PRÉPARATIFS DE H. DE BOUILLE
On lit dans les Mémoires de M. de Bouille, p. 43, le passage suivant :
« J'avais concerté avec M. de Fersen des moyens sûrs « pour notre correspondance. Nous avions un chiffre que « je regarde comme impossible à deviner ; et, quoique « nos lettres passassent par, la poste , il est remarquable « que, pendant une correspondance de six mois sur un « aussi grand intérêt, pas une de ces lettres ne fut inc lerceptée, et qu'il n'arriva qu'un seul malentendu, quj « fut sans conséquence (1).
« Le premier usage que je fis de tous ces moyens de « correspondance fut de témoigner au Roi toute la re- « connaissante satisfaction que j'éprouvais de sa confiance, « et pour insister : i° sur la nécessité d'obtenir que l'Emc pereur fil des démonstrations hostiles sur la frontière, c une quinzaine de jours devant celui où le Roi sortirait t de Paris ;2° sur l'avantage de la retraite de Montmédy; t 3° et sur l'impossibilité que je fisse ailleurs que sur ce « point tous les préparatifs que demandaient la réception c et la sûreté du Roi. p
Ce passage de ces Mémoires conduit à rappeler ce qui a
(f) M. dç Bouille se trompe; si sa correspondance n'a pas été découverte, ce n'est pas à l'obscurité de son chiffre qu'il faut l'attribuer, car ce chiffre eût suffi à faire intercepter les lettres : c'est que sous le règne de Louis XVI on avait perdu l'habitude d'ouvrir les dépêches et les lettres au bureau des postes ou dans le cabinet des ministres.
été dit plus haut, que si M. Fcrsen élait l'agent le plus actif, à Paris, du départ du Roi, M. de Bouille, commandant la division militaire appelée des Trois-Évêchés, comprenant les départements de la Meurthc, de la Meuse, de la Moselle et de la Marne, avait accepté la même mission pour assurer sa fuite, lorsqu'il serait sorti de la capitale.
Cet officier général avait montré dans plusieurs occasions, et notamment lors de la révolte de la garnison de Nancy, une grande énergie ; il avait môme montré un esprit de civisme très-remarquable et de grandes sympathies pour les réformes essayées par l'Assemblée constituante ; mais, touché de la position, excité par quelques amis particuliers du Roi, il s'était engagé dans le projet de restaurer l'autorité rovale succombant sous les envahissements de la démocratie.
Une correspondance secrète s'était donc établie entre M. de Bouille et la famille royale , ayant pour objet les différentes probabilités de succès que plusieurs projets de fuite pouvaient offrir (1).
Ce sont les différents moyens de correspondance et les mesures prises par M. de Bouille qui doiveAt être examinés ici.
Deux modes principaux avaient été adoptés : le premier se compobait d'un dictionnaire à l'aide duquel on désignait des personnages, des royaumes, des provinces, des villes;
Le second, de différentes combinaisons de chiffres.
Pour l'usage du dictionnaire, on avait f.)rmé deux colonnes correspondant au mol véritable qu'on voulait employer, afin de pouvoir varier l'expression du même mot et dérouter ainsi les recherches. Pour l'usage du chiffre,
(1) Mémoires de Bouille, p. 38.
on pouvait traduire les lettres en se reportant à des signes convenus appelés clés.
On remarquera -que les deux noms de l'alphabet correspondant au nom véritable que Ton voulait désigner se suivaient, cnlre eux, dans Tordre alphabétique lui-même.
Voulait-on, par exemple, désigner le Roi? on écrivait alternativement : Arnoult ou Barbier ; le ministre de la guerre? on écrivait: Crelon ou Duchemin; l'Empereur?on écrivait à volonté : M a quel ou Noël ; les princes de l'Empire? on écrivait : les Mauduits ou bien Nivel et Compagnie.
Il est inutile de suivre cet alphabet dans toute son étendue; il suffira, pour en apprécier le mécanisfne, de faire connaître plusieurs autres noms célèbres, correspondant aux noms convenus.
Parlait-on de Lafayette? on pouvait écrire : Ervé ou Fourreau; de Baiily? Erange ou Fadot; de Mirabeau? Erissel ou Fayel: de Barnave ? Etienne ou Feron; de l'abbé Maury? Guillot ou Hubert; de Cazalès? Galaisou Hardy; de M. de Laqueille? Godefroy ou Hurel.
Quelques-unes de ces dénominations avaient plus de trait à l'épigramme qu'on ne le supposerait, si on ne s'arrêtait qu'à la nature de ces inventions et à leur but.
Le côté droit.de l'Assemblée, dont on n'acceptait pas, à la cour, toutes les tendances, et dont beaucoup d'actes excitaient un vif mécontentement, était désigné par les mots de : les Jobelins ou l'Abat, voulant ainsi les caractériser, et, en même temps, exprimer les résultats probables de la manière dont il défendait la monarchie ; le côté gauche, ou enragés: les Trins ou Fourreau et Compagnie; celte dernière expression était injurieuse pour M. de Lafayette, que Ton désignait, dans le dictionnaire, sous le nom de
Fourreau (1), et qui élait, à la cour, regardé comme Je chef de cette fraction de l'Assemblée nationale composée d'hommes violents, et qu'on représentait ainsi comme cédant à ses inspirations.
Ce rapprochement se justifie par le mot Paris, qu'on exprimait par le nom de la Fadolière ou Eranville, dérivation évidente et ironique des noms correspondant à celui de M. Bailly,son maire et sa personnification, qu'on appelait alternativement, dans le dictionnaire, Erange ou F a do t.
C'est ainsi qu'on désignait la République de Venise par un double mot exprimant sa situation topographique et son état de dégradation morale : Saint-Malo et Paillardise; le parti constitutionnel dynastique était désigné parle mot mi-partie; les insurrections intérieures par ceux de : maladies putrides et fièvres.
C'est ainsi qu'on désignait un agent subalterne nommé Prioreau (2) sous l'appellation peu flatteuse de Balourd; et que M. d'Agoult, évêque de Pamiers, l'un de ceux qui avaient conseillé des projets d'évasion impossibles à réaliser, et consistant dans des apparences de promenades, était appelé : Tata ; véritable enfantillage que la légèreté de cette cour, composée d'hommes spirituels, mais ignorants, loyaux, chevaleresques et braves, mais frivoles, avait introduit dans les actions les plus tristes, commandées par les circonstances les plus menaçantes (3).
On n'a transcrit ici que les mots dont le sens s'appliquait aux personnes et aux choses, avec une intention plus
(1) M. de Lafayelte, dune taille assez élevée, était à celte époque très'maigre.
(2) Il a joué un rôle très-actif dans l'électorat de Trêves, au momeut de la réunion des émigrés dans cette partie de l'empire.
(3) Pièces justif., X, p. 143.
ou moins malveillante : on doit y ajouter les mots qui peuvent faire comprendre les véritables intentions de ceux qui avaient recours à ce moyen de correspondance. On exprimait la fuile du Roi par ces mots : prendre les eaux pour sa sanlè, faire usage de petit lait; tes mots : volumes de bibliothèque, correspondaient à celui de soldats; arbres, à livres tournois; le mot cent , dans ce cas, correspondait au mot mille.
