DÉPART ET VOYAGE. — ARRIVÉE A VARENNES
Vussitôt après que les cens de service se furent retirés, le Roi, la Reine, Mmc Elisabeth se levèrent; en un instant ils furent prêts à partir, car le Roi avait été vu dans son lit à onze heures et quart (1), cl tout le monde se réunissait ù onze heures et demie et sortait du château à peu près en même temps (2).
Les enfants avaient été préparés pour le départ, même avant le coucher du Roi cl de la Reine.
A peine Madame fut-elle dans son lit 9 où elle s'était mise vers dix heures, qu'un bruit se fil entendre à la porte de sa chambre.
Madame l'entendit la première ; elle en avertit sa femme
(1) MMmcs Brunicr cl Neuville disent qu'il élail onze heures; M""* de Tourzcl dit qu'il riait onze heures et quart. La suite des événements démontrerait, alors qu'on n'aurait pas la fraction de l'heure, par la dépnsiliondc Pierre Hubert, qu'il était bien plus de onze heures et quart.
(2) Pièces justif., av.-pr., déposition de Pierre Hubert, 5* témoin de rii.formalion, p. 14.
de chambre. Celle-ci hésitait- mais la Reine éleva la voix : alors M™6 Brunier s'empressa d'ouvrir. Aussitôt que la Reine fut entrée, elle annonça à cette dernière le projet de fuite ;. lui apprit qu'elle l'avait désignée , ainsi que M"* Neuville, pour l'accompagner, et lui ordonna d'habiller Madame et de la conduire auprès de M. le Dauphin (1).
M. le Dauphin n'était pas encore habillé à ce moment (2); ce ne fut qu'à onze heures moins un quart que la femme de chambre l'éveilla et le fît sortir de son lit.
Lorsque la Reine fut levée, et au moment de sortir de son appartement pour gagner la porte extérieure du château, Madame et M. le Dauphin, conduits par MM1™* Brunier et Neuville, se réunirent à elle dans son cabinet, où vint également Mme de Tourzel (3).
La Reine ouvrit elle-même la porte de ce cabinet, conduisant ses enfants par la main. MMmes de Tourzel, Brunier et Neuville marchaient après eux (4).
En sortant du cabinet de la Reine, et après avoir descendu un escalier, on suivit un corridor communiquant à une des portes de l'appartement de M. de Villequier, situé â l'entresol ; mais au moment où on arriva à celle porte, elle n'était pas encore ouverte ; il fallut attendre assez longtemps (5), et Mme Neuville, pour soulager M. le Dauphin, que l'interruption de son sommeil avait faligué,
0) Pièces justif., av.-pr., V, interrogatoire de M»»* Brunier, p. 74.
i2) Pièces ju>tif., av.-pr., V, p. 74.
(3j Pièces jus l if., av.-pr., IV, interrogatoire de M«o Neuville, p. G5.
(4) ld., ibid.
(5) ld., ibid. — Monsieur eut aussi un moment (l'inquiétude quand îl voulut sortir du Luxembourg : une clé avait refusé de tourner dans to ferrure. (Relation d'un voyage à Bruxelles et à Coblentz, ci après rapportée.)
s'accroupit par terre et appuya la tête de l'enfant sur ses genoux (1).
La porte ayant enfin été ouverte, la Reine, ses enfants et Mme de Tourzel entrèrent dans l'appartement (2) ; MMmes Neuville et Brunier remontèrent l'escalier qu'elles venaient de descendre.
La personne qui avait ouvert la porte de l'appartement de M. de Villequier était un homme (S); il prit M. le Dauphin par la main ; Mmc de Tourzel prit la main de Madame Royale, et tous gagnèrent ainsi la porte donnant sur la cour des Princes (4).
Une voiture s'y trouva prête à recevoir M. le Dauphin et Madame; Mme de Tourzel, aidée parle cocher, c'est-à-dire M. de Fersen (5), les y plaça, y monta ensuite, et tous trois furent conduits au Carrousel (6).
Cependant, le Roi partait de son côté. A neuf heures et demie du soir, M. Maldent, prévenu par M. de Moustier, se tenait dans la cour du château avec le costume de courrier, livrée jaune et bleue, lorsqu'une personne se présenta à lui et l'invita à monter dans les appartements ; elle le conduisit jusqu'à un endroit qu'il ne sait être ou une armoire ou un entre deux portes ; il y fut enfermé et attendit là qu'on vint l'instruire de ce qu'il devait faire.
Ce fut le Roi qui, ouvrant lui-même Ventre deux portes ou Varmoire (ce qui correspond bien à l'armoire à double ouverture dont on a parlé plus haut), engagea M. Maldent à le suivre; il le suivit, en effet, jusqu'à une voiture dans
(1) Pièces justif., av.-pr., IV, interrogatoire de M»« Neuville, p. 65.
(2) Id., ibid.
(3) Pièces justif., av.-pr., VI, interrogatoire de Mme de Tourzel, p. 8:?.
(4) Id., ibid.
(5) Mêmo'res de MM. de V'ulory et de Bouille.
(G; Pièces justif., interrogatoire de Mme de Tourzel, ci-dessus cité.
laquelle le Roi monta, après lui avoir dit de se placer derrière ; M. Maldent exécuta cet ordre (1).
La Reine, Madame Elisabeth, accompagnées de deux personnes (2), et le Roi, pour ne pas faire groupe, arrivèrent séparément à la voiture.
(1) Pièces justif., av.-pr., VII, interrogatoire de M. Maldent, p. 92.
(i) On lit dans le Précis historique public par M. de Valory, p. 261 : c M. de Mouslier donnait le bras à la Reine, M. le chevalier de Maldent * donnait le sien à Madame Elisabeth, M. de Valory suivait le Roi. >
Les souvenirs de M. de Valory sont en défaut sur ce point, comme sur celui de la forme du passeport, et comme sur celui d'une prétendue promenade de la Reine avant d'entrer à Varennes, et dans laquelle celle-ci aurait été frapper à la porte de M. de Pré fontaine, en s'appuyant sur le bras de M. de Moustier.
