre revint demander deux chemises de Madame (3).
(1) Pièces juslif., XVIH.p. 152.
M. de Fersen usa de ce passeport, car lorsque Monsieur, frère du Roi, parti de Paris le 21, arriva à Mons le 23 juin, il vit arriver M. de Fersen qu'il embrassa de tout son cœur. (Relation d'un voyage à Bruxelles et à Coblentz, ci-après citée.)
(2) Le Roi avait un frac et un gilet bruns et un chapeau rond. (Interrogatoire de Mme Neuville et de M,n« de Tourzel.) C'est donc à tort que, dans un ouvrage récent, intitulé : A/»"o de Charny, on prétend que le Roi était déguisé en domestique, et d'une manière ridicule.
(3) Pièces justif., av.-pr., déposition de Marie Radoux, ci-dessus cilée.
La robe dont la Reine voulut que Madame fut vétuc pendant le voyage était d'une telle simplicité qu'elle frappa l'attention d'une ouvrière qui, par hasard, la vit chez la couturière à laquelle elle avait été commandée. Elle ne put s'empêcher d'en faire le sujet d'une observation ; on lui répondit que celait un cadeau destiné par Sa Majesté à une jeune personne (1 ) .
Pour obtenir cette robe sans qu'on sût à qui elle devait servir, la Reine avait chargé Mme Thibault de la commander en toile, ou en indienne commune, et de dire qu'elle voulait en faire cadeau à une jeune personne sortant du couvent, et qui allait en province, et en recommandant qu'on la lui livrât le lundi 20 juin, à midi.
Pour éviter qu'on ne demandât la mesure, Mme Thibault donrta pour modèle la robe de Madame la Daùphine, prise dans celles composant sa toilette, en faisant observer qu'il Taillait que celle commandée fût aussi longue, mais plus large, la jeune personne à qui elle était destinée étant un peu plus puissante que Madame. Ce fut même l'ouvrière qui l'acheta au prix de A liv. 10 s. (2).
On voulut, dans l'instruction, établir que les mêmes précautions avaient été prises à l'égard de M. le Dauphin ; mais, soit qu'il n'ait pas paru nécessaire de changer les vêtements d'un enfant de cet âge, soit que les personnes interrogées n'aient pas voulu répondre sur ce fait, il est resté à l'étal de soupçon ; il parait certain qu'on se borna à lui ôter le cordon bleu dont il était ordinairement décoré
(1) Pièces jus! if., av.-pr., déposition de Pierrette Dutour, femme Couche, 27e témoin de l'information, p. 39.
(2) Pièces justif., av.-pr., déposition de Marie-Anne Huetle, ouvrière de M"0 Cuissac, dite de Sainte-Croix, couturière de la Reine, 28e témoin de l'information, p. 40.
(3) Pièces justif., interrogatoires de MM»«« Brunîer et de Tourzcl, cidessus cités.
S'il eût porté un déguisement quelconque ou un habit plus modeste «que sa naissance ne le comportait, on aurait certainement suivi pour la justification de ce fait' le même mode d'instruction que celui adopté pour démontrer le déguisement de Madame Royale.
On prit, en effet, le soin de couper un échantillon de la robe qu'elle portait dans la voilure et de l'annexer à la minute de l'interrogatoire subi par Mmc Brunier ; il y est resté jusqu'à ce jour, et nous sommes heureux de pouvoir le reproduire ici, tel qu'il existe sous le cachet judiciaire, dans sa forme, ses dessins et ses couleurs (1).
La Reine régla toutes choses avant gon départ.
Elle avait placé auprès de Mmc la Dauphine et de M. le Dauphin deux jeunes filles destinées à partager les récréations de leur âge : M1,e Lambriquet, fille d'un garçon de chambre de Monsieur, frère du Roi (2), et M118 Zoé ; toutes deux furent envoyées au couvent, le matin même du départ de la famille royale.
Ces préparatifs terminés, on crut devoir agir toute la journée comme on agissait ordinairenent. Le service intérieur du château, les allées et venues, les promenades habituelles, les heures des repas, les préparatifs du coucher furent observés comme si on n'avait jamais dû quitter ce palais, qu'on allait quitter cependant, pour n'y
(1) Pièces justif., XIX, p. 152.
Cet échantillon, représenté à toutes les personnes qui avaient vu les robes préparées par la couturière de la Heine, sur les ordres donnés par Mme Thibault, toutes le reconnurent, à l'exception de MM™" Neuville, de Tourzel et Brunier. (Dépositions de Pierrette Dutour, femme Couche, 27* témoin de l'instruction, p. 39; d'Anne Huette, 28° témoin, p. 40, et de Marie Rndoux, 29e témoin, p. 41 ; et interrogatoires de MM™*» Neuville, de Tourzel et Brunier, p. 65.)
