RETOUR A PARIS
La ville de Varermes offrit alors le spectacle du plus affreux désordre.
L'alarme sonnait, le peuple s'amassait, la garde nationale formait des postes; on s'occupait à barrer les avenues et à placer des hommes armés pour s'opposer à la circulation dans l'intérieur.
On se porta sur le chemin de Clermont avec quelques pièces de canon ; et on s'occupait à former des barrières, en jetant à travers les rues des pièces de bois, des fagots et des voitures.
Tout à coup parut le détachement du régiment de Lausuw, envoyé la veille à Pont-de-Sommevesle , et qui venait du côté des 'bois, où il s'était égaré, sous la conduite de M. de Cboiseul-Stainville. Il fut arrêté à la porte par la garde nationale, occupée à faire des barricades, jusqu'à ce qu'il fût reconnu par la gendarmerie nationale.
Pendant ce temps survint un homme à cheval, manifestant aussi l'intention d'entrer dans la ville ; les gardes na-
tionaux s'y opposèrent. Il menaça de forcer le passage; mais, dans l'impuissance de faire seul ce qui avait été impossible au détachement du hussards, il se réunit à ceux-ci.
La gendarmerie arriva enfin; elle reconnut les hussards. Ils pénétrèrent dans la ville, se rendirent au quartier; mais bientôt ils revinrent et furent rangés en bataille devant l'ancien palais, et en même temps devant la maison du procureur de la commune. M. de Goguelat. car cet homme à cheval dont il vient d'être parlé n'était autre lui, entra avec ce détachement, à la tête duquel il était lorsqu'il revint devant l'ancien palais ; il était alors minuit.
Cependant le Roi continuait à refuser de convenir qu'il fût en effet le Roi ; mais le procureur de la commune, qui avait déposé ces étrangers dans une chambre haute donnant sur le derrière de la maison déjà bien entourée, courut chercher M. Detez, juge au tribunal, afin de s'assurer s* ils
étaient réellement le Roi et sa famille , et tous passèrent devant les hussards.
Le procureur de la commune prépara ces militaires à une défection, en leur adressant une allocution par laquelle, après leur avoir dit qu'ils étaient trop bons citoyens et trop braves soldats pour se prêter à l'évasion du Roi, il leur représenta qu'elle ne pouvait avoir lieu quau prix du sang.
Les hussards, à la vérité, ne lui répondirent que d'une manière équivoque; mais il rentra auprès de la famille royale, pensant bien qu'il n'avait plus à craindre que des forces ultérieures.
Il introduisit M. Detez auprès du Roi. M. Detez déclara qu'il le reconnaissait parfaitement, ainsi que tous les membres de la famille royale; alors le Roi, voyant qu'on ne doutait plus que ce fût lui, « s'ouvrit, et se précipitant dans les bras du procureur de la commune, il lui dit : c Oui, je
suis votre Roi ; placé dans la capitale au milieu des poi- « gnards et des baïonnettes , je viens chercher en proc vince, au milieu de mes fidèles sujets, la liberté et la c paix dont vous jouissez tous; je ne puis rester à Paris c sans y mourir, ma famille et moi. » Puis, par une explosion de son âme tendre et paternelle, il embrassa tous ceux qui l'entouraient. »
L'émotion de ce prince infortuné gagna toute l'assistance. Cette scène attendrissante fit jeter sur lui des regards d'un feu d'amour que ses sujets connurent et sentirent pour la première fois, et qu'ils ne purent caractériser que par leurs larmes.
On crut devoir profiter de ce moment heureux pour changer ses dispositions et l'engager à retourner sur ses pas; mais le tableau qu'il se faisait des. événements formait un obstacle invincible. La Reine qui, de son côté, partageait ses inquiétudes, ne s'exprimait pas moins par l'état affreux où elle était.
Le spectacle était touchant, mais il n9ébranlait pas la commune dans sa résolution et son courage de conserver son Roi.
Les instances qu'on lui fit le décidèrent à partir (ce qu'on n'avait pu obtenir pendant plus de cinq heures) ; mais il voulait aller à Montmédy, ajoutant sur sa parole de Roi qu'il ne sortirait pas du royaume, et que l'on pouvait même Vy accompagner.
Peu d'instants avant cette scène, M. de Goguelal, se détachant de la compagnie de hussards à la tête de -laquelle il s'était placé, avait demandé à parler au Roi, et aussitôt qu'il fut devant lui, le Roi lui demanda qui il était. M. de Goguelat s'étant fait connaître, le Roi lui dit: « Bon, quand partons-nous? — J'attends vos ordres, b lui répondit M. de Goguelal ; mais à ce moment le major de la garde nationale se présenta aussi devant le Roi, qui lui demanda une
escorte de cinquante gardes nationaux, et même de cent, si on voulait.
M. de Goguelat et le major de la garde nationale sortirent sans qu'il eût été rien résolu avec le Roi ; et il est à croire que la coïncidence de ces deux visites, faites avec des intentions si différentes, avait pour but, de la part de l'officier de la garde nationale, d'obtenir ce résultat.
Aussi les choses restèrent-elles au même état qu'avant ces prétendus ordres donnés par le Roi.
La garde nationale continuait au dehors (de la rue où était la troupe, sans doute) à observer les mouvements des hussards ; M. de Goguelat en avait placé six auprès d'une batterie gardant les avenues des rues hautes (la ville, adossée à une montagne, est divisée en deux parties, la ville haute et la ville basse), et six autres prés d'une batterie défendant le passage du pont et des rues adjacentes.
La 'commune pensa qu'il était plus utile de placer l'un de ces canons à l'extrémité de la rue où était le Roi, et on fit retirer les hussards à la garde desquels était confiée la pièce placée dans le bas de la ville, afin qu'au premier signal on pût balayer, de la première décharge, tout le détachement qui se trouvait dans cette rue. On avait, à cet effet, ouvert toutes les portes des maisons, pour faciliter la retraite des gardes nationales, et qu'elles pussent se défendre plus avantageusement.
M. de Goguelat, voyant cette disposition, voulut aller chercher du secours; mais le major de la garde nationale et cinq gardes nationaux l'arrêtèrent au moment où il s'apprêtait à partir. M. de Goguelat manœuvra son cheval pour écarter le major et ses soldats ; le major reçut plusieurs coups de pied du cheval. Il ordonna alors aux gardes nationaux de se saisir de M. de Goguelat, et portant la main sur la bride , il lui ordonna de descendre ; mais,
exaspéré par le danger qu'il voyait courir à la famille royale, celui-ci jura sur sa tête qu'il aurait le Roi, et qu'il allait tout faire sabrer et saccager. Il fît un mouvement pour porter un coup de sabre au major ; mais le major tira un coup de pistolet à M. de Goguelat, qu'il blessa à l'épaule. Le cheval qu'il montait se cabra, et Vaide-de*camp fit une chute qui fit croire qu'il était blessé.
Ce coup de pistolet, cette action, furent pour le moment le signal du combat; mais, soit que le détachement, qui était entre deux feux, connût le danger, ou qu'il voulût faire un acte éclatant de patriotisme , il ne fit aucun mouvement.
I/aide-de-eamp, forcé d'entrer dans son auberge, l'orage devint moins sérieux. On profita de son absence pour acheter d'entraîner les hussards ; on y réussit bientôt. Ils dévoi/ërent leur intention et demandèrent qu'il leur fût donné uû officier de la garde nationale pour les commander , et assurèrent qu'ils feraient ce quyon voudrait. ,
Le Roi, la Reine et sa famille, attirés par l'émotion que ces événements causaient, et dont la rue où la maison du procureur de la commune était située, et cette maison elte^rinême, étaient le centre et le théâtre, se présentèrent aux Wr&& - Ce fut là où ils reçurent l'expression vive des sentiments tf****our des citoyens: ce fut dans ce^moment, en poussant des
3 **%ille fois répétés de : Vive le Roi ! vive la nation ! vive la
un! (ce régiment auquel appartenaientles soldats dont
*\ vOnait d'obtenir la complète défection), que le sort de la
tSe parut se décider.
^ *& ne fut plus question alors que de presser le départ du
01 - les moments étaient comptés ; tous les instants devenaient
^écieux.