M. Maldent accompagnait le Roi' la Reine sortait des Tuileries avec ses enfants et Mme de Tourzel, mais sans accompagner le Roi ; M™° Elisabeth sortait, de son côté, séparément du Roi et de la Reine.
Et comment supposer d'ailleurs que ces princesses, dont le costume, pour être simple, n'était pas un travestissement, eussent donné le bras à des courries? car il ne faut pas oublier que les trois gardes du corps étaient bottés et revêtus de la livrée jaune et bleue. C'eût été un contraste, et en même temps une réunion nombreuse, un groupe que Ton voulait éviter, parce qu'il aurait éveillé l'attention des personnes que l'on pouvait rencontrer, et qu'on a en effet rencontrées sur son passage, comme il était impossible qu'il en fût autrement, ainsi que cela est attesté, d'ailleurs, par les interrogatoires de MM^es Brunier et Neuville, et par les Mémoires de M. de Rouillé.
Il est certain aussi que M. de Moustier ne pouvait être au château à cette heure ; il était sur le quai, attendant là MM™CS Brunier et Neuville. 11 s'est ensuite rendu à 1 hôtel de M. de Fersen, puis de cet hôtel à celui de M. Craflord, rue de Clichy, pour y chercher la voiture qui devait recevoir la famille royale, et la conduire à la porte Saint-Martin ; et M. de Valory accompagnait M. de Mouslier.
Voilà ce qui résulte de l'information ; il est impossible que les choses se soient passées au rement.
Il semble qu'une idée fixe, chez M. de Valory, l'engage à représenter la Reine comme s' étant appuyée sur le bras de ses gardes, transformés pour un instant en simples domestiques; l'éclat imprudent donné à cette fuite, exécutée dans une voiture royale traînée par six chevaux et
D'abord Mme Elisabeth, puis le Roi, enfin la Reine, qui se lit attendre quelques minutes (1).
Il parait que tout le monde apporta quelque lenteur dans l'action de se rendre à la voiture, car ce ne fut que Irci) quarts d'heure après qu'elle fut rendue au Carrousel que le Roi, Mme Elisabeth et la Reine s'y trouvèrent réunis à M. le Dauphin, à Madame et à Mme de Tourzel (2). MMmcs Neuville et Brunicr, qu'on a laissées- remontant l'escalier du premier à l'entresol, trouvèrent, à leur retour au premier étage, un homme qui les conduisit jusqu'à la porte donnant sur la cour des Princes, par un escalier différent de celui qu'avait suivi la famille royale ; cet escalier établissait un moyen de communication avec l'appartement de Mme de Tourzel. Toutes les portes furent ouvertes, soit par cet homme, soit par Mmc Thibaut, première femme de chambre de la Reine.
Après avoir traversé la cour des Princes, ces dames se
deux postillons, précédée d'une autre voilure, d'un courrier faisant préparer les relais, accompagnée de deux domestiques en livrée remarquable par sa forme el sa couleur, démontre assez que le Roi de France ne voulait pas abandonner la dignité de son rang, même dans cette circonstance où ileûuélé bien plus sage de l'oublier, et môme les règles d'une étiquette qui régnait encore en despote dans tous les actes de la vie du souverain.
On affirme qu? c'est en vertu de cette étiquette que M,D* de Tourzel, qui, en sa qualité de gouvernante de M. le Dauphin, ne devait pas le quitter un instant, exigea, malgré la gône qui en résultait pour tous et pour elle-même, de ne pas partir avec les dames femmes de chambre, mais de prendre place dans la voiture de la famille royale.
Celle manière de voyager, ces formes servilement observées dans ces baulcs régions, sont exclusives de ces familiarités dont M. de Valory a voulu se parer au moment où il pouvait en attendre, sinon une royale récompense, au moins une grande considération.
(1) Pièces juslif. , interrogatoire de Mnw de Tourzel, ci-dessus cilé.
(2) Pièces juslif., interrogatoires do MMmc» Brunicr et Neuville, cidessus cités.
dirigèrent à pied vers le quai, où se trouvait la voilure dans laquelle elles devaient voyager (1).
Celui qui les avait fait sortir du château les accompagna jusqu'à cette voiture et ne les quitta que lorsqu'elles y furent montées; il ne leur dit rien, même en les quittant; il se borna à les saluer (2).
La voiture les attendait depuis longtemps ; le postillonnage loué par M. de Fersen, composé d'un conducteur et de trois chevaux, devait se rendre chez lui à neuf heures; le postillon avait été exact.
M. de Fersen ne se trouva chez lui qu'à dix heures ; il y avait été précédé par trois personnes qui engagèrent la conversation avec le postillon et lui dirent d'attendre, que Monsieur n'était pas encore arrivé. Aussitôt qu'il fut rentré, M. de Fersen fit mettre les chevaux à la chaise, et quand ils furent attelés, deux des trois personnes se placèrent dans la voiture ; la troisième monta derrière.
M. de Fersen dit au postillon de les conduire sur le quai, vis-à-vis les bains Poitevin; mais celui-ci ne les connaissait pas. Une des personnes placées dans la voiture se chargea de le guider jusque-là.
A peine arrivées sur le quai, à l'endroit indiqué, les-deux personnes qui étaient dar\s la voilure et celle montée derrière descendirent ; elles la firent tourner du coté opposé à celui qu'elle occupait en arrivant, puis elles dirent au postillon d'attendre, qu'elles allaient boire le rogome. Le postillon attendit, en effet, jusqu'à minuit, heure à laquelle arrivèrent les deux dames accompagnées d'un monsieur (3).
(1) Pièces jusiif., interrogatoires de M.Mm*s Brunier et Neuville, cidessus cités.