Ce dictionnaire, composé de 78 mots, était accompagné des instructions suivantes :
« 1° On aura sûin de varier les mots : tantôt l'un, tantôt l'autre.
c 2° On évitera de dire je, et on parlera à la troisième personne, en prenant le nom désigné au calepin.
« 3° Quand on voudra parler de quelqu'un qui n'est pas sur le calepin, on imaginera un nom qu'on soulignera, et on mettra le nom inventé dans un coin de la lettre (1).
c Enfin, si on veut parler de Mauri (au moins ce nom semble être celui qui est écrit), on mettra un nom quelconque dans la lettre, et on écrira dans un coin : r«crem. *
Ce moyen devait, ainsi qu'on Ta dit déjà, concourir avec celui d'un chiffre combiné dans le même but.
D'abord on se livra à une composition de celle nature nécessitant des recherches multipliées et fort embarrassantes ; une instruction dont on ne trouve plus qu'une feuille, l'autre ou les autres en ayant été séparées, atteste que la manière d'opérer par ce chiffre était on ne peut plus laborieuse.
(I) Pièces justif., XX, p. 153. — Celle phrase peu intelligible semble même présenter un sens contradictoire; nous la reproduisons telle qu'elle est, cl renvoyons à son fac-similé.
Cette partie de l'instruction appelée clé a été saisie comme pièce se réunissant à plusieurs autres , pour démontrer la correspondance mystérieuse ; son état atteste que ce moyen de communication a été abandonné. On en a agi de même à l'égard d'un autre mode, qu'on avait cependant considéré comme plus simple.
Deux chiffres et un alphabet semblent avoir été définitivement adoptés.
Le premier, s'élevant au nombre de 59 chiffres composés, a été certainement mis en usage, car on trouve parmi les pièces un billet contenant une phrase d'une grande portée.
200 correspondait à la lettre a ; 290 à la lettre b; 340 à la lettre c, etc.; 040 exprimait le mot France, français; 670 le mot faire; 1108 le mot République; 1109 le mot Royaume; 1106 le mot révolution; le nombre 1144 correspondait à un point; 1145 au point interrogatif; 1246 à la virgule; 1261 au mot cent, qu'il fallait, comme tous les autres nombres, écrire à l'aide du chiffre ; 1269 au mot mille; 1270 au mot millions; 1271 à l'indication du pluriel; 1273 à l'indication du singulier.
On peut avoir une idée de l'usage de ces chiffres par cette phrase :
862. 1106. 480. 640.1224. 200. 670. 480. 330. 1109. 1232. 1108. 880. 750. 1241. 1220. 540. 1246. 870. MOI . 921. 565. 1102. 1107. 920. 1244. 1268. 1261. 960. 1269. 1105. 1271. 1244.
La traduction suivante en fera connaître le sens :
La révolution de France tend à frire de ce
royaume une république m i x te,
le Roi n* est plus rie n . 100
5 0 000 homme s
Celle lettre, par laquelle on sollicitait l'intervention de 150,000 hommes, était-elle émanée de ce qu'on appelait le comité autrichien ? Rien ne révèle son origine ; on ne sait à qui on doit l'attribuer, ni où elle a été saisie. Estce chez M. de Bouille? supposition peu probable; et alors, venait-elle des Tuileries ou de M. de Fersen? Est-ce chez ce dernier, et dans ce cas, venait-elle de M. de Bouille? Aucune des pièces auxquelles ce récit est emprunté no répond à ces questions. Au moins atteste-t-elle l'esprit qui dirigeait l'entreprise, et donne-t-elle la mesure des violences anti-nationales auxquelles on aurait eu recours pour essayer de reconquérir ce qu'on avait perdu de pouvoir et de grandeur.
Mais ces précautions paraissaient insuffisantes : on avait imaginé un alphabet dont les lettres correspondaient entre elles par trois variations distribuées en autant de colonnes, contenant elles-mêmes plusieurs variétés de lettres correspondant également entre elles. On va reproduire ici ce tableau, et donner un exemple de son emploi, en rapportant, un mot formé avec les lettres de l'une des colonnes dont il est composé :
(t) Pièces ju si if., XXI, p. 153. — Il existe un autre mode représenté comme plus court que le précédent, et que nous croyons devoir nous bornera transcrire aux pièces justificatives; celle pièce est cotée 26, et se réunit évidemment aux pièces précédentes, cotées' 27, 28 et 29.
N» !«'. No 2. N» 3.
TJ— L
La clé de t et alphabet est donnée au bas de l'alphabet lui-même ; on y trouve des lettres dans Tordre suivant : L i* E3 t3 E3 v. z c3.
Celle réunion, sans cohérence apparente, a été traduite ainsi :
L i* E3 i3 E3 V R E3 Konungen (1)
En vérifiant, on voit que cette traduction est exacte, cl que les lettres formant le mot Konungen sont toutes empruntées à la lettre n°1cr.
Enfin, on avait été jusqu'à inventer un mélange de mots appartenant à plusieurs idiomes mêlés de chiffres ; ainsi, on remarque, dans une note qui scmhlc exprimer le besoin »!e changer le mode de correspondance, une longue phrase composée de mots danois, allemands et français, le tout mêlé de chiffres tantôt isolés, tantôt réunis, et enfin une longue phrase chiffrée n'ayant aucune correspondance avec le chiffre déjà connu (2).
(1) Pièces juslif., XXII, p. 153.
(2) Pièces juslif., XXIil, p. 154.
Celte dernière note, suivie d'une phrase chiffrée qui, par sa longueur, semble devoir contenir un renseignement précieux, était accompagnée d'une instruction que Ton doit supposer s'y rattacher ; et celte instruction était accompagnée elle-même d'une lettre qui semble bien n'être <;u'unc mise en pratique de ce qu'elle enseignait, car l'une commence comme l'autre finit, par cette phrase : J'ai reçu, ma chère....
Pour sortir du doute où nous a jeté l'étude infructueuse de ces chiffres, nous avons prié les bureaux du ministère des affaires étrangères de vouloir bien nous éclairer; mais malgré l'habileté de ceux de MM. les préposés à ce travail, ces différentes pièces n'ont pu être traduites.
Nous le regrettons vivement, d'autant plus qu'on a ajouté au mystère de ce chiffre, de sa clé, et de leur mise en pratique, en supprimant une feuille de la clé cl en coupant, peut-ôlrc par la moitié, la lettre dont l'intelligence ne peut être connue que par son rapprochement avec le chiffre.
Nous donnons ces pièces en fac-similé; peut-être un jour pourra-t-on en pénétrer le sens. (Pièces juslif., XXIV, XXV et XXVI, p. 154, 155 et 156.)
M. de Bouille, après avoir acquis, par la correspondance entretenue avec le château des Tuileries, la certitude que le Roi était décidé à fuir avec sa famille, réunit tous les moyens qu'il crut propres â assurer leur voyage.