*& - de Bouille fils, que son père avait envoyé à Varennes "Uelques jours avant celui où le Roi devait y arriver, ainsi
qu'on Ta dit plus haut, aussitôt après l'arrestation de la famille royale, avait, avec un de ses camarades, couru à toute bride à Dun et à Stenay, pour faire avancer les cent hussards qui étaient en détachement à Dun , et le régiment Royal-Allemand qui était à Stenay , et dont un détachement d'environ cent hommes s'était avancé, dans la nuit, à Mouzay (1).
Il paraît, si on en croît une déclaration faite au directoire du district et à la municipalité de Sedan le 24 juin, par M. Simonin, adjudant-major du régiment de Royal- Allemand, que M. de Bouille (ils eut assez de présence d'esprit pour obtenir du Roi un ordre adressé à M. de Bouille père, et que celui-ci lut au régiment -entre Stenay et Mouza, par lequel, en lui annonçant que le Roi était arrêté à Varennes, il lui apprenait que Sa Majesté le choisissait pour sa garde et ^l'engageait à l'aller chercher à Varennes pour le conduire à Monlmédy, et qu'à ce moment M. de Mandel, parlant au nom du général, ayant demandé au régiment s'il voulait marcher, tous et unanimement avaient crié : Oui (1)!
A la vérité, pour balancer ces forces, les gardes nationales voisines commençaient à défiler de touXes parts, averties par les officiers et civaliers de la gendarmerie, et par des citoyens, et à six heures du matin on se vit suffisamment en force pour hâter le départ et former l'escorte.
Le conseil général de la commune, le tribunal et le, juge de paix, ce dernier mandé par le Roi, étaient assemblés pour délibérer sur ce départ, lorsqu'on annonça l'arrivée de
(1) Pièces justif. , 1V1I, procès-verbal de la commune de Varennes, du 27 juin, p. 193, pour tout ce qui précède, depuis le commencement du troisième chapitre.
(1) Rapport de M. Simonin, ci-après reproduit.
deux courriers, dont l'un étail un des aides-de-camp du général la Fayette.
Ces Messieurs furent présentés au Roi ; ils lui exprimé' nnt la douleur dans laquelle son évasion avait plongé la capitale et la France entière ; le désir sincère, ardent et inexprimable de son retour, et combien il y avait de danger de demeurer plus longtemps si peu éloigné des frontières. La commune, le tribunal se joignirent à eux. A ces pressantes sollicitations, le Roi répondait : Encore un instant; n'est-il pas possible d'attendre les onze heures (1) ?
Le Roi par cette résistance, la commune et la magistrature par leur insistance, obéissaient à une impulsion contraire venant de la même cause : l'un attendait les puissants secours que les autres redoutaient. Ces secours, c'était le régiment de Royal-Allemand commandé par M. de Bouille en personne, et tous l'attendaient : le Roi qui avait eu le temps de charger M. de Bouille fils de l'aller chercher; la municipalité et la garde nationale qui l'avaient appris par un gendarme ayant couru le plus grand danger à la rencontre du fils Bouille qui, avec son camarade, au moment de l'arrivée du Roi, était parti à toute bride pour Dun et Stenay, et faire avancer les cent hussards en détachement h Dun et le régiment de Royal-Allemand occupant Stenay, ainsi qu'on vient de le dire $).
On s'empressa donc d'offrir à déjeuner à la famille royale, qui n'avait pris qu'une simple collation depuis son arrivée.
On plaça des rafraîchissements dans la voiture, et il fut question de nouveau de presser le départ.
Le Roi, sans doute accablé de fatigue, se mit à dormir
(1) Pièces justif, LVH, p. 193, procès- verbal ci-dessus cité.
(2) ld., ibid.
le Dauphin el Madame dormirent également; une dame suivante se trouva mal : le médecin parut et lui administra les secours nécessaires; mais bientôt le Roi s'éveilla.
On le presse de nouveau de partir ; il y consent, mais toujours pour Montmédy. Enfin il demanda qu'où fit retirer tous ceux qui l'entouraient et qu'on le laissât seul un instant avec sa famille.
Cette douloureuse conférence ne fut pas de longue durée, car ce fut à ce moment que les hussards qui étaient à Dun, dépêchés par H. de Bouille fils, se présentèrent à l'entrée de -la ville de Varennes.
Ces hussards étaient commandés par le capitaine Deslon, qui commandait également le détachement de Varennes.
La ville était barricadée. Il voulut essayer d'y pénétrer; on lui opposa des forces qui V arrêtèrent et l'empêchèrent de se diriger par aucune issue.
Ce fut pendant celte attaque el cette défense que tout fut promptement disposé pour le départ. Les citoyens fournirent et chevaux et équipages, indépendamment des chevaux de poste.
On nomma pour diriger la marche et maintenir l'ordre à celte armée de gardes nationaux qui devait servir d'escorte à la famille royale M. de Signemont, chevalier de Saint- Louù, commandant de la garde nationale de Neuvilly ; on amena les voitures devant la maison du procureur de la commune. Le Roi, sa famille et leur suite y montèrent aux acclamations de : Vive la nation ! vive le Roi ! et on se mit en marche ; il était alors environ sept heures et demie du malin.
La municipalité avait résolu d'accompager le Roi ; mais arrivée à Clermont, une nouvelle alarmante sur l'approche des troupes étrangères la rappela. Elle le déposa entre les mains de la municipalité du district de Clermont, sous la garde d'un petit détachement des officiers et soldats de sa
propre garde nationale qui élafr chargé de le remettre dans la capitale (1).
Il ne faudrait pas conclure de tout ce qui s'est passé à Varennes, constituant une véritable violence exercée sur la personne du souverain, un sanglant outrage à sa dignité, et révélant les défiances les plus injurieuses sur ses intentions, que la commune et la population tout entière de cette WJ/e, des environs et des villes que la famille royale avait traversées à son départ et qu'elle devait traverser de nouveau à son retour, eussent perdu tout sentiment d'amour et de respect pour le Roi et d'attachement au principe monarchique.
Quelques expressions du précieux procès-verbal que nous venons d'analyser protestent contre cette proposition ; niais il est indispensable de faire observer que ce procèsverbal n'est pas le seul ; que rédigé le 27 juin, il n'est qu'une rectification assez malheureuse, si on compare les inspirations qui l'ont dicté à celles qui en avaient dicté un précédent, rédigé le 23.
Ce premier procès-verbal, bien incomplet il est vrai, et ne fondant qu'un compte bien inexact de ce qui s'était passé > exprimait presque exclusivement les sentiments du plus respectueux et du plus pur attachement à la personne k Hoi.
Aj>rèfc avoir raconté l'arrivée a Varennes de deux voitu-
res y s ignalée par un courrier de Sainte-Menehould, le procu-
reUn de la commune s'exprime ainsi: La nuit était sombre ,
es citoyens déjà en mouvement pour déférer aux inquiétudes
Puolt^acs. Le procureur de la commune observa donc à ces
^^Sonnes encore inconnues que l'émotion du moment, les
nèbres de la nuit et leur sûreté même, s'opposaient à ce
^O Pièces j us tif., LVII, p. 193, procès-verbal ci-dessus cité.
qu'elles continuassent la route\ et en même temps il les engagea à descendre chez lui (1).
Il y a loin de cette rédaction à celle que nous avons vue dans le procès-verbal du 27, et il existe une grande différence entre le récit de la première entrevue du prooureur de la commune et des personnes que contenaient les voitures, et celui que ce second procès-verbal nous donne.
Ici il n'est pas question du fils du maître de la poste aux chevaux de Sainle-Menehould, et le nom de Drouet court le plus grand risque de tomber dans un éternel oubli, ce qui sans doute était bien contraire à son intention. Il n'est pas question non plus des autres citoyens qui accompagnaient le procureur de la commune, et de cette manifestation de zèle consistant à menacer les courriers de tirer sur eux, et même sur la voiture.
Mais le Roi n'était pas encore reconnu, et comme si les cœurs français, habitués à chérir leur Roi, dussent encore le deviner, sur les démonstrations d'amour et de respect que nous nous empressions de lui donner : Oui, je suis le Roi, dit-il; voilà la Reine et la famille royale. Je viens vivre parmi vous, dans le sein de mes enfants que je n'abandonne pas.