(2) Pièces justif., av.-pr., dépositions de François Lebas, UT lémoin de l'information, p. 7, et de Pierre Lebas, :2« témoin, p. 9.
(3) Pièces jusiif., déposition de François Lebas, ci-dessus indiquée.
Lorsqu'elles furenl montées dans la voiture, le postillon leur demanda où il fallait les conduire; elles répondirent : « A Clayes. »
Mais dès huit heures moins un quart, M. de Ferscn avait averti son cocher de se tenir prêt à partir haut le pied pour Valenciennes, où il conduirait quatre chevaux ; il lui donna en même temps Tordre d'aller Petitc-Ruc-Vertc, porter un bridon chez un marchand de chevaux auquel il avait acheté un cheval anglais, et de le prier de tenir prêt ce cheval, pour quelque heure de la soirée que ce soit (1). *
Le cocher était de retour à dix heures du soir, lorsque M. de Ferscn entra dans ses écuries accompagné de deux particuliers qu'il lui désigna comme étant deux domestiques, dont l'un était vêtu d'une veste jaune, l'autre d'une redingote.
Tous deux avaient des bottes à l'anglaise; mais l'un d'eux n'avait pas d'éperons. M. de Fersen engagea son cocher à lui donner une paire des siens, lui promettant de lui en rembourser la valeur (2).
Le cocher et ces deux personnes partirent aussitôt, emmenant les quatre chevaux commandés pour le voyage de Valcncicnnes.
Tous se rendirent d'abord chez le marchand de chevaux, Petite-Rue-Verte; celle des deux personnes qui avait mis des éperons monta le cheval anglais, tenu prêt, suivant les ordres de M. de Fersen.
Lorsqu'il fut à cheval, les trois hommes et les cinq chevaux se rendirent rue de Clichy, où avait été conduite la
(1) Pièces juslif., av. -pp., déposition de lïallhazar Sapol, cocher de M. de Ferscn, 40» témoin de l informalion, p. 57.
(2) ld , ibid.
voiture commandée par Mmela baronne de Koriï; et lorsque les quatre chevaux, dont deux étaient montés par le cocher de M. de Fersen et l'un des deux domestiques que ce dernier avait amenés, curent été attelés à la voiture, celui de ces deux domestiques qui montait un de ces chevaux se plaça sur le siège; le cocher monta en postillon. La parsonne déjà sur le cheval anglais depuis la Petile- Rue-Verte accompagna la voiture, qui fut conduite à la nouvelle barrière du faubourg Saint-Martin (I).
On attendit \h à peu près deux heures.
Pendant ce temps, le cocher, croyant être avec des hommes de son état, leur dit : Quels sont donc vos maîtres, camarades f Ils paraissent bien riclics, A quoi l'une des deux personnes lui répondit : Camarade, on vous l'appren-
(i) Pièces justif. , dé position de Balihazar Sapel, ci-dessus citée.
On Ht dans le Précis historique ci-dessus cité : c M. de Valory partit c tout de suite à cheval pour aller commander le relais à Bondy ; M. de c Mouslier y monta de même pour suivre li voiture, et M. de Maldent < s'établit derrière. Ce fut ainsi qu'on alla gagner le carrosse qui alc tendait au dehors de la porte Saint-Martin. >
Si la voiture du Roi était ainsi sortie de Paris, elle n'aurait pas traversé deux rues sans être arrêtée; et d'ailleurs celle qui l'attendait à lu barrière Saint-Martin aurait été confiée au cocher de M. de Fersen seul. On aurait couru le double risque de compromettre le trajet dans Paris par un appareil qui aurait certainement éveillé l'attention de toutes les personnes qui se seraient trouvées sur le passage de cette voiture, des différents postes militaires <el des nombreuses patrouilles répandues aux environs du château, et de ne pas trouver à la barrière la voiture indispensable pour le voyage.
Ici les erreurs de M. de Va'ory prennent un caractère tellement snlieux, qu'elles deviennent inexplicables. 11 a monté le cheval anglais, et M. de Moustier et lui ont guidé et surveillé le cocher de M. de Fersen; ils ont accompagné la voiture prise dans h rue de Clichy ù la b.irrière Saint-Martin, tandis que M. de Fersen conduisait et que M. de Maldent accompagnait la famille royale dans les rues de Paris.
Les détails contenus dans la déposition de Balihazar Sapel corrigent toutes les invraisemblances et les contradictions des récits antérieurs.
dra. 11 voulut mettre la. conversation sur d'autres sujets, mais ce fut en vain. Un quart-d'heurc après, celui des deux domestiques monté sur le cheval anglais s'éloigna, en disant qu'il partait pour Bondy.
Le cocher resta avec l'autre personne, sans qu'aucune parole s'échangeât entre eux. Ils attendirent ainsi jusqu'à deux heures ou deux heures et demie du matin. Le jour commençait à poindre lorsqu'une voiture arriva grand train (1). On accula les deux voilures de portière à portière; on les ouvrit toutes les deux, et les personnes que l'une des voilures contenait passèrent dans l'autre (2).
M* de Fersen ferma les deux portières ; il laissa sur la route la voiture qui avait amené la famille royale, et fit tomber un des cltevaux dont elle était attelée dans un fossé (3).
Ensuite il se plaça sur le siège, à côté, de la personne qui y était déjà (M. de Moustier), et M. Maldent s'étant assis derrière la voiture (4), il dit à son cocher : Allons, hardi! menez vite! et le long du chemin il faisait claquer un fouet, en disant au cocher: Allez, Balthazar! Voschevaux ne sont pas bien en haleine; allez meilleur train : les chevaux auront le temps de se reposer au régiment (5).
Le cocher, obéissant à ces excitations, conduisit ses chc-
(I) Pièces jus tif., déposition de Balthazar Sapel, ci-dessus citée.