Il faut le suivre dans les dispositions qu'il a prises.
Dès le 12, après avoir préparé les esprits des militaires sous ses ordres et des populations à un mouvement que les Autrichiens pourraient faire, il a pris les précautions telles que l'événement d'une invasion les autorise (1); et sur un ordre du ministère de la guerre, le icr régiment des dragons, en garnison h Commercy, a un départ pour Sarreguemines (2); il écrivait de Metz à M. de Choiseul-Stainville, colonel du 1er régiment de dragons, alors en garnison à Commercy : c Vous devez avoir reçu, Monsieur, les ordres « du ministre pour le départ de votre régiment; je dési- « rerais infiniment que vous puissiez vous rendre ici avant c d'aller à Sarreguemines, afin de pouvoir me concerter avec a vous sur le nombre d'hommes que vous laisserez à votre c dépôt qui doit rester à Commercy (3). »
Et le lendemain, de sa propre autorité, il donna l'ordre à ce commandant (dans le cas où il lui serait prescrit de faire marcher trois escadrons) de ne fournir que quatrevingts hommes pour chacun d'eux, réservant ainsi une plus grande partie du régiment à la ville de Commercy, située non loin des centres et des routes où se préparaient et où devait avoir lieu le passage du Roi et de sa famille (A).
Le même jour 12, il lui écrivait encore : < Je viens de
recevoir, Monsieur, de nouveau des ordres du Roi qui
(1) Mémoires île Rouillé, passage ci-dessus ciic.
(2) Pièces juslif., XXVIF, p. 156.
(3) Pièces justif., XXVIII, p. 157.
(£) Pièces justif., XXIX, p. 157.
c changent la destination de voire régiment, et d'après lesquels il doit se rendre à Strasbourg. Je vous prie de vous conformer à ces ordres, cl de m'envoyer les prea miers, ou de vous en charger, si vous venez à Metz ; il t n'y a, au surplus, rien de changé pour le dépôt que c vous laisserez à Commercy (I). »
Mais cet ordre de départ pour Strasbourg devait, ains1 que le démontre l'ordre donné à M. de Choiscul, et malgré le dépôt considérable qui restait a Commercy, singulièrement contrarier M. de Bouille, celte nouvelle destination donnée. au régiment supposant à celle qu'il avait décidée dans un intérêt évidemment inconnu au ministre.
Il lui avait fait des représentations, et ce dernier avai* persisté dans ses dispositions ; il écrivait donc à M. de Choiscul, le 15 mai :
c Je viens, Monsieur le duc, de recevoir la réponse du c Ministre à la lettre que je lui avais écrite, pour le prier « de révoquer l'ordre du départ de voire régiment ; il s'y « refuse formellement et donne des motifs auxquels, dans < les circonstances, on ne peut raisonnablement rien op-
* poser ; d'après cela, je vous prie de vous conformer « aux ordres que je vous ai adressés (2). »
Le 30 mai, il lui écrivait encore à la hâte : « J'ai reçu, Monsieur le duc, votre lettre du 30 (3). « Je n'ai que le temps d'y répondre. Je vous remercie des
* nouvelles que vous me donnez ; je crois que vous ferez « bien d'envoyer M. d'Andoins ici, pour voir l'essai des € manœuvres que Von fait four la cavalerie.
* La poste va partir ; je n'ai que le temps de vous as-
ti) Pièces juslif., XXX, p. 158.
(2) Pièces juslif., XXXI, p. 158.
(3) C'est-à-dire qu'il lui répondait courrier par courrier.
« surer, Monsieur, de mon sincère cl inviolable allache- « ment(l). »
Si on en croit M. de Choiseul, il avait eu, deux mois avant le départ du Roi, c'est-à-dire au mois d'avril, une conférence avec M. (Je Bouille sur les dispositions à prendre pour le départ , et celte correspondance, qui se suivait au mois de mai, était la. suite des communications qu'ils avaient eues ensemble.
Ces nouvelles dont il le remerciait se rapportent bien certainement aux démarches de M. de Choiseul auprès du Roi, et à la détermination décidément prise par celui-ci de partir prochainement; car, en même temps, il l'invite à lui envoyer M. d'x\ndoins, sous un prétexte exprimé dans des termes révélant ses intentions, M. d'Andoins ayant été, presque aussitôt qu'il eut été formé, mis dans la confidence du projet de fuite, et s'étant chargé d'un des postes les plus importants de la route que la famille royale devait suivre.
Pendant ce temps, M. de Bouille annonçait hautement des projets de cantonnement depuis la Moselle jusqu'à la Meuse, et d'un camp jusqu'à la Chièze; il avait chargé trois commissaires ordonnateurs dont les départements étaient à portée de ces rivières, savoir : M. de la Salle, de l'envoi à Montmédy des effets de campement; M. d'Hcrville, des détails intéressant la Meuse; et M. Turlure de Vellccour (2) de ceux relatifs à la Moselle et à la Chièze, y compris Montmédy; il alla jusqu'à lui recommander Longwy, quoique cet officier ordonnateur ne dût exercer aucune surveillance sur ces deux places qui étaient dans
(1) Pièces ju si if., XXX II, p. 159.
(2) M. Turlure de Vellecour était un habitant de la ville de Thionville et président du directoire du district de celle ville, ainsi qu'on aura occasion de le voir lorsqu'il sera question de son arrestation.
le département de M. Rcivillc, remplaçant un autre corn" missaire ordonnateur à Stenay.
Un officier supérieur, placé sous les ordres de H. de Bouille, M. de Klinglin, reçut l'orJre de dresser des projets de défense des places de Thionville, Sierck, Rodemak et Longwy ; et M. de Klinglin chargea M. de Vellecour de faire l'étude de toutes les dépenses, en prévoyant le cas de blocus et de siège (1).
L'état des dépenses concernant Longwy ayant tardé à être envoyé à M. de Bouille, M. Desoteux, adjudant général, chargé de la reconnaissance des cantonnements à établir, alla trouver M. de Vellecour, qui le lui remit.
M. de Vellecour se rendit ensuite à Longwy, où se trouvait alors M. de Bouille, et lui remit, comme il l'avait fait à M. Desoteux, l'état de cantonnement pour Longwy, et discuta avec lui la proposition d'établir des escadrons et deux compagnies d'infanterie sur la droite de la Moselle , pour assurer la défense de celte rivière, guéable à plusieurs endroits ;i\ suivit ensuite le général à Montmédy. Là il vérifia le dépôt des effets de campement, après avoir rempli la mission que celui-ci lui avait donnée; M. de Bouille lui apprit alors qu'il se rendrait le 21 juin à Stenay, lui dit qu'il aurait besoin d'un commissaire à Montmédy, et il l'engagea à y venir de temps en temps ou à y envoyer quelqu'un (2).
Ainsi, M. de Bouille préparait, en vue du départ du Roi, un appareil formidable et l'entourait d'une force armée qui devait au besoin soutenir un blocus et un siège, avant même qu'il eût arrêté d'une manière définitive les moyens de protection dont le Roi pourrait avoir besoin pendant le voyage.