L'attendrissement, l'émotion de toutes les personnes présentent se joignant à celle du Roi, le monarque et son auguste famille daignent presser dans leurs bras tous les citoyens qui se trouvaient dans l'appartement, et recevoir d'eux la même marque de leur sensibilité vive et familière (2).
Il n'est pas question ici de ces rapports hostiles, de ce refus obstiné de la part du Roi de convenir qu'il est le Roi, de la nécessité de l'intervention d'un juge du tribunal,
(i) Pièces jus tif., LV1II, p. 203, extrait du registre des délibérations de la ville de Vareniies.
(~2) ld., ibid.
M. Detez, pour le reconnaître, lui et les membres de sa famille.
Cependant M. de Goguelat demande à entretenir le Roi; il est à l'instant introduit auprès de lui. Interrogé par le Roi de son nom : Je suis Goguelat, dit-il. — Bon, dit le Roi, quand partons-nous? — J'attends .vos ordres, Sire. Et les ordres furem donnés, de concert entre le procureur de la commune et cet officier (1).
Cette entrevue du Roi et de M. de Goguelat n'est pas ici troublée par l'intervention assez insolente du major de la garde nationale, et tout se passe de la manière la plus décente.
Mais était-ce pour que le Roi retournât à Paris que le procureur de la commune se concertait avec M. de Goguelat ? Cette supposition n'est évidemment pas admissible. Il parait de toute certitude que M. Sauce, encore sous l'impression que la présence du Roi dans sa ville et même dans sa demeure lui faisait éprouver, consentait au départ du Roi pour Montmédy. On a été même jusqu'à faire intervenir Mme Sauce dans ce dessein de protéger la fuite du Roi (2).
Qui donc détourna M. Sauce de cette première pensée? Ce
(1) Pièces justif.; LVII1, ci-dessus citée.
(2) Les mémoires de MM. Choiseul-Slaio ville, ^de Yalory et de Mme Campan témoignent de la grande hésitation de Mm« Sauce, et il est bien probable que si elle et son mari avaient pu se livrer à leurs propres sentiments, la famille royale aurait passé Yarennes. C'est donc tout gratuitement qu'un romancier, dans ces derniers temps, met dans la bouche de Mra« Sauce les propos les plus insolents et les plus grossiers adressés à la Reine. C'est au contraire la Reine qui est accusée d'avoir voulu, par ses caresses, séduire M1"* Sauce. M. Sauce répondait, si on en croit le Moniteur (n° 176 de Tannée 1791), à ces avances: J'aime mon roi; maïs je resterai fidèle à ma patrie. Paroles bien différentes de celles qu'on prête à Mmo Sauce, et bien conformes, au con-
qui suit va nous l'apprendre. Le Roi témoignait l'empressement de partir, et demandait àplusieurs reprises si les chevaux étaient prêts (1).
On semblait donc d'accord sur un prompt départ ; il aurait eu sans doute lieu si Drouet et quelques autres n'eussent pris la résolution de révolutionner la ville et les environs. Une foule de citoyens, continue le procès-verbal, de toutes les communes voisines s'étaient dans Vinfàvalle rendus à Varennes , et la nouvelle de l'arrivée du Roi portée rapidement dans les cantons même les plus éloignés ; tous se précipitaient vers lui avec toute la joie, l'empressement tendre et Cependant inquiet et bruyant d'utu grande famille qui vient de retrouver son père \ et craint encore de le perdre (2).
Certes, voilà, pour expliquer une résistance absolue aux volontés du Roi, des expressions bien louchantes et bien différentes de celles dont on s'est servi quelques jours après pour constater les mêmes événements.
On continue : « Les officiers municipaux n'eurent qu'à montrer aux yeux du Roi cette scène d'attendrissement et d'inquiétude pour émouvoir la sensibilité de son cœur ; ils lui représentèrent qu'aimé de son peuple, son trône était dam tous les cœurs, son nom dans toutes les bouches, mais que sa résidence était à Paris (3). »
C'est ainsi qu'on invite le Roi à partir. J^es uns ont un langage n'exprimant que les sentiments les plus respec-
traire, au sentiment d'hésitation qu'on prête à son mari et à elle-même, et que nous pensons les avoir animés à ce moment.
Quelques personnes qui entendirent la lecture du passeport disaient qu'il devait suffire. Nous combattions cette idée, parce que le passeport n'était signé que du Roi. (Rapport de Drouet à l'Assemblée nationale, n° du Moniteur ci-dessus cité.)
(1) Pièces juslif., LVIH, ci- dessus citée.
(2) ld., ibid.
(3) ld., ibid.
tueuxet les plus affectueux; les autres semblent s'associer à ces manifestations. Les soldats et les gardes nationaux, sans effort, spontanément, s'entendent et s'unissent dans une pensée commune. Dans l'intervalle était arrivé un détachement du régiment de Lauzun-liussards replié sur Varennes, et, nous aimons à le dire, ces soldats citoyens ne témoignent à leurs frères d'armes que les dispositions les plus paisibles et les plus amicales (1).
Il n'est plus question des efforts à faire pour séparer les soldats de leurs chefs, les enlever à leur obéissance, leur faire renier tous les devoirs de la discipline et les mettre en pleine révolte.
Il n'est plus question de leur attitude ou de leurs réponses équivoques, quelque rassurantes pour le dessein Je l'arrestation du Roi qu'elles pussent être. Soldats et gardes nationaux, officiers du Roi, officiers municipaux, ces derniers et la famille royale elle-même, tous s'entendent ou sont si prêts de s'entendre, qu'il semble que le voyage à Varennes était à peu près inutile, et le retour à Paris la chose la plus simple et la. plus facile.
Atrssi n'est-on pas étonné de lire la phrase suivante :
•Sur la demande réitérée du Roi, la municipalité délibérait en
tonacil général. On hésitait, on ne savait quel parti prendre,
011 x>lutôt on allait peut-être prendre le parti de céder au
oéslx- du Roi, lorsque arrivèrent deux aides-de-camp de
*• «iô la Fayette, porteurs du décret de l'Assemblée nationale
utôt des vœux de la France entière pour le retour du
rque.
lors tous les citoyens redoublent d'instances et de sup-
tâons auprès de Sa Majesté ; ils parviennent à l'émouvoir
c* malheurs sanglants dont son départ allait être le si"
ftio
Pli
Ci>
Pièces justîf., LVI1I, ci-dessus citée.
gndl, sur le bonheur dont son retour serait le ga(je et sur le tribut d'amour dont Paris, rassemblée nationale et la France entière paieraient, àïenvi, ce nouvel acte de son amour pour ses peuples.
Cédant enfin à ces émotions douces et pressantes, le Roi et la famille royale consentirent à partir vers six heures et demie du matin, au milieu de ces acclamations publiques qui sont si douces à recevoir quand elles sont tout à la fois le cri de la liberté et de l'amour, et le Roi partit accompagne d'une foule considérable de citoyens et de gardes nationales, destinés bien moins à proléger sa marche qu'à honorer le triomphe de sa sensibilité (1).
Quoique ces deux procès-verbaux contiennent le récit des mêmes événements et qu'ils aboutissent au même résultat : la captivité du Roi à Varennes et son retour forcé à Paris, on est frappé de la différence de leur forme et de leur langage.
Les manifestations de cet amour traditionnel et encore
plein de vivacité du peuple pour la personne du {loi sont prodigués dans le premier en date, avec la plus entière franchise et même avec une véritable émotion ; tandis que, dans le second, si l'expression de ce sentiment s'y rencontre, elle y est combattue par l'expression d'un sentiment d'hostilité allant jusqu'au mépris et à la haine, et par une affectation prenant le caractère de la dérision.
Il ne doit pas être, cependant, un instant douteux que les deux procès-verbaux contiennent la vérité-: l'un, celui du 23, est l'œuvre, non pas de M. Sauce, mais des aidesde-camp de JI. de la Fayette; il appartient au parti constitutionnel, auquel, évidemment, le procureur de la commune, M. Sauce, appartenait lui-même.
(1) Pièces jus tif., LVIII, déjà citée.