Ce retard, auquel il faut, entre autres causes, attribuer l'arrestation du (toi, a tenu à la lenteur avec laquelle la Reine, qui s'est égarée en sortant, a gagné la voiture au Carrousel, et à ce que M. de Fersen, par un excès de précaution, avant de se rendre à la porte Saint-Martin, passa à son hôtel et à l'hôtel de lord Crafford, rue de Clichy, pour s'assurer du départ des chevaux et de la voilure conduits à cet endroit.
(w2) Pièces jusiif., déposition de Balthazar Sapel, ci-dessus citée.
(3) M., ibid.
(i) Pièces jus tif., interrogatoire de M. Maldent, ci-dessus cité.
(5) Pièces justif., déposition de Balthazar Sapel, ci-dessus citée.
vaux avec. une telle promptitude, qu'il arriva à Bondy en moins d'une demi-heure.
À Bondy, la voilure retrouva le courrier parti devant elle; il avait fait préparer un relais compose de six chevaux.
Lorsque les chevaux de poste eurent été mis à la place des siens, M. de Fersen donna Tordre à son cocher, remplace par un postillon, d'aller le trouver à Valencienncs.
A partir de ce moment, il quitta la voilure du Roi.
Cependant, WMmcs Brunicr et Neuville étaient arrivées à Gaves. Elles demandèrent trois chevaux: et comme les postillons se mettaient en devoir de relayer, elles leur dirent : A voire temps : nous attendons une voiture. Et lorsqu'enfin cette voilure arriva, elles dirent au courrier : Vous avez bien tardé : voilà cinq quarts d'heure que nous vous attendons.
Les postillons étaient émerveillés de la générosité des voyageurs ; ils se disaient : Qu'est-ce que c'est que ce seigneur-Ut % qui paie si bien? On a donné quatre livres dix sous de plus pour boire (1).
Ce n'était pas cependant le Roi qui payait : M. de Valory puisait dans un sac en allongeant le bras par la portière de la voiture.
On se remit bientôt en route. MMincs Brunier et Neuville donnèrent l'ordre de passer devant la voiture du Roi, parce que, disaient-elles, elles voulaient commander les chevaux (2).
II paraît qu'à partir de ce relais M. Maldent prit aussi un cheval, et qu'il était aussi en courrier, car il y en avait deux vêtus df habits couleur ventre de biche (3).
(1) Pièces jus t if., déposition de Pierre Lebas, ci-dessus citée.
(2) Précis historique de M. de Valory.
(•'<) Pièces jus t if., déposition de Lebas, postillon, ci-dessus citée.
On était heureux ; on se tlattait déjà du succès : Tout ira bien , disait-on ; si on avait dû nous arrêter, nous le serions déjà (1); et cependant, plus on avançait, plus le danger devenait imminent.
Les dispositions de M. de Bouille, quelque habiles qu'elles Tussent, excitèrent une grande défiance dans les populations, et Chaque mouvement de ses troupes, quelque morcellement qu'il en opérât, donna l'éveil dans toutes les communes où il les plaça.
On rechercha le motif de leur présence, on les entoura, on ne les perdit pas de vue.
Le procureur de la commune de Varennes, M. Sauce, fut le seul qui trouva l'arrivée des dragons chose toute simple; bien plus, sa vanité était singulièrement flattée de voir son importance administrative s'accroître parles rapports qu'il avait avec les officiers supérieurs de l'armée, et les soins que lui donnait la distribution des soldats dans la petite ville dont il était devenu le premier citoyen.
11 écrivait, le 20 juin, on ne sait à qui :
«r Monsieur,
« Soixante-quatre dragons au lieu de cinquante nous
c sont arrivés hier, ce qui fait cent vingt-deux en tout ;
<r tout est logé commodément, et tous sont contents. Le
« général Volgta, aide-de-camp du général de Bouille, est
« ici, et me témoigne son contentement de la manière
c gracieuse avec laquelle nous avions placé sa troupe. Il
« m'a dit qu'il venait de visiter la ligne du Rhin, et m'a as-
« sure que l'ennemi n'était pas prêt encore; qu'on pouvait lui
« faire face en cas d'alerte, et qu'on allait établir un camp
« près Montrnédy, incessamment. 11 attend ici M. de Bouille,
(I) Précis historique de M. de Valory.
1 qui doit arriver demain. Cinquante de ces hussards vien-
* nent de partir pour Clutlon^sur-Mamc. Leur ordre, que
* j'ai vu, porte qu'ils se rendront à Chàlons-sur-Marne,
f pour enlever un trésor d'argent pour la subsistance des
f troupes ; c'est probablement pour le camp. Noire homme
f d'affaires du colonel de Royal-Dragons est toujours ici
*>*ec ses chevaux.
* Un hussard du régiment de Stérazie (c'est d'Eslhét r*z\ qu'il aurait fallu écrire) est arrivé ici avec des
chevaux de main d'un autre général, aussi aide-de-comp
* <Ju général de Bouille ; son ordre porte qu'il se rendra
< àVarennes, où il restera avec ses chevaux en attendant
* ce général. Il donnera connaissance de son arrivée à la « municipalité, au commandant de la garde nationale et au « commandant des troupes de ligne, afin que le général, à « son arrivée, retrouve à l'instant ses chevaux.
t Voyez si maintenant nous ne sommes pas une grande t ville: généraux, aides-dc-camp, colonels, voilà nos vic sites ; et vous croyez encore que nous ne sommes pas « une vraie capitale!