(1) Pièces jus tif., XXXll, rapport de M. Turlure de Vellecour, p. 151).
(2) Pièces justif., XXXll, p. 159.
Cependant, il ne négligea pas ce soin aussitôt qu'il connut la détermination du Roi.
Elle se manifesta officiellement par l'acte suivant :
c De par le Roi,
« Mon intention étant de me rendre à Monlmédy le « 20 juin prochain, il est ordonné au sieur de Bouille, « lieutenant-général de mes armées, de placer des troupes «r ainsi qu'il le jugera convenable pour la sûreté de ma « personne et celle de ma famiHe, sur la route de Châ- « lons-sur-Marne à Montmédj[, voulant que les troupes « qui seront employées à cet effet exécutent tout ce qui € leur sera prescrit par ledit sieur de Bouille, le rendant
responsable des ordres qu'il leur donnera.
« Fait à Paris, le 15 juin 1791. c Louis. »
M. de Bouille mil de sa main au bas de cet acte : c II est c enjoint à M. de Mandel, aux officiers, sous-officiers et « cavaliers de Royal-Allemand, d'exécuter et de faire exé- <r eu ter le présent ordre.
c Stenay, le 21 juin 1791. t Bouille (1). »
Ce renvoi à M. de Mandel, au moment même de l'arrivée du Roi à Pont-de-Sommevesles, Sainte-Menehould, C 1er mon l et Varennes, attestant de la part de' M. de Bouille une grande défiance de la suffisance des dispositions qu'il avait prises pour proléger la fuite du Roi, était bien tardif. Le 21 juin, le régiment de Royal-Allemand ne pouvait plus rien pour la sûreté du Roi et celle de sa famille.
M. de Bouille avait cependant organisé les secours dont le Roi pouvait avoir besoin sur sa route.
(1) Pièces jus tif., XXXIII, p. 161.
Dès lo 31 mai, il avait donné Tordre suivant au colonel ries hussards de Lauzun :
c II est ordonné à deux escadrons du 6e régiment de
< hussards, que Ton portera au complet de cent hommes « et de cent chevaux chacun, de partir de Toul avec armes « et bagages, le 3 juin, pour se rendre, savoir : un esc cadron et demi h Dun, et un demi-escadron à Varennes, c où ils resteront jusqu'à nouvel ordre. Ils seront cora-
< mandés par un second lieutenant-colonel qui résidera à
< Dun ; ils seront armés en guerre et emporteront avec c eux un certain nombre de cartouches à balles, vivront « en bonne discipline et police sur la route ; rétape et le c logement leur seront fournis conformément aux ordonc nances. c Bouille (1). »
Le 15 juin, il avait expédié un autre ordre ainsi conçu :
c 11 est ordonne à l'escadron du 1er régiment de drac gons et à celui du 13e, qui, en vertu de nos ordres précé- « dents, devaient partir de Saint-Mihiel le 18 de ce mois, c de n'en partir que le 19, et de suivre leur destination c par Mouzon, logeant à Heippe le 19, à Clermont le 20 c et le 21 ; séjour à Stenay le 22. Arriveront à Mouzon le « 23, pour y rester.
c Metz, le 15 juin 1791. c Douille (2). »
Ces destinations furent observées, et M. le colonel de Damas, qui commandait cet escadron appartenant au régiment appelé dans l'armée Monsieur Dragons, se trouva à Clermont le 20.
(1) Pièces juslif., XXXIV, p. 162.
(2) Pièces justif., XXXV, p. 1Ç*.
Il y avait sous sos ordres M. le capitaine d'Andoins, celui que M. de Bouille avait mandé à Metz, afin de lui montrer l'essai des manœuvres qu'on y ferait pour la cavalerie ; et tous les deux mirent à exécution Tordre suivant daté du 20 juin :
« Le commandant du détachement de dragons à Cler- « mont fera monter sa troupe à cheval au jour et l'heure « qui lui seront indiqués par le sieur de Goguelat, officier « de Tétal-major de l'armée, porteur du présent ordre.
c A Stenay, le 20 juin 4791. « Bouille (1). »
M. de Goguelat écrivait en effet le 21 à M. de Damas :
« Je suis chargé, Monsieur, de la part de M. le mar- « quis de Bouille, de vous prévenir de vous tenir prêt à « monter à cheval aujourd'hui à cinq heures du soir. Je « joins ici l'ordre qu'il me fait porter. A cet égard, j'au- « rais bien désiré avoir l'honneur de vous le remettre moi- « même; mais comme le général me rappelle sur le <r champ auprès de lui, cela m'est impossible.
c J'ai l'honneur, etc.. « Goguelat (2). *
M. d'Andoins a prétendu, lorsqu'il fut arrêté, ainsi qu'on le verra bientôt, que M. de Goguelat était porteur d'un ordre pour lui, signé Bouille, par lequel il lui était prescrit de partir le 21 de Clermont avec quarante dragons, pour se rendre à Sainte-Menehould, où il prendrait un trésor d'argent qui serait remis par des hussards.
Mais cet ordre ne se trouve pas au nombre de ceux qui ont été donnés, et que l'on a réunis avec grand soin ; il
(1) Pièces justif., XXXVI, p. 162. '
(2) Pièces justif., XXXVH, p. 163.
est plus probable que cette disposition était convenue ù l'avance, et que M. de Damas, dont la responsabilité devait êlrc couverte par Tordre de son général, avait envoyé M. d'Andoins à Sainte-Menehould avec quarante dragons. En même temps que M. de Bouille donnait à M. de Damas Tordre qu'on vient de transcrire, il prescrivait à M. de Cboiseul, qui devait prendre le commandement d'un délachement de hussards envoyé de Varennes à Ponl-de- Sommevesle, les dispositions suivantes :
« Le commandant du détachement à Pont-de-Somme- « vesle en partira aussitôt le présent ordre reçu, pour « se rendre à Varennes le 21 juin, et y attendra de'nout veaux ordres, pour la conduite du trésor qu'il est chargé c d'escorter.
f A Stenay, le 20 juin 1791. « Bouille (1). »
Dès le 18, il avait ordonné à un lieutenant, à un maréchal-des-logis, et à quarante hommes du 6e régiment de hussards, de partir de Varennes t le 20 j'uin, pour se rendre à « Pont-de-Somrnevesle, sur la roule, avant Châlons-surc Marne, et d'y attendre un convoi d'argent pour la subsist tance des troupes, et de l'escorter jusqu'à Sainte Mene-
< liould. »Ce convoi, dit Tordre, * lui sera remis par l'officier
< qui le conduit; les hussards et les chevaux seront logés de t gré à gré dans les auberges ; les frais seront remboursés t à l'officier commandant le* détachement, et il sera payé, t à chaque homme, quinze. sous par jour au-delà de la « paie pour tenir lieu d'étape ; la dépense de la nourri- « ture des chevaux sera faite par le commandant du dé- « lâchement, et lui sera remboursée.
« A Montmédy, le 18 juin 1791. « Bouille (2). »
(I) Pièces juslif., XXX VI 11, p. 163.
v-2) Pièces ju;lif„ XXXV11, p. 103.
it.