(?) M. Lambriquet a payé de sa tMc l'amitié de Madame Royale pour sa fille ; il a été guillotiné au cours de la Terreur.
rentrer qu'en Roi détrôné, voué à la fureur de te populace, aux traitements les plus cruels et les plus ignominieux, à Téchafaud.
Ce jour-là, M. le Dauphin sortit à dix heures et demie du matin pour aller à son jardin ; à onze heures, la Reine el les personnes de sa suite allèrent à la messe ; en sortant de la chapelle, elle ordonna qu'on tînt sa voiture prête pour cinq heures du soir, afin de conduire ses enfants à la promenade ; à une heure et demie le dîner de famille eut lieu. La Reine sortit en voiture â cinq heures avec ses enfants, suivant Tordre qu'elle en avait donné dans la matinée ; elle ne rentra qu'à sept heures ; elle demanda son coiffeur, et en sortant de sa toilette elle trouva au salon Monsieur, frère du Roi, qui resta avec elle jusqu'à neuf heures, c'est-à-dire jusqu'au moment de se mettre à table pour souper.
Il est probable que le Roi s'était réuni à son frère et à la Reine dans le salofi de celle-ci, car à neuf heures Mmc Elisabeth y vint aussi ; et lorsque Monsieur se fut retiré, tous passèrent à la salie à manger.
Ce repas dura bien longtemps; chacun des membres de la famille royale ne sortit de table que pour se rendre dans son appartement, et il était dix heures trois quarts ou onze heures, lorsqu'ils entrèrent dans leurs chambres à coucher (1).
Le coucher de la Reifie dura peu de temps. Lorsqu'elle fut dans son lit, le valet de service se retira, fermant après lui les portes du corridor de l'appartement (2).
Aussitôt après son retour de la promenade, on avait
(1) Pièces justif., av.-pr., déposition de Jean-Marie Desclaux, garçon de chambre de la Reine, 31e témoin de l'information, p. 14.
conduit M. le Dauphin auprès de sa gouvernante ; ii priL son repas du soir et fut servi par son valet de chambre, qui ne le quitta que lorsqu'il fut dans son lit, à neuf heures (1).
Mme Elisabeth alla se promener à Bellevue, dans la matinée ; elle rentra aux Tuileries à une heure, où elle fut reçue, suivant le cérémonial en usage, par l'officier de service auprès d'elle, et conduite de la descente de sa voilure chez elle; elle fut ainsi accompagnée pour prendre ses repas à l'endroit connu alors sous la désignation de communs, et après son souper, qui eut lieu à neuf heures du soir, elle fut reconduite et enfermée, ainsi qu'on Ta dit plus haut (2).
Mme la Dauphine se coucha, comme à l'ordinaire, vers dix heures du soir ; on avertit le garçon de sa chambre de se rendre à son service le lendemain mardi, à huit, heures du matin, heure a laquelle elle avait coutume de se lever. Et lorsque le lendemain il s'y présenta, la femme de chambre de Mme Brunier, soit qu'elle fût dans le secret, soit qu'elle obéit à un ordre qu'elle avait reçu, vint lui dire que Madame désirait reposer une heure de plus ; et bientôt après, la même femme de chambre revint et lui dit qu'il pouvait entrer chez Madame (3).
Les habitudes du château furent si scrupuleusement observées, qu'un valet de chambre qui devait se trouver sur le passage de M. le Dauphin à son lever se précautionnait à huit heures du matin du costume dont il de-
(1) Pièces justif., av.-pr., déposition de M. Clery, valet de chambre du Roi, 8* témoin de l'informa lion, p. 19.
(2) Pièces jus I if., av.-pr., déposition du capitaine Dubcis, ci-dessus
citée.
(3) Pièces justif., av.-pr. , déposition de Fouquet, garçon de chambre de Monsieur le Dauphin, 18c témoin de l'information,' p. 30.
vait êlre revêtu devant lui, et que le porteur d'eau remplissait la baignoire de Mme la Dauphine (1).
Le Roi élait dans son lit à onze heures vingt minutes du soir, et le lendemain matin, le garçon de chambre, qui Pavait vu couché à cette heure, revint pour prendre son service. Il se trouva dans la chambre du Roi au moment où M. Lemoine, premier valet de chambre de ce dernier, ouvrait les rideaux du lit pour prendre ses ordres ; ce fut ainsi que tous les deux apprirent qu'il n'était plus aux Tuileries.
Enfin l'ordre habituel fut tellement le même dans la journée et dans la soirée du départ, que le suisse de cette partie du château ferma deux portes d'une grande galerie conduisant de la cour dite des Princes aux appartements particuliers, mit les clés sous son matelas, et ces deux portes ne furent ouvertes que le lendemain matin par ce suisse, qui apprit un des derniers la fuite du Roi (2).