« Ces Messieurs regardent la guerre comme impratica- < ble dans ce moment-ci; ainsi, point d'inquiétude (1). *
Cette tranquillité de SI. le procureur de la commune de Varennes tenait à son ignorance absolue des préparatifs du voyage du Roi. Attestée par cette lettre, elle l'est encore par un passage de celle que M. de Goguelat écrivait Je 20 juin à M. de Bouille. Il lui disait : < J'ai vu le maire et le corn, mandant de la garde nationale ; ils sont à cent lieues du
(f) Pièces juslif., LU, p. 182. — Cette lettre ne porte aucune su»c ri pi ion. On a négligé de la reproduire avec ses nombreuses fautes d'orthographe, et cela dans l'intérêt de sa propre intelligence.
vrai; ils désirent que vous veniez ici. » Et joignant l'ironie à son récit, il ajoute : « Je leur ai dit que j'allais vous faire part de leurs vœux cl que j'espérais que vous y viendriez. Je couche celle nuilit Sainte-Mcnebould, avec le détachement, et demain nous serpns, en deux heures, à Pontde-Sommcvesle. Soyez tranquille sur tout ceci \j espère que tout se passera bien. Au surplus, au cas contraire, vous en serez averti à temps (i). »
Cependant le 21, à midi, les hussards envoyés à Pontdc-SommevesIe. furent mis en mouvement. M. deChoiseul- Slainville, qui les commandait, attendait, une heure avant elle, le courrier dont la voiture du Roi était précédée; il cmiplait le voir arriver à deux heures.
Les paysans, en contestation avec le propriétaire de la terre naguère seigneuriale, à laquelle étaient encore attachées des redevances non rachetables distinctes des droits féodaux supprimés depuis peu, et que, cependant, ils confondaient ou feignaient de confondre avec ceux-ci, se refusaient à les acquitter; et comme on voulait que force restât à la loi, les autorités locales avaient annoncé que si l.i résistance des débiteurs continuait, elles auraient recours a la force armée pour les y contraindre.
La présence des hussards à ce momeut devait donc exciter l'atention générale; il s'y joignait un soupçon vague que quelque chose d'extraordinaire les amenait à ce poste; les pat/sans disaient : « Les hussards sont bien fins, mais nous le sommes plus qu'eux. » Le bruit circulait déjà que la troupe attendait la Reine.
On commença à surveiller ce petit corps de troupes; et comme depuis midi les chevaux étaient au piquet; que les officiers allaient et venaient, manifestant quelque impa-
(i) Pièces ju&lif., XLI 11, p. 11m.
licncc; que l'un d'eux était en observation sur unehauleur dominant la route de Paris, les habitants da bourg, auxquels sètaient réunis beaucoup d'habitants des environs, se pressaient autour des hussards, et manifestaient une inquiétude du caractère le plus dangereux (1).
A quatre heures, M. de C-hoiseul-Stainville n'apercevant pas la voilure, menacé par l'attitude de la multitude qui l'entourait, jugeant que sa présence amenait une quantité si considérable d'hommes hostiles s' excitant les uns les autres, qu'il lui serait impossible, avec sa petite troupe, de résister, si on s'opposait à la continuation de la marche du Roi , prit le parti trop absolu de se replier sur Varennes, en abandonnant la grande route.
11 hésita longtemps; il se borna d'abord à y envoyer sa voiture, conduite parle coiffeur de la Reine qu'il avait amené avec lui, personnage qu'on éprouve un certain étonnement à voir apparaître dans une telle circonstance et dans un tel lieu ; mais, à cinq heures et demie, l 'orage grossissait, le peuple devenait de plus en plus menaçant , il se raillait du prétendu trésor que M. de Cfioiseul disait devoir escorter; alors celui-ci se retira, emmenant tous ses soldats (2).
(1) Ces derniers détails, étrangers aux pièces que nous analysons, et ' empruntés aux Mémoires de M. de Choiseul-Stainville, peuvent être révoqués en doute, et doivent plutôt être considérés comme un argument pour justifier sa conduite à Pont-le-Sommevesle, vivement attaquée par M. de Bouille, ainsi que nous l'avons dit dans l'introduction, que comme un fait d'une exactitude absolue. L'inquiétude des paysans
et le propos qu'on leur attribue ne peuvent manifestement s'appliquer qu'à la contestation qu'ils avaient avec leur seigueur ; et ce serait cerluiacnicnt en abuser, que de les attribuer au projet de fuite qui, par une coïncidence singulière et bien malheureuse pour la famille royale cl le succès de son entreprise, faisait arriver des soldats au moment où les habitants de ces campagoes en redoutaient la survenante pour une tout autre cause. *
(2) Ici le récit de M. de Cboiscul devient inexplicable. Comment a-
La famille royale continuait paisiblement son voyage ; mais, par une imprudence inexpliquablc, le Roi se montrait à tous les regards. A Vauderlans, route de Scnlis, il descendit pour satisfaire des nécessités naturelles: il fut reconnu par un voiturier.
Ce voiturier reconnut aussi dans la berline, arrêtée en attendant que le Roi y remontât, sa femme et ses enfants. Il ne put s'empocher de dire à l'un des courriers qu'il vovait devant et derrière la voilure : C'est le Roi. Le courrier nia que ce fut le Roi ; mais le voiturier soutint que c'était bien lui, ainsi que la Reine, qu'il avait vus nombre de fois. à Versailles.
Le Roi et la Reine montaient ensemble les côtes à pied, f»n suivant la voiture. Le Roi, à un relais, se mêla à beaucoup de monde. Il commença à satisfaire un petit besoin, puis il causa aux paysans, les entretenant sur les moissons, et resta ainsi assez longtemps Iwrs la voilure (i)
Cbàlons n'avait, ainsi qu'on l'a dit, ressenti qu'une légère atteinte de l'émotion répandue déjà dans les villes que le Roi devait traverser. Si même elle s'en aperçut, M. de Choiscul abandonnant à propos, mais trop complètement, Pont-de-Sommevesle, avait rendu le calme à cette petite
t il pu voir l'orage grossir à cinq heures, si dès quatre heures il s'étai*. i eplié sur Varennes, en abandonnant la grande route occupée désormais par le coiffeur de la Reine? et comment, si les paysans avaient raillé M. de Choiseul sur le prétendu trésor au devant duquel il venait, il qu'ils auraient soupçonné n'être autre que la Reine, se seraient-ils retirés paisiblement, ainsi qu'on le verra bientôt, aussitôt après le départ du détachement de hussards? Qui ne voit que, si on admet le récit de M. de Choiseul, c'est le contraire de ce qu'il dit qui serait arrivé? Les paysans, débarrassés de la troupe, auraient attendu la Reine pour 1'îirrôter, ou môme pour la voir passer.