Cette proposition est justifiée par un passage du procès-verbal du 23, révélant la nuance d'opinion qui l'a dicté ; au moment où on disait du Roi que son trône était dans tous les cœurs, son nom dans toutes les bouches, mais que sa résidence était à Paris , on ajoutait : où l'appelaient les vœux inquiets et pressants des provinces mêmes ; que dans ce moment de discorde et d'alarmes, l'empire demandait son chef et les citoyens leur père ; que le salut de l'Etat tenait à l'achèvement de la Constitution, et la Constitution elle-même à son retour ; qu'heureux par ses vertus, les Français voulaient l'être encore par son bonheur personnel, et que son cœur sensible et bon n'en trouverait jamais le gage que dans la jouissance qu'if en partagerait inséparablement avec eux (1).
Elle se justifie encore par cette circonstance que ce procès-verbal ne fait aucune mention de l'espèce de combat qui eut lieu entre M. de Goguelat et le major de la. garde nationale de Varennes, ni de l'arrestation de M. de Choîseuf-Stainville et de M. de Romeuf, l'aide-de-camp de M. de la Fayette.
Enfin, elle se justifie par le style d'une recherche allant jusqu'au marivadauge de cet acte, bien différent, en cela, du style emphatique et ridicule du second.
Nous pouvons, en outre, appuyer cette appréciation, en invoquant non seulement les passages cités du procès-verbal, mais aussi celui par lequel il est terminé.
Faisant sans doute allusion à la lutte de M. de Goguelat
et du major de la garde nationale, dont il veut dissimuler
la gravilé par un sentiment de bienveillance pour le Roi
* et ses amis, il s'exprime ainsi : « La municipalité voudrait
pouvoir féciliter particulièrement chacune des gardes na-
(i) Pièces justif., LVIII, déjà citée.
— Ii8 —
tionales ; mais dans l'impossibilité de les nommer toutes, tant elles étaient nombreuses, elle n'en désignera aucune, persuadée qu'à des âmes libres et françaises, il suffit aujourd'hui de bien faire, comme autrefois de bien dire (1). »
Mais la municipalité ne peut se dispenser de l'observer avec autant d'êlonnemeni que de satisfaction, au milieu d'un rassemblement rapide de tant de citoyens arrivant enfouie de tant d'endroits différents, il n'est arrivé, dans la crise longue et douloureuse de cette nuit et du lendemain, qu'un seul accident, et il n'est pas grave. Fruit heureux de celte liberté fondée sur la moralité et la loi que nous devons à l'Assemblée nationale ; nous ne pouvons mieux la payer de ses bienfaits qu'en l'assurant que nous en jouissons déjà. Sa récompense la plus touchante peut être dans nos cœurs ; mai* la plus noble et la plus belle est dans son ouvrage même (2).
Non! ce n'est pas M. Sauce, le procureur de la commune de Varennes, celui dont nous connaissons le style et l'orthographe, qui a écrit ces lignes ; ce ne sont pas les bourgeois .de cette ville non plus, dont nous avons, dans le procès-verbal du 27, une production d'un tout autre genre ; ce sont les aides-de-camp de M. de la Fayette, demi-aristocrates de naissance, aristocrates de salons, et tout brillants du vernis littéraire qu'ils se donnaient parla lecture, et surtout par la fréquentation des gens de lettres et des artistes.
Et d'ailleurs, il est bien reconnu que le parti constitutionnel, dans la prévision très-facile des excès sous, lesquels le principe monarchique et la famille royale étaient menacés de succomber, n'attacherait pas au départ du Roi une importance aussi grande que celle qu'on y attacherait de nos "
(i) Pièces justif., LVUI, p. 203.
(2) Id., ibid.
jours, el qu'il était assez disposé à souffrir que le Roi pût faire, avec une entière liberté, des conditions au parti avancé qui tendait, sans peut-être le croire encore, à la république.
11 est donc tout simple de supposer qu'en présence de l'insuccès de la fuite, dans l'intérêt du principe monarchique qu'il défendait avec plus de conviction que d'habileté, il fit tous ses efforts pour en atténuer le mauvais effet, et détourner les conséquences que les esprits extrêmes pouvaient se croire autorisés à en tirer.
Ces deux procès-verbaux sont l'expression de la vérité. Celui du 27 représente les circonstances dans toute leur vérité et les place à leur véritable aspect , sous la plume de ceux dont il est l'œuvre, c'est-à-dire du parti avancé, représenté par Drouet, le maître de poste de Sainte-Menehould, Leblanc, l'aubergiste du Bras-d'Or, officier de la garde nationale, son major, et quelques autres. 11 accuse plus vivement que celui du 23 le sentiment des populations ; il met plus en relief le sentiment révolutionnaire. Mais il est impossible que les choses se soient passées autrement que ce procès-verbal ne les raconte, car il est impossible qu'elles se soient passées absolument comme les raconte le procèsverbal du 23.
Nous avons dans l'un et dans l'autre deux éléments précieux d'enseignement, tous les deux mettant en présence les deux partis qui ouvraient le combat ; et dans l'un et l'autre acte, se prêtant un mutuel secours, le véritable état des choses dans la ville de Varennes, et le véritable état des esprits en France.
Et d'ailleurs, au moment où on rédigeait le premier procès-verbal, on ne savait pas comment l'Assemblée et Paris recevraient le Roi. On vit bientôt que la Majesté royale avait disparu devant le peuple et devant ses représentants,
et alors on se décida à rédiger le second et à l'envoyer à l'Assemblée avec cette lettre :
« Monsieur le Président,
« Voulez-vous bien faire hommage à l'Assemblée nalio- « nale d'un nouveau procès-verbal de l'arrestation du Roi, « contenant des détails plus circonstanciés que ceux que « nous avions eu l'honneur de lui adresser d'abord? Dans « la première émotion de ce grand événement, il était dif- « ficile d'en recueillir avec précision toutes les particula- « rites, quelque intéressantes qu'elles fussent, et c'est pour « celte raison que nous croyons devoir y suppléer, aujour- « d'huique, déjà loin du plus grand des malheurs, il nous < en reste plutôt le souvenir que l'effroi.
<t Daignez surtout, Monsieur le président, mettre aux pieds « de l'Assemblée l'hommage le plus vif de notre patriotisme, « en rassurant qu'après le bonheur de vivre sous une Consti- « tution libre, le plus cher à nos cœurs eût été de mourir « pour la défendre, et, s'il nous est permis de le dire, pour la « sauver (1). >
« Les officiers municipaux de la ville de Varennes, district de Clermonl, département de la Meuse,
« Signé : Sauce, procureur de la commune; J.-B. Florentin. »
La dernière phrase, rapprochée des expressions par lesquelles se termine le procès-verbal du 27, dont elle n'est que la reproduction, démontre avec la plus éclatante évidence, indépendamment de la différence de style et des sentiments qu'on y rencontre, ou que l'auteur du premier n'est pas l'auteur du second ; ou que si tous les deux sont
(1) Pièces justif., LIX, p. 206.
du même auteur, ce qu'à la vérité on pourrait croire par la similitude du style de la lettre, rapproché du procèsverbal du 23, cet auteur a été amené, par les influences qui se sont produites après le départ de la famille royale, à une très-grande modification de la forme littéraire, des sentiments personnels et des intentions conciliantes et respectueuses qu'il avait d'abord adoptées.
Hais. nous n'avons pas cette seule justification de cette appréciation. ^
La famille royale quittait Yarennes le 21 juin, entre sept et huit heures du matin (1) , et à huit heures le corps municipal constatait que le peuple venait d'arrêter trois officiers et un soldat qui avaient cherché à faciliter Y évasion du Roi, au moment où ils essayaient de s9 évader à travers la foule qui escortait la voiture qui contenait la famille royale (2).
Le corps municipal donna les ordres les plus prompts à l'effet de s'assurer de leurs personnes, et un .détachement de la garde nationale, s' étant emparé d'eux, est venu les déposer en la chambre commune. Ces officiers étaient : M. de Damas, M. de Choiseul-Stainville , M. Floriac, et le soldat se nommait Rémy, appartenant, comme M. Floriac, au régiment des hussards de Lauzun ; et le 23 ces prisonniers étaient conduits dans les prisons de Verdun, sur le motif de l'insalubrité, de la défectuosité et du défaut de sûreté des prisons de Varennes, desquelles, dans V espace de huit jours, trois prisonniers s'étaient échappés à travers les murs.