Il est important de suivre également M. de Fersen dans l'emploi de son temps pendant celle journée.
Le matin, à sept heures et demie, il alla chez le carrossier chercher la voiture qui devait emmener MMmes Brunier et Neuville. II se Ut conduire à son hôtel, renvoya hientôt le cocher qui l'avait conduit, en l'engageant à revenir à midi, et fit mettre ses chevaux à sa voiture. Le cocher de place étant revenu à l'heure indiquée, il lui ordonna de le conduire chez l'ambassadeur de Suède, n'y resta qu'un quart-d'heure et se fit ramener chez lui.
(1) Pièces justif., av.-pr., même déposition, et celle de Nicolas Vauriant, porteur d'eau, 20« témoin, p. 33.
(2) Pièces justif., av.-pr., dépositions de Pierre Hubert, garçon de service au château, 5° témoin de l'information, p. 14, et de Joseph Krouo, suisse des appartements de la porte Royale, 4* témoin, p. 13.
Bientôt après, il ordonna qu'on le conduisit à la séance de l'Assemblée nationale ; mais chemin faisant il ordonna au cocher d'arrêter lorsqu'il serait au Pont-Royal. Il descendit de sa voiture à ce* endroit, et entra dans le jardin des Tuileries, n'en sortit que trois quarts-d'heure après, et se fit conduire à son hôlel : il était alors quatre heures. A cinq, il remonta en voiture et alla rue deClichy ; il descendit à un hôtel qui n'est pas désigné, mais bien probablement à celui de M. Crawford, où la voiture de voyage commandée par Mme de Korff avait été menée. H demanda une personne, et comme elle ne s'y trouvait pas, il retourna à son hôtel.
Une heure et demie après, son valet de chambre descendit de son appartement divers paquets, et entre autres objets, une selle et un bridon à l'anglaise ; on mit le tout dans la voiture; le valet de chambre s'y plaça, et le cocher de louage les mena de nouveau rue de Clichy. On déchargea cette voiture des objets qu'elle contenait, et on les plaça dans une autre qui, à la description qu'on en fait, était bien certainement celle construite par les ordres de Mme de Korff.
Ces paquets étaient composés de trois boites en tôle fermant à clé, ayant à peu près dix pouces carrés.
Le cocher de louage, sur l'invitation du valet de chambre; ouvrit une de ces caisses, en tira un coffret rempli d'argenterie et plaça au milieu du coffret un vase en argent ; on remit ce coffret dans la caisse, et la caisse dans la voiture neuve.
Une autre de ces caisses semblait être un nécessaire.
Quand ces chargements furent terminés, il était huit heures trois-quarts. Le cocher reconduisit le valet de chambre de de M. Fersen chez celui-ci (1).
(I) Pièces justif., av.-pr., 16« témoin de l'information, p. 28.
Mais avant de se Rendre rue de Clichv et chez M. de Fersen même, le cocher fut témoin d'un fait formant un contraste assez remarquable avec le caractère réservé qu'on attribue à ce personnage.
tLes domestiques du comte de Fersen étaient occupés v i\ charger sept paires de pistolets à deux coups ; ils coulaient les balles qu'ils employaient à cet usage, et ils invitèrent même le cocher de place à se pourvoir d'une cuiller, et à les aider.
A ce moment un des pistolets, on ne sait comment, vint à partir, et la balle, traversant un carreau de vitre, faillit tuer une dame passant dans la rue.
Cet événement aurait pu singulièrement compliquera situation de M. de Fersen et de la famille rovale ellemême; mais les apprêts que l'on faisait de ces armes suffisaient à eux seuls pour éveiller l'attention, et pouvaient entraîner de graves conséquences.
Le cocher ne cacha pas l'étonnement que lui causait la vue de tant de pistolets chargés ; il demanda à quel usage ils étaient destinés. Le chasseur de M. de Fersen lui répondit que ce dernier étant au sercicc de la*Ru$sie, et sur le point de partir pour cette contrée, ces pistolets lui seraient nécessaires dans son voyage (1).
C'est ainsi que cette journée, si longue pour tous, si agitée, et peut-être, en même temps, si rapidement passée, était arrivée à son terme : l'heure d'événements d'une autre nature était sonnée.
Que se passait-il aux Tuileries, alors que tous les gens r!e service, ennemis ou indiscrets, se furent éloignés? On l'exposera bientôt; mais maintenant il faut joindre au récit de ces préparatifs celui des préparatifs que M. de Bouille
(1) Pièces justif., av.-pr., W témoin de l'information, p. 28.
devait faire pour recevoir la famille royale, au moment où elle approcherait de l'extrémité du royaume, la protéger pendant la route, et assurer son arrivée au but de celte périlleuse entreprise.