(t) Pièc?s justif., LUI, déposition de Claude Tapon, voiturier par 'terre, p. 182; interrogatoires de M. do Valory, p. 115, et de Mœc prunier, p. 74.
localité. Les rassemblements s'étaient dispersés aussitôt qu'il se fut éloigné ; et lorsque la voiture y passa, il ne se manifesta aucun symptôme d'agitation et de défiance.
Il n'en fut pas ainsi à Sainte-Menehould, où M. d'Andoins attendait le trésor qu'il était chargé d'escorter.
A sept heures du soir, le trésor ne s'était par montré. M. d'Andoins allait partir, car il n'avait pas ordre de découcher, et sa troupe devait se rendre le lendemain de Clermont à Slenay. A ce moment il passa une grosse voiture en poste qui parut fairç une médiocre sensation. Cependant, peu après, on vil des groupes se former ; on se parlait à l'oreille, on s'agitait. Aussitôt on battit la générale; on criait: Arrête! arrête! (1)
Le relais avait été passé au moment où cette fermentation se manifesta ; elle existait , à la vérité , depuis le malin.
La veille, sur les onze heures, était entré par la porte de Verdun un détachement de hussards du 6e régiment, commandé par plusieurs officiers. La municipalité avait requis celui de ces officiers commandant en chef de déclarer quel était l'objet de sa mission. Ce dernier communiqua alors les ordres signés du marquis de Bouille, portant que ce détachement était chargé d'aller au-devant d'un trésor destiné aux troupes de la frontière (2).
A sept heures du matin les hussards avaient quitté Sainte- Menehould pour se rendre à Pont-de-SommevesIe ; deux heures après, un détachement de dragons entrait dans la ville pour les remplacer : c'était celui que commandait M. d'Andoins.
(1) Pièces juslif., LIV, lettre de M. d'Andoins ù l'Ass3mlilt''e nnlioiiale, du 4 juillet, p. 18:i.
(i) Id., ibid.
L'arrivée de ce nouveau détachement avait excité la surveillance de toute la population.
La conduite de M. d'Andoins ne contribua pas peu à l'entretenir dans cette disposition : il était dans une extrême agitation; il allait sur les avenues des chemins d'où le trésor detwil venir ; il questionnait tous les courriers* qui passaient, sans obtenir rien de satisfaisant (1).
Aussi, à l'instant où la grosse voiture en poste passa, les rues se remplirent de gens armés ; la garde nationale se présenta au commandant du détachement, en lui déclarant qu'on avait reconnu le Roi, et en l'accusant d'être venu pour protéger son passage (2).
A ce reproche, M. d'Andoins répondit par la reproduction des pièces qu'il avait, à son arrivée, communiquées à l'autorité municipale. 11 se rendit à l'hôtel delà commune, déjà rempli de citoyens de toutes les classes, plus animés les uns que les autres. Là il exhiba des ordres que cliacun interpréta à sa manière; il y en eut même qui exprimèrent des doutes sur leur légitimité . On exigea, pour calmer les esprits, que M. d'Andoins déposât entre les mains des officiers municipaux six cartouches dont chaque dragon était muni (3).
Cette remise fut exécutée par tous les soldats restés dans les écuries oà étaient leurs chevaux, sur une lettre àe leur capitaine.
On voulut ensuite qu'il désarmât sa troupe ; mais il s'y refusa, et le même peuple qui demandait ce désarmement applaudit au refus énergique de se rendre à ses désirs (4).
(1) Pièces jusiif., iellrc de M. d'Andoins, ci-dessus ciléc.
(3) ld., ibid.
(4) ld., ibid.
Cependant le toscin sonnait , et la foule, attirée par ce signal d'alarme, grossissait toujours. Les choses en étaient là lorsque, ;ï onze heures, arriva la nouvelle officielle du départ du Roi. Alors la fureur fut au comble : on manda le commandant des dragons à l'hôtel de ville ; le trajet de l'auberge à la maison commune ne fut pas sans danger. À peine y fut-il entré que le plus grand nombre de ceux qui s'y trouvaient l'injuria et le menaça; on alla jusqu'à le coucher enjoué plusieurs fois. Il faut, disait-on, des martyrs. Les plus modérés voulaient qu'on mit le commandant et les officiers sous ses ordres en prison ; on s'arrêta à ce dernier parti, pour les sauver de la fureur du peuple.
M. d'Andoins s'y croyait en sûreté et se consolait ainsi <Fune police quil trouvait dure à subir. Mais il était entre les mains d'une vingtaine de forcenés venus des campagnes, qui l'accablèrent de mauvais traitements, lui et ses compagnons, et qui exigèrent quils fussent mis au cachot. A peine la porte de la prison fut-elle fermée, qu'une nouvelle bande chercha à l'enfoncer, en criant qufclle venait pour les égorger, et ils ne durent la vie qu'à la fermeté du
concierge.
Ils restèrent dans cette captivité, adoucie le lendemain par les officiers municipaux, pendant cinq jours, à l'expiration desquels, par la seule volonté du conseil municipal de Sainte-Menehould, ils furent transférés dans la prison de Châlons (1).
Et d'ailleurs, cette voiture en poste traversant la ville de sept heures à sept heures et demie du soir, précédée de courriers vêtus d'habits couleur chamois, avait été remarquée par le fils du maître de poste nommé Drouct. Ayant soupçonné quelque mystère, il crut devoir prévenir la mu-
(I) Pièces justif., lettre de M. d'AndoiMs, ci-dessus citée.
nicipalité ; les officiers municipaux se réunirent alors à V hôtel commun, et tous les habitants avertis prirent aussitôt les armes.