(1) Une légère différence existe entre les deux procès-verbaux : l'un, celui du 23, place le départ vers six heures et demie du matin ; celui du 27 à sept heures et demie. Celte dernière version est la plus probable.
(2) Pièces justif., LX, p. 207.
Et la commune accompagnait' tous les actes constatant les événements de la nuit qui venait de se passer et du commencement de la journée de la demande à l'Assemblée nationale d'un ordre adressé au directoire du département de la Meuse de pourvoir à la reconstruction des prisons et à rétablissement d'un lieu pour les séances du tribunal, qui gémit, par le défaut de prison*, de confier à d'autres un dépôt qu'il eût été glorieux pour lui de conserver (1).
Le 22 on arrêtait deux autres officiers sur lesquels les circonstances impérieuses du moment avaient jeté des doutes, l'un sous l'habit de dragon , l'autre sous l'habit de garde national, se qualifiant d'aide- de-camp de M. de la Fayette, et porteur de ses ordres, qui ne paraissaient pas suffisamment authentiques. Ce dernier, quoique ses ordres et le mandement dont il était porteur parussent suspects, fut mis en liberté, ayant en considération le. caractère de son message et le motif de sa mission, à la charge de se rendre à sa destination (2).
Le 23, quelques simples soldats du régiment des hussards de Lauzun, déclarant qu'ils avaient reçu des reproches très-amers de la part de M. Roryke, lieutenant commandant leur compagnie , qui leur avait dit qu'ils étaient de trèsmauvais sujets de n'avoir pas protégé la fuite du Roi jusqu'à Stenay, qu'ils n'auraient, pas %dù prendre le parti du peuple, et qui depuis avait disparu, sollicitaient de la municipalité de Varennes acte de la demande qu'ils adressaient en cette forme à l'Assemblée nationale dû renvoi de cet officier, priant l'Assemblée de prendre en considération leur plainte, qui n'est portée que par des cœurs vraiment patriotiques, dé-
| (1) Pièces justif., LX, ci-dessus citée.
! (2) Pièces justif., LXI, p. 208.
clarant qu'ils sont prêts à verser leur sang pour la défense de la pairie, et que la nuit du 2i au 22 de ce mais, jour de l'arrestation de la famille royale, sera pour eux un jour de gloire, puisque, de tous leurs efforts, ils se sont réunis aux gardes nationales pour empêcher cet enlèvement précieux qu'ils regardaient comme la perte du royaume.
Ils demandaient en outre qu'on leur donnât pour lieutenant leur maréchal-des-logis chef, qui s'est montré voué à la patrie, et que leur maréchal-des-logis en second, qui n'a pas moins manifesté sels vertus civiques , montât au grade de maréchal-des-logis chef.
Et la commune donnait acte de ces déclaration et demande, et prenait l'engagement de les envoyer à l'Assemblée nationale (1).
Le 24 on arrêtait l'adjudant du détachement des hussards de Lauzun, suspect par les relations intimes qu'il avait avec les officiers de son corps qui ont été employés à l'enlèvement du Roi (2).
Le 25 la municipalité saisissait, en présence du président, du procureur du Roi et de l'accusateur public de Varennes, plusieurs malles appartenant à M. Deslon, capitaine commandant du détachement des hussards de Lauzun, ne contenant aucun indice ni renseignement concernant le départ du Roi, à l'exception d'un ordre de M. de Bouille du 34 mai 4794, pour faire marcher deux escadrons du régiment de Lauzun à Varennes et à Dun , mais dans lesquelles se trouvaient deux sommes d'argent divisées en trois sacs, l'une de 1,200 liv. en gros écus, l'autre de 426 liv., et des effets et papiers que Ton mit sous le séquestre (3).
(1) Pièces justif., LXI1, p. 210.
(2) Pièces justif., LXIil, p. 211.
(3) Pièces justif., LXIV, p. 2t2.
Enfin, le 28, le commissaire du Roi près le tribunal de Varennes rendait au ministre de la justice un compte sommaire de ce qui s'était passé au moment de l'arrestation de la famille royale. On y remarque les passages suivants : e M. de Bouille s'est bien porté assez près de Varennes, à la tête de Roy al- Allemand; mais déjà le Roi était reparti, et les hussards, n'ayant plus leurs chefs, s'étaient, dès ce moment, déclarés patriotes. »
« La bonne conduite du régiment de Monsieur-Dragons, ajoutait-on, qui était â Clermont et devait se replier sur Varennes, ainsi que la contenance patriotique et ferme de la garde nationale, nous ont aussi très-heureusement servis : telles sont au moins, jusqu'ici, les raisons connues qui ont fait échouer V évasion du Roi; caries mesures prises par M. de Bouille, sur la Meuse et en personne, n'auraient probablement que trop bien réussi, si malheureusement le Roi eut une fois passé Varennes. »
11 continue ainsi : « Nous avons eu un moment d'insurrection hier, de la part du peuple, qui s'est porlé en armes et en foule au couvent des ci-devant religieuses de celte % ville, parce qu'elles avaient refusé de venir, suivant l'usage, recevoir la procession paroissiale dans leur chœur, et qu'elles annonçaient des sentiments peu conformes à la Constitution. »
Mais M. le commissaire du Roi rassure bientôt le ministre de la justice : < Cela se passa sans autre accident que quelques titres et meubles brisés, sans pillage ,à condition* cependant, que les religieuses sortiraient de leur maison, ce qui a été fait à l'instant. Elles ont été conduites à l'hôtel de ville pour leur propre sûreté, et distribuées ensuite dans différentes maisons particulières où elles ont été recueillies.»
Et après quelques détails sans importance, M. le commissaire du Roi termine ainsi son compte-rendu : Il parait
que le Roi démit se rendre à Orval par la forêt de Saint" Dagobert; c'est-à-dire que le magistrat accuse le Roi, en lui donnant un démenti, d'avoir voulu sortir de France et passer sur une terre de l'empire (4); et c'est ainsi que le mandataire du Roi, requérant en son nom (2) dans un des tribunaux de la monarchie, pouvait écrire à un ministre de ce Roi.
Tels sont les témoignages que l'on peut invoquer pour constater le véritable état des esprits, à Varennes, au moment de l'arrestation de la famille royale, malgré les nuances qui séparent le procès-verval du 23 juin de cejui du 27.
Le fait dominant tous ceux qui viennent d'être exposés est l'abandon absolu de la famille royale dans ce v*oyage.
Oui ne voit cette voiture parcourant péniblement et lentement, malgré les six chevaux dont elle est attelée, une rûute accidentée de villes et de bourgs, où rien n'était préparé pour accélérer sa marche ?
Ceux qu'elle renferme, c'est 4e descendant de saint Louis, e successeur de Louis XIV : le Roi de France ; c'est la fille es Césars, dont la majesté un peu altière, rehaussée par c h arme irrésistible de la beauté, mais tempérée par les tJ^Sl^s de la jeunesse et par les mouvements d'un cœur généreux, s'imposait plus encore par la noblesse et le courage avec lesquels elle supportait le malheur, que par tous les avantages et que par l'éclat du sang et de la naissance.
C'étaient les enfants appelés encore alors les enfants de
(i) Pièces justif. , LXV, p. 215.
(2) La formule : < Nous requérons pour le Roi, i de qui émanait toute justice, était alors constamment observée et de rigueur.
France (4), tant la monarchie s'était identifiée avec la nation, et la nation avec la monarchie ; c'était l'héritier présomptif du trône, que la plus implacable politique servie par le plus vil de ses mercenaires devait corrompre d'abord, et livrer ensuite à un supplice plus dégradant et plus cruel que celui qu'elle n'avait pas craint d'infliger à ses augustes parents ; c'était une jeune fille que l'excès de ses douleurs morales et les plus odieux traitements devaient rendre stérile, et qu'un ordre de Dieu, inexplicable pour nous, faibles mortels, a condamnée à traîner pendant une longue existence dans l'exil, où, après une courte interruption, elle devait mourir, le poids insupportable des malheurs dont elle avait été dans sa plus tendre jeunesse le témoin et l'innocente victime.