Pour recevoir le Roi sur la frontière, et lui assurer un appui respectable et imposant, M. de Bouille, qui avait déjà placé à Stenay le régiment de Royal-Allemand, commandé par M. de Mande], voulut placer à Monlmédy le régiment suisse de Castella, en garnison à Metz, sous le commandement de M. le colonel de Girardier; il écrivit à ce dernier, le même jour 18 juin, la lettre suivante :
c La nécessité, Monsieur, de porter des troupes sur la « frontière me force de faire sortir de Metz voire régi- « ment, et je joins ici Tordre de marche pour le faire * venir à Stenay, Marville et Carignan. Vous voudrez bien « faire vivre vos soldais à raison de quinze sous .par jour, « qui leur seront délivrés au-delà de leur paie, pour tenir « lieu d'étape.
« J'ai l'honneur, etc.. « Bouille (1). »
Cet ordre fut exécuté. Nous trouvons une note sans signature, datée de Metz, du 22 juin, et qui a été saisie au domicile de M. de Bouille, et sans doute écrite de la main du colonel, M. de Girardier : « Le régiment suisse « de Castella est parti de Metz le 21 juin, pour se rente dre, savoir : le 2e bataillon à Stenay ; la compagnie des « grenadiers du 1er bataillon et quatre compagnies à Mart ville y les quatre dernières compagnies à Carignan (2). »
Enfin, sous prétexte que l'établissement de Dun était insuffisant, il prescrivit de fuire passer de cette dernière ville une compagnie à Varenncs, le seul lieu de la route qui lui parût redoutable, de manière à ce qu'elle y arrivât le 19 (3).
(1) Pièces juslif., XXXiX, p. 164.
(2) Pièces jus tif., XL, p. 104.
(3) Pièces juslif., XLI et XLII, p. 165.
Mais tous ces préparatifs semblent n'avoir pas été exécutés sans inquiétude ; on avait une grande défiance des dispositions des soldats et môme de celles de quelques officiers. M. d'Osmond, en garnison à Strasbourg, écrivait à son frère déjà en émigration, et qui l'invitait à venir le rejoindre : Mes soldats sont assez bons, mes sous-officiers sont détestables ; et une lettre datée du 20 juin, écrite par M. de Goguclat, au moment où il quittait Varennes pour Pont-de-Sommevesle, à M. de Bouille, s'exprime ainsi : t Je vous envoie le commandant du détachement de t YarenneSy n ayant trouvé d'autre moyen de m'en dèbart rasser. Vous pourrez le retenir aussi longtemps que vous € le jugerez à propos. L'officier qui part pour Pont-dec Sommevesle est un jeune homfnc raisonnable dont j'es- « père beaucoup ; il reste ici (à Varennes) un jeune c homme dam de fort bons principes, dont il sera facile de < tirer parti.
c P. S. — M. Deslon > (capitaine commandant du détachement appartenant au régiment des hussards de Lauzun) i est persuadé que l'objet de sa mission est son établisf ment ici: il faut V entretenir dans celte idée (1). »
A cela près de ces défiances et de ces précautions, tout semblait devoir aller aussi bien qu'on le désirait, et c'est iq le moment, avant de considérer la marche de tous ces détachements, de déterminer la force à laquelle s'élevait l'escorte qui devait accompagner le Roi, à partir de Pontde-Sommevesle jusqu'à Montmédy.
Le commissaire des guerres divisionnaire passait à Saint-Mihiel, le 18 juin, la revue de deux escadrons des 1er et 13e régiments de dragon?, qui devaient en partir pour se rendre à Mouzon, d'après l'ordre du 15 juin ci-
(I) Pièces juslif., XL1II, p. 165.
dessus rapporté, et il résulte du dénombrement qu'il en faisait qu'en y comprenant un colonel , les officiers , sous-ofliciers et soldats, ces détachements se composaient de 243 hommes, auxquels on avait donné un approvisionnement de 300 chevaux (1).
Et comme àVarenneson trouvait une véritable garnison, si on compare le nombre des soldais qui y arrivaient, cl le nombre de ceux qui lca y attendaient (2), à l'importance de la population de la ville, on .était sans inquiétude sur ce qui pouvait s'y passer.
Le procureur de la commune, dans une lettre que Ton verra plus tard, se félicitait de cette quanlitité de militaires, qui transformait Varenncs en une grande ville, en une véritable capitale (3). De cette lettre il résulte qu'au moment où ce mouvement s'opérait, il y avait 422 dragons à Varennes, sur lesquels, il est vrai, 50 se rendaient à Sainte-Menehould, et non pas a Châlons, quoi qu'en ait dit M. Sauce dans la lettre dont nous parlons, et d'après un ordre dont l'exécution n'a laissé aucune trace.
Les 247 hommes accompagnant le Roi au moment où il devait entrer à Varennes devaient s'augmenter des 72 qui y étaient restés ; ce qui faisait plus de 300 hommes armés pour traverser rapidement et contenir une petite ville que Ton croyait et qui était dans la plus complète ignorance de son passage.
Cette nombreuse et imposante escorte allait, d'ailleurs, être absorbée par le régiment de Royal-Allemand qui, sous la conduite de son lieutenant-colonel, M. de Mandcl, et la
(1) Pièces juslif., XXXV, ci-dessus cil éc.
(2) 11 devait ôlre de soixante-douze, avant l'arrivée des cinquante hussards de Lauzun.
(3) Pièces juslif., LU, ci-aprùs citée.
direction de M. de Bouille, devait se trouver à Varenncs au moment où la famille royale y arriverait.
De plus, l'envoi du régiment suisse de Caslella à Montmédy n'était qu'une apparence. On verra dans la déclaration d'un officier, M. Tschoudi, que chemin faisant ce régiment fui, mais trop tard, sous le prétexte que le danger de Vinvasion dcvenail très-pressant, invité à se porter sur Dun (I).
Telles sont les précautions qui ont été prises par le général en chef de l'armée.
On doit revenir sur ces ordres pour en faire remarquer le mécanisme, et au succès desquels il n'a manqué qu'un peu plus de décision et de hardiesse.
Ce qu'on doit remarquer d'abord, c'est le point de la route où l'escorte devait commencer.
Le Roi devait partir à minuit au plus lard de Paris ; il devait arriver au milieu du jour à Châlons et à Pontde-Sommevesle, et se trouver à Clermont à cinq heures de l'après-midi.
• Avant ces relais, il eût été inutile et dangereux de placer des militaires, car le Roi voyageait en partie pendant la nuit.
Ce qui doit frapper ensuite dans ces dispositions, c'est l'enchaînement des postes militaires entre eux, tellement conçu que c'étaient ceux placés dans les villes les plus éloignées du point de départ qui devaient aller au-devant du Roi, et former son cortège dès le point où il devait commencer.