Et comme à cet instant même un envoyé du directoire du département de la Marne arrivait de Chàlons, et confirmait les soupçons qui agitaient la ville de Sainte-Menehould, ri fut arrêté que Drouct, accompagné d'un de ses concitoyens (1), courrait immédiatement après la voiture cl la ferait arrêter s il pouvait la joindre.
Ils étaient déjà bien loin lorsque l'arrestation de M. d'Andoins eut lieu.
Aussitôt après cette arrestation, les dragons furent désarmés par le peuple, sur une nouvelle demande du peuple, et du consentement des dragons et de leur commandant ; et pour s'assurer de celui-ci autantque pour le soustraire à la violence et au mécontentent des habitants et des municipalités de Verrières, Chaude fontaine, Argis, La Neuvillc~du-Pont, on le fit conduire et recommander dans les prisons de la ville (2).
Cependant la voiture continuait sa marche ; mais à l'escorle de protection que la prévoyance de M. de Bouille avait préparée, s'était substituée une escorte que des intentions bien différentes animaient.
Drouet et Guillaume suivaient la voilure, ou plutôt, pour ja devancer, ils avaient pris un chemin de traverse au moyen duquel1, ils abrégeaient leur course et s'assuraient ainsi qu'ils arriveraient à Varennes avant la famille royale, qui devait encore tra\crser Clermont.
M. de Damas y était arrivé la veille avec ses troupes ; il
(1) Cet li o m me se nommait Guillaume.
(2) Pièces juslif., LY\ Icltre des officiers municipaux «le Sainlc- Menehould, du 22 juin 1791, trois heures du matin, ù l'Assemblée nationale, p. 185.
avait Tordre de monter à cheval le 2i, à cinq heures du soir.
11 devait rejoindre M. de Bouille à Varennes. Il exécuta cet ordre en ce sens, qu'à cinq heures du soir il était à cheval avec ses soldats ; il y resta jusqu'à la nuit. Mais il owMiaqueM. de Bouille dût le rejoindre à Varennes ; il fit, à ce moment de la soirée, desseller et sonner la retraite.
La voiture de la famille royale traversa Clermotil à neuf heures et demie. M. de Damas la vit et la laissa passer. Je ne jetai aucun soupçon sur elle, dit-il ; je demandai même à un des courriers à qui elle appartenait : il me dit à Mme la baronne de J'ai à peine entendu le nom (1).
Cette berline à six chevaux, précédée d'un cabriolet à trois chevaux et de deux courriers, accrut l'inquiétude que la présence des soldats avait inspirée à la population : son passage semblait avoir été prévu (2).
Les démarches que faisaient en ce moment les sousofficiers commandés par M. de Damas donnèrent de la consistance à ce soupçon ; ils allaient de maison en maison éveiller les dragons et leur donner Tordre de monter à cheval, de s'assembler en armes sur la place de l'hôtel rie ville pour partir à l'instant, sans leur faire connaître le lieu de leur destination (3).
(0 Pièces justîf-, XL1V, détails relatifs à la conduite de M. de Damas à Uermont, p. 166.
(2; Ces mots : son passage semblait avo',r été prévu, doivent ôtre appréciés comme Tont été les passages des Mémoires de M. Choiseul- Stoin viiiCt et considérés plus comme un moyen de justification de la cooduiic de M. de Damas que comme un fait digne d'être consigné crans r histoire de cet événement; tout démontre que les populations «© ces contrées étaient, comme le dit M. de Goguelat, à cent lieues de l<* véritém (Pièces justif., XLIH, p. 165.) &) Pièces justif., LVI, extrait du regislre des délibérations du district Clei»,nont, département de la Meuse, p. 187.
Les citoyens se plaignaient; ils faisaient entendre des murmures. Alors le directoire du district et la municipalité s'élant réunis, avaient pris la résolution de se rendre à l'instant même auprès du commandant, pour lui faire part des alarmes répandues dans la ville ; le maire et un officier municipal allèrent le trouver à son auberge, au moment même où il se disposait à partir.
Ils lui exprimèrent les inquiétudes que causaient aux citoyens les mouvements que Ton avait fait faire aux dragons pendant le cours de la journée ; le passage des voitures, la nuit, par une route détournée de celle de la poste ordinaire, et le départ précipité de sa troupe.
Ils lui demandèrent la représentation des ordres qui autorisaient une telle «conduite, suspecte à tous égards dans les circonstances où on se trouvait.
M. de Damas répondit, avec émotion et d'un air embarrassé, qu'il ne faisait rien qui fut suspect ; et alors il lira de sa poche, avec précipitation, un ordre qu'il dit être de M. de Bouille, et un autre de M. de Goguelat.
Le maire lui fit observer qu'il les outrepassait, en partant plus tôt que ces ordres ne supposaient qu'il dût le faire. A cela M. de Damas répondit d'un ton fort animé qxCil était le maître d'en ordonner et que sa troupe partirait.
Le maire répliqua en le sommant de faire rentrer et coucher ses soldats ; mais M. de Damas, au lieu de se rendre à cette sommation, sortit précipitamment de sa chambre, en criant : A moi, dragons !
Alors les officiers municipaux se retirèrent ; les trompettes sonnèrent pour que les dragons montassent à cheval; la municipalité fit battre la générale. Les membres du corps municipal, décorés de leurs écharpes, se rendirent sur la place où les dragons étaient rangés en bataille. Les gardes nationaux se réunissaient, venant de tous côtés,
M. de Damas et les autres officiers étaient à la tête de leur troupe. Le maire s'avança vers elle ; il représenta aux officiers qu'ils exposaient et les citoyens et les soldats. Il les engagea de ne plus résister à la sommation qui leur était faite de représenter les ordres qu'ils avaient reçus et de les livrer à la municipalité. Après quelque hésitation, M. de Damas les remit.