C'était cette jeune princesse, parée de tous- les trésors de la beauté, mais plus belle encore par les qualités du cœnr, et que Dieu semble n'avoir un instant placée dans l'humanité que comme l'incarnation de la vertu, du dévouaient et du sacrifice.
Eux tous, jusque-là l'objet d'une sorte de culte et d'idolàtrie, ils sont seuls, isolés; ils écoutent et n'entendent rien, ils regardent et ne voient rien.
Que de soupçons, que d'angoisses, que de sombres pressentiments ont dû assiéger leurs pensées \ que ce voyage dut leur paraître funeste !
Et lorsque, arrêtés au moment où ils louchaient au but qu'ils s'étaient proposé, ils se sont vus contraints d'entrer dans celle obscure demeure, entourés d'hommes obéissant plus à la jalousie et au besoin de popularité qu'à des con-
(J) Les juges instructeurs du tribunal du déparlement de la Seine les qualifient encore ainsi.
Ils disaient que M. le Dauphin appartenait plus à la Nation qu'à sa famille. (Interrogatoire de M Mme* Brunier, Neuville, de Tourzel.)
vidions profondes, quel effroi et quelle indignation ont dû s'emparer de leurs âmes !
C'est alors qu'ils se sont demandé avec amertune ce qu'étaient devenus, où étaient ces amis dévoués, ces serviteurs fidèles sur les promesses desquels ils avaient compté.
Ces amis dévoués, tes serviteurs, fidèles ils s'ingéniaient déjà à trouver les moyens de se soustraire à la responsabilité qu'ils avaient prise en s' en gageant dans cette tentative ; déjà ils reniaient le maître qu'ils avaient juré de servir et de sauver.
11 est inutile de suivre le Roi et sa famille dans le trajet de Varennes à Paris ; les insultes et les injures de tous genres leur ont été prodiguées. Leurs gardes, portant encore le costume de valets, ont été, sur leur voiture même, l'objet des traitements les plus cruels : on leur refusait à boire sous la température la plus élevée peut-être qu'on ait éprouvée dans notre climat. Ils n'ont dû leur salut qu'à la fermeté de deux grenadiers de la garde nationale, qui n ont pas voulu laisser commettre un lâche assassinai sur ceux dont ils avaient accepté la mission de proléger la vie.
Nous aurions été heureux de conserver le souvenir de ces hommes courageux ; mais au moins pouvons-nous introduire ici quelques détails sur l'un d'eux.
Au moment où l'arrestation de la famille royale avait lieu à Varenne&, se trouvait dans le village d'Apremont, voisin de la ville de Varennes, où des affaires de famille l'avaient attiré, un citoyen actif et garde national de la ville de Paris. Cet homme se nommait Louis Bichet.
11 raconte qu'au premier avertissement que le maire d'Apremont reçut que le Roi et sa famille étaient arrêtés à Varennes, • il se procura un cheval et qu'tï alla parler à leurs Majestés,
et qu'il revint à Apremont rendre compte de ces faits. Il avait ainsi parcouru près de trois lieues en deux heures et demie; qu'il revint avec la garde nationale d' Apremont à Varennes, où, étant amivè, il sollicita les officiers municipaux et militaires de presser le retour du Roi, qu'il a accompagné jusqu'à deux lieues de Châlons.
Cette conduite éveilla l'attention, et il fut accusé d'être impatrioie, sans doute par quelques jaloux de la confiance que lui a accordée le corps nombreux qui accompagnait leurs Majestés, et de celle que la famille royale elle-même lui avait donnée, afin de pouvoir la garantir ds toute insulte, parce qu'il est resté pendant toute la route à la portière de leur voiture, qu'il n'a quittée que pour concourir au rétablissement du calme et à éviter les malheurs occasionnés par un peuple mécontent d'être au moment de perdre son Roi.
C'est pour repousser cette accusation d' impatriotisme que Louis Bichet fait cet exposé certifié exact par le corps municipal d'Apremont; et on ne doit pas s'étonner du motif apparent de patriotisme qu'il donne à son action : ce langage était nécessaire.
Il faut bien que la présence de cet homme, qui voulait faire respecter le Roi et empêcher les excès de cette multitude, ait porté à celle-ci quelque ombrage ; car, sur le point d'arriver à Châlons, il fut contraint de quitter la voiture qu'il aurait accompagnée jusqu'à la capitale, s'il n'avait été renvoyé sur ses pas par M. Baxjon, commandant de bataillon et lun des nombreux aides-de-camp de M. de la Fayette, pour prévenir, de sa part, les municipalités qu'elles aient à se mettre en défense contre un corps d'armée que l'on disait être sur la rivière de Meuse, ainsi qu'il en avait été également requis par les deux députés du département de la Meuse qui allaient prévenir l'Assemblée •
hationale d'une invasion autrichienne sur le territoire de la France (1).
Bruit justifié par les démonstrations que M. de Bouille avait exigées des troupes autrichiennes pour rendre nécessaire le rapprochement, de ce côté de la frontière, des troupes qui devaient, sous cetle apparence, proléger le passage de la famille royale, et dont l'aide-de-camp de M. de la Fayette. semble n'avoir pu être dupe, mais dont il s'est empressé de se rendre l'écho, pour soustraire ce courageux citoyen à la fureur qu'il avait contenue et bravée jusque-là.
Louis Bichet eut à se justifier de son dévoûmcnt à la personne du Roi ; ainsi que nous l'avons dit, il y parvint facilement. Le courage exerce toujours un grand empire sur l'esprit des masses : il fut nommé major de la garde nationale d'Apremont (2). La commune de ce bourg, le commandant de la garde nationale, le major de la garde nationale de Varennes, cet officier qui exerça une si funeste influence sur le sort de»la famille royale pendant son séjour dans cette ville, M. Roland Drouet, dont le nom le rattache par alliance à la famille du célèbre maître de poste de Sainte-Menehould, certifièrent que Louis Bichet s'était comporté, Roland Drouet dit .sous ses yeux, avec un zèle des plus marqués el le patriotisme le plus distingué dans V arrestation du Roi (3).
II reçut aussi plusieurs autres certificats, et entre autres celui du capitaine et des membres de la troisième compagnie du bataillon des Jacobins (4) qui, sur le rap-
(1) Pièces justif.,LX VI, p. 217.
(2) ld., ibid.
(3) ld., ibid.
(h) Ce club était encore loin des exagérations, bientôt dégénérées en foreur, qui ont rendu sa dénomination si terrible.
port affligeant que des gens mal intentionnés répandaient des doutes et soupçons sur la gloire qu'a eue ledit Bichet, lors de V arrestation du Roi à Varennes, de Vaccompagner à la portière de sa voiture jusqu'à Chàlons, attestaient qu'il s'était toujours montré aussi bon soldat que patriote (1) ; et un autre, beaucoup plus remarquable encore, de M. Bayon, cet aide-de-camp de la Fayette dont il vient d'être parlé, ne rappelant plus cette fois, pour expliquer l'abandon de la voiture du Roi par Louis Bichet, la mission donnée à celui-ci d'aller avertir les municipalités des frontières d' une prochaine invasion des Autrichiens, projet qu'il savait bien n'avoir à ce moment aucune consistance, mais attestant qu'il lui avait offert ses services à Varennes pour ramener le Roi, et qu après avoir montré beaucoup de zèle pour forcer le Roi de partir de Varennes, il l'avait prié de se mettre à la portière de la Reine. Il ajoute qu'il l'avait prié d'être son aidede-camp, ce qu'il a fait avec infiniment de zèle et d'intelligence jusqu'à Chàlons, où il a été forcé par la fatigue de s'arrêter; et enfin, il dit encore qi^'il lui avait donné l'ordre de rassembler le plus de garde nationale qu'il pourrait, pour repousser les dragons que Von disait être à la poursuite de la voiture du Roi (2).
Au milieu de tous ces services et de tous les certificats contradictoires, la vérité se montre éclatante : Louis Bichet a voulu sauver le Roi, et lorsqu'il a vu que son dévoûment ne pouvait se dépenser q^'en engageant le Roi au retour, il lui a fait un rempart de son corps ; il a par son courage importuné la multitude s'excitant à son propre contact et par la fatigue du voyage, et il a fallu l'éloigner surtout au moment où le cortège, se rapprochant de Paris, l'atten-
(1) Pièces justif., LXVII, p. 219.