Ainsi les troupes remontent de Toul, Metz, Dun et Heyppe jusqu'à Varennes, où elles se divisent pour aller à Clermont, où elles se divisent encore pour aller à Sainle-Menchould
(1) Pièces justif., ail chap. IV.
jusqu'à Pont-de-Sommcvcsle, et ces divisions, d'après le calcul de l'heure où le départ du Roi doit avoir lieu, et du moment de son arrivée à Clermont, devaient être réunies à cinq heures du soir dans cette dernière ville et faire ensemble leur entrée à Varennes, où elles retrouvaient ce qui était resté des leurs dans cette ville, et se joindre au régiment de Royal- Allemand , que M. de Bouille lui-même y conduisait (1).
De sorte que les postes les plus éloignés, par une disposition ascendante , venaient protéger la marche de la famille royale et assurer le succès de son voyage.
Puis cette escorte, avant remonté en détail les villes les plus rapprochées de la frontière, redescendait du point le plus rapproché de Paris où elle dût aller jusqu'à la frontière, se grossissant en route de toutes les troupes que la prévoyance du général en chef avait placées, et venait former à Monlmédy une véritable armée, difficile à attaquer par des gardes nationales fractionnées, sans chef unique, sans machines et approvionnements de campagne.
Celte attaque eût été d'autant plus difficile à tenlei1, que les troupes, agglomérées sur le point extrême de la France, étaient appuyées par les troupes étrangères dont la présence avait été concertée avec le général français, ainsi que nous rapprennent ses propres mémoires dont on a rapporté le passage au commencement de ce chapitre, dans le double but de préparer les esprits à une défense
(1) On ne parle pas ici de Chàlons, parce qu'il est démontré que, si un poste de cinquante soldats y a été envoyé, il n'en est parlé que dans un passage d'une leltre de M. Sauce, rapportée ci-après, qui a bien pu Ctre induit en erreur par des ordres modifiés depuis; parce qu'il ne s'est rien passé d'intéressant dans celte ville lors du passage du Iloi, cl enfin parce qu'il nie si plus question de ces cinquante cavaliers, cl que celle pelile troupe disparaît absolument de la partie active et dramatique du récit, qui ne commence qu'à Pont-de-SommcvesIc.
prochaine et nécessaire du territoire, afin de justifier ses mesures et, s'il en était réduit à cette extrémité, ainsi que le démontre la demande de 450,000 hommes exprimée par la phrase chiffrée rapportée plus haut, de le seconder dans la tâche, sinon d'opérer la contre-révolution, au moins d'imposer une Constitution plus favorable à l'autorité royale et â l'aristocratie.
Mais tous ces préparatifs, qui étaient si bien en rapport avec les heures calculées du voyage, devaient être incomplets et frappés d'inutilité si l'activité du général n'était secondée.
11 lui fallait des agents dévoués et discrets, des subordonnés intrépides, prêts au sacrifice de leur vie.
M. de Bouille ne fut pas secondé et commit lui-même de graves imprudences.
M. de Goguelat, son principal émissaire, était certainement de ceux dont l'activité stérile et les mille démarches ne peuvent rien produire, si ce n'est de l'embarras et du malentendu.
Les officiers placés sous ses ordres n'ont mis dans leur exécution ni assez de précision, ni assez d'énergie.
Quant à M. de Bouille, qui avait tout prévu, même le cas de mort subite, à mesure que le grand jour approchait, il se multipliait.
Le 14, il faisait venir auprès de lui M. de Damas, et il lui confiait le secret du départ de la famille royale ; puis simulant avec lui la correspondance d'un général à un officier sous ses ordres, il lui donnait des destinations en apparence conformes a l'idée d'un mouvement des Autrichiens, de manière à le ramener sans affectation de Saint- Mihiel, où il était en garnison, à Monlmcdy, en passant par Clermont.
< Je ne puis, lui disait-il, me dispenser de garnir la
« Meuse ; il faut que je réunisse une partie des dragons « en garnison à Commcrcy à ceux du 15e régiment en € garnison à Saint-Mihiel, et que je forme un quartier « à Mouzon. »
Porteur de tes ordres apparents, M. de Damas partit le 17 de Metz, emportant d'autres ordres identiques, pour faire opérer le mouvement des dragons en garnison à Commercy.
. Le rtîouvement des dragons en garnison à Saint-Michel devait s'opérer le 17 ; mais M. de Bouille se ravisant, et voulant mettre à couvert la responsabilité de M. de Damas, lui écrivit pour lui ordonner de relardcr la marche de ses troupes d'un jour, sous le prétexte que* le quartier de Mouzon ne pourrait être prêt que le 23(1).
En effet, le Roi ne partant que du 20 au 21, M. de Bouille ne pouvait penser à former des quartiers qu'après son arrivée à Montmédy ; et d'ailleurs il voulait que les dragons se trouvassent, au jour indiqué, à Clermont et à Sainte-Menehould.
La marche des parties des régiments de dragons, l'un en garnison à Commcrcy, l'autre à Saint-Mihiel, s'opéra donc ainsi :
Les dragons de Commercy rejoignirent les dragons de Saint-Mihiel le 18; le 18, ils partirent tous, et allèrent loger à Heippe ; et le lendemain 20, ils se trouvèrent à Clermont où ils avaient ordre de séjourner.
C'est ainsi qu'un détachement de ,150 dragons devait se trouver, et se trouva en effet, à Clermont lors du passage du Roi.
Enfin, le 20, M. de Goguelat arriva dans cette ville,
(1) Pièces jnstif., XLIV, détails relatifs à la conduite de M. Charlis de Damas à Clermont et à Varennes, p. 1GG.
chargé d'un ordre de M. de Bouille, ordre qui a été déjà transcrit el qui prescrivait à M. de Damas d'envoyer un détachement de sa troupe à Sainte-Menehould, ce qu'il fit en le plaçant sous le commandement de M. le marquis d'Andoins, et de monler à cheval à cinq heures du soir (1).
On verra bientôt comment ces forces, suffisantes pour s'opposer à toute tentative d'arrestation, devinrent inutiles, et par quel enchaînement de circonstances toutes les prévisions du général en chef furent déjouées.
Maintenant, il faut s'attacher exclusivement aux pas de M. de Bouille, el le suivre à partir du 16 jusqu'au 21, sans le perdre de vue un seul instant.
Ce jour-là, 46 juin, il partit pour Longwy, où il arriva dans la soirée ; le 47 il passa en revue toute la garnison. Ses aides-de-camp avaient mêlé les couleurs autrichiennes à leurs plumets; il avait V air inquiet et rêveur.
Un habitant de Longwy, M. Colas, qui a joué un rôle subalterne dans l'arrestation du Roi, écrivait le 49 juin à Camille Desmoulins, en lui réclamant des numéros arriérés de ses Annales, et lui disait :
c Bouille est venu cette semaine à Longwy ; il a examiné « les fortifications, qui sont en très-mauvais état; il a vi- « site aussi les batteries placées sur les remparts. On a • remarqué son affectation à blâmer les dispositions orc données par un capitaine d'artillerie du régiment c d'Auxonne, homme très-versé dans son art, mais qui est « excellent patriote. (Voilà peut-être en quoi il pécha à t l'égard du général Naucien) (2). Ce dernier lui a demandé
(1) Pièces juslif., XXXVII, p. 163 ; et pour tout ce qui est relatif aux dispositions de M. de Bouille, voir V Exposé de M. de Damas à l'Assemblée nationale (Pièces juslif. , XLIV, p. 166.)