Le maire annonça à M. de Damas qu'on exigeait qu'il passât, ainsi que ses soldats, la nuit à Clermont dans leurs logements ; puis, s'adressant aux dragons, il les engagea à manifester leur patriotisme dans des circonstances aussi affligeantes.
Pour toute réponse à celte allocution, M. de Damas fil entendre le commandement de : Marclie! Mais les dragons ne firent aucun mouvement. Les officiers municipaux crièrent alors : Vive la Nation ! Les dragons répétèrent aussitôt ce cri. M. de Damas leur ordonna de mettre pied à terre, ce qu'ils firent à l'instant; quant à lui et aux autres officiers, ils restèrent à cheval (1).
Le maire invita de nouveau M. de Damas à se rendre à l'hôtel de ville; mais lui se porta précipitamment vers l'auberge à laquelle il était descendu; il ne s'y arrêta pas. Les officiers municipaux l'y suivirent; il n'y était déjà plus : il avait pris la fuite, laissant dans la chambre qu'il y avait occupée V étendard du régiment, enveloppé dans son étui.
Un instant après, les dragons, sans chef, étaient rentrés dans leurs logements, et la ville de Clermont était rendue à son calme habituel.
i>a voiture du Roi continuait sa marche.
' O Pièces justif., extrait du registre des délibérations du district de C/eraiont, ci- dessus cité.
L'inquiétude, les angoisses les plus terribles devaient s'être emparées des esprits de ces infortunés et illustres voyageurs ; ils devaient avoir le pressentiment de l'événement au, devant duquel ils se précipitaient; mais quelque terribles que fussent ces angoisses, quelque triste et cruel que fût ce pressentiment, ils ne pouvaient apprécier toute l'étendue du danger qu'ils couraient.
Drouet et Guillaume étaient à Varennes.
Ils y arrivaient à onze heures et quart (1).
Quelques instants après, la voiture du Roi, précédée de celle de MMmes Brunier et Neuville, y arrivait aussi.
Déjà les mesures les plus actives et les plus décisives pour arrêter le Roi avaient été prises.
Drouet avait annoncé, sans prendre le temps de respirer, à l'aubergiste du Bras-d'Or, chez lequel il était descendu, que deux voitures le suivaient ; qu'elles allaient passer sur le champ, et qu'il soupçonnait que le Roi était dans l'une d'elles. 9
L'aubergiste, officier de la garde nationale, courut chez M. Sauce, procureur de la commune; il le fit lever, lui communiqua ce qu'il venait d'apprendre. Il retourna chez lui, s'arma, fit armer son frère et prit un poste.
Sauce avertit l'officier municipal représentant le maire, députe à l'Assemblée nationale, et fit avertir, tous les autres officiers municipaux.
Il revint ensuite chez lui, fit lever ses enfants et leur dit de courir les rues en criant : Au feu! afin de donner l'alarme ; il se munit d'une lanterne et se plaça sur le passage que devait suivre la voiture.
Pendant ce temps, Drouet, accompagné d'un nommé Re-
(i) Pièces juslif., LVH, procès-verbal de la commune de Varennes, district de Clermont, du 27 juin, p. 193.
gnier, homme de loi, conduisit une voilure chargée qu'ils placèrenl en travers sur le pont.
Ce fut à ce moment que les voitures attendues descendirent dans la ville.
La première fut arrêtée par l'officier de la garde nationale, aubergiste du Bras-d'Or, nommé Leblanc.
Celui-ci était entouré des gardes nationaux dont il avait formé le poste -qu'il commandait ; tous étaient armés de fusils; les fusils étaient armés de leurs baïonnetles.
Ils se présentèrent au moment où la voilure passait sous la voûte de la porte de la ville. Le courrier, qui n'était en avant que de dix à douze pas, fut mis enjoué par tous les hommes armés, qui lui crièrent d'arrêter ou qu'ils allaient faire feu.
Le courrier se récria contre une violence aussi extraordinaire exercée sur des voyageurs, en donnant l'assurance qu'il était prêt, ainsi que les personnes se trouvant dans les voitures, à les suivre.
On lui réitéra Tordre d'arrêter, ajoutant que si on bougeait, on ferait feu sur lui et sur la voiture. Alors il descendit de cheval et courut à l'une des portières de la voiture du Roi ; il en revint en déclarant qu'on était prêt à répondre à toutes les questions qui seraient adressées.
Cependant le tocsin sonnait, la générale battait ; on criait : Barrez le pont !
Déjà le procureur de la commune était arrivé sur le lieu de la scène. Il s'approcha et demanda à la première voiture les passeports ; on lui répondit que c'était la seconde voiture qui les avait : il s'y présenta aussitôt.
Plusieurs gardes nationaux s'étaient joints à lui.
Il demanda de nouveau les passeports el où on allait; on lui répondit qu'on allait à Francfort. 11 fit observer qu'on se dévoyait, puisqu'on lui disait venir de Clermonl.
On lui demanda en quelle qualité il exigeait la représentation des passeports ; il déclara être le procureur de la commune. Puis, portant ses regards, en élevant la lanterne, dans l'intérieur de la voiture, il aperçut un homme, trois femmes et des enfants; s'arrétant sur le premier, il crut se convaincre que c'était le Roi, qui, aussitôt, lui remit son passeport.
Alors le procureur de la commune représenta aux personnes se trouvant dans cette voiture qu'il était trop tard pour viser le passeport ; qu'il y avait, pour elles, des risques à courir, non seulement pour les passages trèsdangereux qu'elles avaient à parcourir, mais encore à cause de la rumeur que leur présence excitait en ce moment ; qu'il fallait descendre de la voiture, et qu'au jour on verrait. On fit quelques difficultés, mais il fallut se résoudre (1).
(1) Pièces justif., procès-verbal de la commune de Varennes, ci-dessus cité.