(2) ld., ibid.
lion et l'effervescence, désormais concentrées sur cet homme, n'étaient plus dangereuses que pour lui.
Nous avons insisté sur cet épisode de ce triste voyage, parce qu'il nous a paru caractéristique, et qu'il constate les manifestations isolées de dévoûment qui vinrent, à de rares intervalles, consoler et encourager les augustes captifs, et que ce personnage mystérieux nous a paru d autant plus digne d'attention, que l'obscurité de sa position dans le monde donne plus de prix et de grandeur à son action.
Ce n'est pas la seule marque de respect et d'amour que la famille royale dut recevoir. Le marquis de Dampierre (village situé entre Sainte-Mcnehould et Clermont) étant venu pour la saluer sur son passage, fut victime de sa noble imprudence ; poursuivi par quelques-uns de ceux qui formaient la sinistre escorte du Roi, il fut renversé, et sa tête, séparée de son corps, fut portée sur une pique devant la voiture renfermant la famille royale et MM. les députés à l'Assemblée nationale, envoyés à leur rencontre, ainsi qu'on le dira bientôt, et qui avaient exigé qu'on les y reçût.
On assure qu'à Châlons, le Roi, la Reine et Mme Elisabeth trouvèrent quelque adoucissement à tant d'effroyables tortures par des marques de sympathie, les unes exprimées avec enthousiasme, les autres, comme celles de Louis Bichet, plus louchantes encore, exprimées avec mystère. On assure même qu'on forma le projet de les faire retourner sur leurs pas et de les conduire au camp de Montmécly ; mais les âmes souffrantes et malheureuses se font de faciles illusions de cette nature, et rien n'est moins probable que celte assertion. Quels moyens aurait-on pu employer en présence de ces gardes nationales se succédant sur le passage du Ttoi, en présence des défections de l'armée régulière, et lorsque, au moment où il arrivait à Châlons, on devait
savoir que le camp de Montraédy était dissous et son chef en fuite?
La lettre suivante dissipe d'ailleurs tous les doutes à cet égard ; elle est datée de Chàlons, le 23 juin 4791 , et adressée par le directoire du déparlement de la Marne au président de l'Assemblée nationale :
c Monsieur le Président,
c Nous vous prions de faire part à l'Assemblée nationale c que le Roi et sa famille sont arrives hier à onze heures « et demie du soir dans cette ville, escortés des gardes « nationales de Varennes, Glermont, Sainte-Menehould, et c de tous les villages des environs, d'une partie de celle c de Châlons, qui avait été au-devant de Sa Majesté jus- « qu'à Sainte-Menehould, et commandée par M. Bayon, « commandant de la garde nationale parisienne.
a 11 a été arrêté que le Roi irait coucher à Épernay ; « nous avons pourvu à tout ce qui peut être nécessaire t à la sûreté du Roi et de sa famille, et l'Assemblée peut « à cet égard s'en rapporter à notre zèle et au patriotisme € des gardes nationales.
c Signé: de Branger, Claiet, Jeanne, « A.-L. Grojean, Vallin et Rose (1). »
Dès la veille, le même corps administratif avait écrit à l'Assemblée nationale :
« Messieurs,
« Sur la nouvelle reçue et qui vous est portée que t l'enlèvement du Roi a trouvé son obstacle à Varennes,
(î) Pièces juslif., LXVI11, p. 221.
c nous nous empressons de vous faire part de l'ardeur des t citoyens à porlcr secours pour rendre sans effets les « projets des ennemis de la patrie; nous prenons tous les c moyens nécessaires, et les gardes nationales de la ville et « des environs partent pour se rendre à Varennes et roule(\).>
Il semble bien évident qu'il y avait peu de secours à espérer dans la ville de Châlons en présence des démonstrations de la population constatées par celles de ses administrateurs.
11 parait cependant qu'on n'était pas sans inquiétude sur ce qui devait se passer pendant le voyage et à la rentrée du Roi à Paris ; indépendamment de ses aides-de-camp qu'il avait dépêchés dans toutes les directions aussitôt que l'on connut sa marche rétrograde, M. de la Fayette avait envoyé un détachement de la garde nationale parisienne à sa rencontre, et la police de Paris avait pris ses précautions pour qu'à son entrée dans la capitale, aucune des démonstrations auxquelles le parti royaliste se préparait ne pût se réaliser.
On rencontre parmi les pièces une lettre du 25 juin, signée Laborde, nom d'un agent de la commune ou du comité des recherches, constatant le dessein d'arrêter plusieurs personnes : MM. d'Ambert, Mesnil-Durand et Saint-Edme, quidams ennemis du repos public.
Comme cet agent ne put trouver ces Messieurs à leurs domiciles, il se présenta au Palais-Royal, n° /57, qui semble avoir été à cette époque une maison de jeu, et en même temps un restaurant. Les personnes recherchées avaient coutume de s'y rendre tous les jours, vers trois heures, pour le dîner. Mais depuis deux jours il n'y avait plus de jeu, et on ne
(1) Pièces j us t if., LXIX, p. 221.
devait pas jouer le lendemain. Alors l'agent se mit à les guetter dans le Palais-Royal. Saint-Edme est arrêté sans aucune résistance. Celte arrestation, faite publiquement, en présence des fauteurs du désordre (il est évident qu'un groupe plus ou moins considérable de royalistes élait là, attendant l'arlivée de la famille royale), a produit un très-bon effet et n'a produit aucune rumeur.
L'effet fut si bon qu'on ne crut pas devoir arrêter MM. Mesnil-Durand etd'Ambcrt. Ce dernier, il est vrai, eût été plus essentiel à arrêter; mais Saint-Edme est beaucoup plus connu, et sa détention en imposera et maintiendra les malveillants. .
C'est ainsi qu'on voulait prévenir le scandale et maintenir le bon ordre.
« Aussi, » ajoutait l'agent de police, qui semble avoir été animé des intentions les plus modérées, après avoir demandé si on devait arrêter MM. d'Àmbert et Mesnil-Durand, « si l'entrée du Roi s'effectue avec l'ordre que la circonstance peut exiger, je supplie Messieurs du comité des recherches et des rapports de mettre ce soir le sieur Saint-Edme en liberté (1). >
De son côté, l'Assemblée nationale, nous l'avons déjà dit, pour protéger le retour de la famille royale, avait envoyé trois de ses membres au-devant d'elle.
Ces commissaires avaient écrit à l'Assemblée nationale la lettre suivante, datée de La Fer lé-sous- Jouarre, le 23 juin, jeudi, à neuf heures :
« Monsieur le Président,
« Nous apprenons que le Roi et les personnes qui l'accomc pagnent ont passé la nuit dernière à Chàlons, où ils ont
(1) Pièces j u stif., LXX, p. 222.
été conduits et escortés par une armée de gardes nationales accourues des départements voisins, au moment où la nouvelle de la présence du Roi à Varennes s'y est répandue. Nous espérons le joindre ce soir. Nous avons donné sur son passage les ordres les plus précis pour la sûreté et la tranquillité de son retour, et nous avons été parfaitement secondés par les dispositions des citoyens. Partout l'impression du départ du Roi a été la .même qu'à Paris ; la contenance du peuple est tranquille et fière; nous n'avons cessé de recueillir les témoignages de sa confiance et de son respect pour l'Assemblée nationale. c. Nous avons l'honneur d'être, etc.
« Barnave, Latour-Maubourg, Pétion (1). *
Et le lendemain, à trois heures et quart du marin, ils écrivaient à l'Assemblée une lettre ainsi conçue :
c Dormans, le 24, à 3 h. 1/4 du matin.
t Monsieur le Président,
< Nous avons joint le Roi à peu de distance d'Épernay. c II était dans une voiture avec la Reine, le Dauphin, Mat dame Royale, Mme Elisabeth et Mmede Tourzel. Leurs doa mestiques étaient sur le siège ; deux femmes suivaient « dans un cabriolet. Un peuple immense et en armes était < sur la route.
c Nous nous sommes approchés de la personne du Roi. i Nous lui avons 'fait part de notre mission, et nous lui c avons donné lecture du décret de l'Assemblée nationale;
i\) Pièces juslif., LXX1, p. 2-23.