(2) Mot dont le sens nous échappe; expression locale peut-être.
< ses ordres par écrit, pour agir conformément dans les
< changements qu'il voulait opérer; mais Bouille a répondu
< qu'il n'était pas secrétaire, et lui a fait sentir en outre
< son mécontentement de ce qu'il avait assisté à une séance « des amis de la Constitution de cette ville. On voyait les « visages des ingénieurs qui accompagnaient Bouille s'é-
< panouir de joie à ce discours de leur idole. »
Le même jour il partit de Longwy, en annonçant qu'il allait à Monlmédy ; il n'y arriva que le 20, en même temps que le régiment de Nassau qu'il avait fait venir de Thionville, sous prétexte de l'envoyer en garnison à Sedan. C'est ainsi que ce régiment devait se trouver et se trouva en effet le 20 à Montmédy. 11 prit en même temps la précaution d'éloigner le régiment de Bouillon, dont il n'était pas sûr.
Pour dissiper les soupçons des habitants (sa conduite excitait déjà quelque défiance), il commanda son diner pour le 22 à Metz.
Le même jour il se rendit à Stenay ; il y prit logement à l'hôlel du Palais-Royal, situé hors la ville. La municipalité et la garde nationale voulurent lui rendre les honneurs dus à son grade; mais il les accueillit <Tune manière peu satisfaisante, et même avec quelques marques de dédain.
Il fit manœuvrer le régiment Royal-Allemand ; complimenta, après les manœuvres, M. de Mandel, colonel de ce régiment, et les cavaliers en particulier ; fit distribuer de l'argent pour faire boire les soldats, et les prépara si bien h partir, que le soir même les officiers arrêtèrent leurs comples dans les auberges.
Il envoya, à la nuit tombante, un détachement à Mouza, village situé sur la route de Dun à Stenay, avec ordre aux soldats, qui fut exécuté, de rester à leurs logements sans
desseller ni débrider; il avait d'ailleurs garni la roule, de Mouza à Dun, par les hussards de Lauzun, et' il avait placé i hacun des officiers supérieurs à leurs postes.
Il avait donné Tordre à Royal-Allemand d'être prêt à marcher à la pointe du jour, le 22; il avait défendu les environs de la forêt de Saint-Dagobert par un escadron de chasseurs du régiment de Champagne.
Enfin, il avait envoyé à Metz, le 20, un officier d'élatmajor, M. Desoteux, avec la mission de ramener, à marche forcée, le régiment suisse de Castella, qu'il destinait pour Montmédy, ainsi qu'on l'a déjà dit, de manière à ce qu'il se trouvât sur le passage du Roi.
Toute la nuit du 21 au 22, on le voit en proie à une vive agitation, entrer dans la forêt de Saint-Dagobert, par le chemin des Fonds, conduisant à Ballon, comme s'il allait à la découverte. D'une heure à deux du matin, on le voit sur la hauteur de Serre, entre Chauvancy et Montmédy; enfin, à deux heures, il était prêt à partir; il fut relardé par la lenteur que le régiment Royal-Allemand mit à faire ses préparatifs pour le suivre ; il devait être en marche à la pointe du jour : il ne fut en marche que deux heures plus tard.
M. de Bouille a considéré ce retard comme volontaire de la part de M. de Mandel, colonel de ce régiment; il lui causa une grande impatience; enfin il partit (1).
A toutes ces précautions pour l'actualité de l'événement, il avait ajouté celles qu'il croyait nécessaires pour l'avenir.
(1) Pièces justif., XLV, p. 170. — Voir aussi le procès- verbal des officiers municipaux de la ville de Stenay, sur la conduite de M. de Bouille les 20, 21 et 22 juin 1791 (pièces ci-après rapportées), et les Mémoiies de Bouille, sur le sentiment que lui firent éprouver les piéparatifs du départ de Royal-Allemand.
On Ta vu charger M. de Vellecour, commissaire ordonnateur de l'armée, de surveiller tout ce qui était nécessaire à l'exécution du projet de campement qu'il méditait à Montmédy. Celui-ci, qui avait accepté de remplir ses intentions, lui avait fait observer que, dans ce cas, H fallait augmenter l'approvisionnement de paille et de farine .
Cet avertissement avait été pris en considération, car, dès le 19, des bœufs, achetés par ordre d'un aide-de-camp de M. Bouille, arrivaient à Montmédy; M. de Vellecour avait aussi fait cuire, dans celte ville, 18,000 rations de pain, et préparer fcs fourrages (1).
Mais déjà, et depuis longtemps, il avait pensé h l'approvisionnement des armes et des munitions de guerre , et faisait venir de Rennes, sous prétexte de les envoyer à Orléans , des caisses remplies d'armes , du poids de 440 livres.
Ces caisses d'armes partirent de Jtennes le 11 juin; elles appartenaient au régiment infanterie Poitou. La preuve qu'elles avaient une autre destination que celle de ce régiment, c'est qu'elles furent dirigées sur une antre route que celle qu'elles devaient suivre; elles furent saisies à Dreux, le 22 juin, jour où le Roi devait arriver à Montmédy.
Le voiturier chargé de conduire ces caisses n'avait pas de passeport. Lorsqu'il arriva à Dreux, où le bruit de la fuite du Roi s'était répandu, on lui demanda la représentation de cet acte, alors indispensable pour voyager; il ne put que montrer sa lettre de voiture, portant, comme destination de son chargement, la maison de roulage Bricart et Simonet, établie à Paris, rue du Ponceau, qui avait l'entreprise des transports des convois militaires.
(1) Voir la déclara lion de M. Turlure de Vellecour (Pièces juslif., XXXII, p. 159).
Il parut surprenant au Directoire de la commune de Dreux que Ton fil venir de Rennes h Paris des armes deslinées pour Orléans. Et, prenant en considération les circonstances de la fuite du Roi, il arrêta qu'il fallait déposer en lieu de sôrelé ces caisses d'armes et autres ballots confiés à la conduite du voiturier (1).
L'arrivée de cette voiture dut paraître d'autant plus surprenante au directoire de la commune de Dreux, que peu de temps après il en arriva une autre, aussi partie de Rennes le 11 juin, portant également des armes, du poids de 6,047 livres.
Il fut donné avis au Directoire du département de cette détermination de la commune; elle fut approuvée par les mêmes motifs, et il fut décidé que ces caisses seraient conservées, sans être ouvertes, jusqu'à ce que. le Corps législatif, auquel il en serait référé par le département, eût statué (2).
Ces envois n'étaient pas les seuls :
M. de Vellecour avait, le 20 juin, fait partir de Paris pour Strasbourg une voiture chargée de vingt-trois balles du poids de 6,585 livres, qui ont été rendues, le 8 juillet, à leur destination.
Un autre convoi bien plus considérable avait été expédié par M. de Fersen à M. de Bouille.
Le 16 juin, M. de Fersen avait envoyé son valet de chambre chez un voiturier, pour le charger de conduire 5 Yalenciennes des équipages déposés sur un charriot rouge couvert. H. de Fersen avait fourni six chevaux pour la conduite du charriot; le voiturier en ajouta deux.
Ce chargement, parti le 17, alla coucher à La Chapelle,
(t) Pièces juslif., XLVÏ, p. 172.
(i) ïd., ibid.
le lendemain samedi à Cuvilliers, et le dimanclie à Péronne.
Une laveuse de vaisselle, du service de M. de Fersen, rejoignil en route ce charriot ; il avait fait prendre la poste à celte femme et lui avait confié une grande malle du poids de 400 livres et fermant à clé, pour qu'elle fut réunie aux objets formant le chargement du charriot déjà parti, '
Celle-ci rejoignit le voilurier à Péronne; elle lui remit la malle qu'elle lui portait, en lui disant qu'elle avait été oubliée. Le voiturier continua sa route et arriva le lundi 20 à Cambrai, et le lendemain à Valenciennes.
Dans celte dernière ville, on chargea sur son charriot des tentes et leurs piquets, et, en outre, des hausses de chevaux garnies en or el en argent. Ce furent les soldais de Royal-Suédois , c'est-à-dire ceux de M. de Fersen, qui lui remirent ces derniers objets, et qui y ajoutèrent six barres pour les chevaux.
Enfin, ce voilurier alla jusqu'au terme de son voyage, qui était Quievrain (village de l'empire), et il y déposa tout ce qu'il y avait conduit. Là on le contraignit à ôter sa cocarde et son plumet aux trois couleurs; on alla même jusqu'à lui ôter le bouton tenant la ganse de son chapeau (et qui probablement portait des insignes révolutionnaires); il revint le même jour à Valenciennes (1).
Ces tentes, nécessaires à la formation d'un campement de troupes, n'étaient pas les seules que le général en chef eut à sa disposition ; car, dès le 18 juin, et au moment où il approvisionnait de pain, de bestiaux, de fourrages la ville de Montmédy, il y avait fait déployer des lenlcs, et le camp pouvait être formé par les troupes qu'il avait ame-
(I) Pièces juslif., XLVI1I, p. 175.
nées dans cette ville et celles qui devaient suivre le Roi, en l'escortant depuis Pont-de-Sommcvesle jusque-là (1).
Hais ce n'était pas tout: on envoyait de France à l'cl ranger tles sommes plus ou moins considérables d'argent.
Un des officiers fugitifs du régiment n° 22, ci-devant Viennois, nommé Régnier, écrivait de Bruxelles, le 5 juin, à un de ses amis habitant la ville d'Ypres, se réjouissant de ce que, dès le 19 du mois précédent, tout a été définitivement arrêté et le jour fixé, quoiqu'il ne le connût pas encore; mais aussi il se désolait a la malheureuse nouvelle de la saisie de l'argent. M. l'abbé de Saint-Berlin en était consterné, et a dû expédier un courrier à M. le comte d'Artois, qui sûrement en sera très-affecté, parce que, quand bien même l'argent serait rendu, le relard serait sensible.
Celte catastrophe, ajoutait M. Régnier, est fâcheuse pour nos indigents (2) ; mais cela, je l'espère, n9 empêchera pas qu'ils ne soient des nôtres.
Il paraît que cet officier s'était transformé en un véritable agent de l'approvisionnement de l'émigration, c Je resterai, disait-il, ici au moins huit jours, et ne retournerai point à Dunkerque que je n'aie tout disposé pour le mieux; s'il arrivait quelque chose d'intéressant, je te le ferais savoir par l'entremise de l'abbé de Saint-Berlin, qui l'enverrait un exprès ; il est prudent de se préparer de manière à n'avoir plus qu'à mettre le pied dans Vitrier (3). »
(i) Pièces justif., XLIX, p. 177.
(2) Il est certain que, par ce mot, on désigne les émigrés.
(3) Cette lettre, adressée à un M. Kuene, officier au régiineot Viennois, était accompagnée d'une autre, dans laquelle on parle encore de quelques envois qui doivent parlir de Rouen pour aller à Dunkerque, et de là se rendre en Belgique ; on déguise la nature et la quantité des objets à envoyer sous l'apparence de l'envoi d'une assez faible quantité de café. Il est évident qu'ici les mots ne sont employés que pour cacher les choses dont on parle ; et comme on n'a pas la clé de cetle corres-
Enfin, on trouve une pièce constatant que M. de Fersen avait pris un engagement personnel pour le compte du régiment d'Eslhcrazy, et qu'il y avait satisfait : « Je reconnais, » dit une quittance datée du 1er avril 1791, signée Mercier, i avoir reçu de M. le comte de Fersen la somme de 6,300 liv., pour M. le comte d'Estherazy (1). *
Ce n'est pas tout encore : si on en croit le procès- verbal envoyé à l'Assemblée nationale et dressé à Varennes, le 27 juin, de ce qui s'était passé depuis l'arrivée du Roi dans celle ville, jusqu'à son départ pour Paris, pièce trèsimportante, qui sera plus tard l'objet d'une analyse trèsdétaillée, et rapportée textuellement aux pièces justificatives, dans la matinée du 21 on annonça le passage d'un caisson qui devait être escorté par un régiment de dragons ; ce caisson passa avec une autre voiture ne paraissant contenir que des gens de suite, et sans être accompagnée.
Ce caisson et celle voilure ne repartirent que sur les trois heures de l'après-midi ; déjà on se reprochait de ne les avoir point arrêtées : la seule idée d'un camp, dont le bruit s était accrédité, avait absolument favorisé leur passage.
Un grand nombre d'objets, particulièrement ceux nécessaires à la famille royale, l'avaient précédée, et nous verrons même plus tard M. de Choiseul-Slainville, accompagné du coiffeur de la Reine, à Pont-de-SommevesIc, l'y laisser avec une voiture, au moment où il se vit force d'abandonner celle position.
La municipalité de Varennes, dans ce même procèsverbal, signale une autre circonstance se rattachant aux préparatifs du voyage : un domestique estropié d'un bras
pondance, ce qui semble assez peu intéressant et assez inutile, on n'insistera pas sur ce qu'elle contient. (Pièces justif., L, p. 179.) (t) Pièces justif. , L!, p. 181.
élait arrive à Varennes, des le il ou le 18, avec des chevaux. Requis de justifier de son passeport et à qui il appartenait, il avait assure qu'il attendait son maître, M. de Damas, colonel d'un régiment; ce domestique se mil dans la voiture qui arriva à Varennes le 21 et accompagnent le caisson.
Le même jour, vers quatre ou cinq heures du soir, il passa une nouvelle voiture chargée de malles et équipages militaires, qui ne prit que le temps de rafraîchir (l).
C'est ainsi que tout étant préparé, sur la route, à la fronlière et même à l'étranger, pour le départ et le prochain retour de la famille rovale. elle sortit du château des Tuileries.
0) Pièces juslif., LVII, p. 193.