« nous en avons fait également lecture aux braves citoyens a qui lui servaient de cortège.
« Nous avons institué M. Dumas leur commandant, et « nous nous sommes rendus en bon ordre à Dormans, où « nous passerons la nuit. Demain nous nous rendrons à f Meaux, et le surlendemain à Paris.
« Ce qui ralentit notre marche, c'est l'afiluence des gardes c nationales qui se rendent de toutes parts sur le passage c du Roi, pour l'escorter, et dont nous devons louer le zèle « et la conduite prudente et généreuse.
« Nous sommes avec respect, etc.
« Pétion, Barnave, Latour-Maubourg, Dumas (1). »
Ce qui se passa pendant la route, à partir de la remise du Roi et de sa famille sous la main de l'Assemblée nationale par l'entremise de ses représentants, et ce qui se passa à Paris lorsqu'ils y furent arrivés, n'entre pas dans le plan qu'on s'est proposé en préparant et en publiant cette relation.
Cependant-, pour ne négliger aucun des documents dont la reproduction, dans un ordre logique, forme la seule tâche qu'on se soit imposée, nous rapporterons textuellement ici deux actes de Tronchet, membre de l'Assemblée, et faisant partie d'une commission nommée par elle pour interroger le Roi et la Reine, et recueillir de leur bouche les circonstances du départ et la révélation de leurs dernières intentions en l'effectuant.
Cette mesure était bien inutile, si elle n'avait que ce but; le Roi, avant son départ, avait, sous la date du 20 juin, adressé à l'Assemblée nationale une proclamation dans laquelle il exposait tous les griefs qui l'avaient décidé à
(1) Pièces justif., LXXII, p. 223.
prendre ce parti, et particulièrement le défaut de liberté personnelle, qu'il considérait comme un outrage et comme un empêchement absolu à ce qu'il mît en pratique ses attributions constitutionnelles.
De plus, on ne pouvait exiger des réponses bien catégoriques, et qui fissent connaître des intentions que les événements pouvaient modifier.
Cependant MM. Tronchet, Adrien Duporl et d'André avaient reçu la mission, par un décret spécial du 2G juin, de faire subir au Roi et à la Reine cette mesure humiliante à laquelle ceux-ci ne voulaient pas se soumettre. Ces commissaires le firent avec tous les ménagements et le respect dus à ces augustes justiciables, et un historien de la Révolution, M. Mignet, va jusqu'à dire que les réponses du Roi lui furent dictées par les commissaires exclusivement chargés de les recueillir et de les constater.
Ils en rendirent compte à l'Assemblée par un procèsverbal du même jour, et il résulte de celte pièce, telle qu'elle a été reproduite par le' Moniteur, que le Roi s'exprima en ces termes :
t Je crois voir dans l'intention du décret qu'il ne s'agit c pas d'un interrogatoire ; mais je veux bien répondre au c désir de l'Assemblée, et je ne craindrai jamais de lui « exprimer ma pensée.
c Les motifs de mon voyage sont les outrages et les me- « naces faits à ma famille, et ces insultes sont restées imc punies. J'ai cru, pour la sûreté de ma famille et la c mienne, ne pas devoir rester à Paris < j'ai désiré le « quitter. C'est pour partir plus librement que j'ai choisi c la nuit. Jamais mes intentions n'ont été de sortir dfs < frontières du royaume. Je n'ai eu aucun concert avec les c puissances étrangères, ou avec les Français émigrés du c royaume. Je pourrais donner pour preuve de l'intention
« que j'avais de ne pas passer les frontières que les lot gemcnts étaient préparés pour me recevoir à Montmédy. « J'avais choisi cette place parce que, étant fortifiée, ma «c famille aurait été en sûreté, et parce que, étant près des frontières, j'aurais été plus à portée de m'opposer à toute espèce d'invasion dans la France et, si on avait voulu en tenter une, pour me porter moi-même au lieu du danger. Enfin j'avais choisi Montmédy jusqu'au moment où j'aurais pu choisir une autre retraite; un de mes principaux motifs était de rétablir la force du gouvernement et d'assurer ma liberté.
c Si j'avais voulu sortir du royaume, je n'aurais pas envoyé, le même jour, une déclaration à l'Assemblée nationale; j'aurais attendu que je fusse hors des frontières ; je conservais toujours le désir de retournera Paris. C'est dans ce sens que doit s'entendre la dernière phrase de mon Mémoire : Français, et vous qu'il appelait les ha' bitants de sa bonne ville de Paris, revenez à votre Roi; il sera toujours votre ami.:..
c Je n'avais dans rna voiture que 13,500 liv. en or et 500,000 liv. en assignats, contenues dans le portefeuille qui m'a été renvoyé par le département. « Je n'ai averti Monsieur que peu de temps avant notre départ. Il n'a passé dans le pays étranger que dans l'intention de revenir à Montmédy, et pour ne pas prendre la même roule.
c J'avais ordonné, quelques jours auparavant, aux gardes du corps qui étaient à mon service de se faire faire des habits de courriers pour porter des dépêches; ce n'est que la veille que je leur ai appris qu ils devaient m'accompagner.
« Je n'ai pris mon passeport pour Francfort que parce « qu'il ne s'en délivre pas, au bureau des affaires étran-
gères, pour l'intérieur du royaume; et la route indiquée n'a pas même été suivie. Je n'ai jamais fait d'autre protestation que celle que j'ai adressée à l'Assemblée le jour
< de mon départ ; elle ne porte pas même sur le fond de c la Constitution, mais sur la forme des sanctions, sur le c défaut de liberté dont je devais jouir, et sur ce que les « décrets constitutionnels Jie m'a y an t pas été présentés en c masse, je ne pouvais en juger l'ensemble. »
La principale partie de ce mémoire roule sur le défaut des moyens d'administration et d'exécution. «r J'ai reconnu « dans mon voyage que l'opinion publique était en faveur de « Fa Constitution. Je n'ai pas cru pouvoir connaître pleine- « ment cette opinion publique à Paris; mais, dans la route* « par tous les éclaircissements que j'ai pris, je me suis cont vaincu combien il est nécessaire, même pour la Constitut tion, de donner de la force aux fonctionnaires établis c pour maintenir l'ordre public. Aussitôt que j'ai connu « l'opinion publique, je n'ai pas hésité à faire le sacrifice « de mes intérêts personnels pour le bonheur du peuple, t objet de mes désirs. »
A ces explications, les commissaires ont ajouté un rapport à l'Assemblée, que nous trouvons écrit de la main de Tronchet :
t Messieurs,
c En exécution des ordres contenus dans votre décret
< d'hier, nous nous sommes réunis, MM. Duport, d'Amîré c et moi, et nous sommes rendus au château des Tuile- « ries, sur les sept heures du soir, précédés de deux huis- « siers. Nous avons été introduits dans la chambre du
< Roi, où nous l'avons trouvé seul. Après avoir fait lecture « de la totalité de votre décret, j'ai cru devoir observer au
i Roi que la déclaration que nous étions chargés de re- « cevoir, par l'art. 3 du décret, se référant aux mêmes t objels sur lesquels l'Assemblée nationale avait ordonne « une information par l'art. ier, nous paraissait devoir c porter, conformément au texte de cet article, sur les évé- « nements de la nuit du 20 au 21 juin, ainsi que sur les t faits antérieurs ou postérieurs qui y étaient relatifs.
c Le Roi a pris la parole, et après nous avoir fait ob- « server qu'il n'entendait pas subir un interrogatoire, mais «c qu'il consentait de répondre au vœu de l'Assemblée, en c s'expliquant sur l'objet qui lui était indiqué, il nous a c fait les réponses que vous trouverez contenues dans c notre procès-verbal, et que nous avons recueillies de sa « bouche, et dans les mêmes expressions dont il s'est servi.
c L'opération finie, le Roi a pris lui-même de nos mains <r le papier, dont il a fait lecture à voix haute; et ayant c reconnu qu'il ne contenait que la rédaction faite de sa c narration, il l'a signé. »
Les commissaires devaient aussi entendre la Reine; ils rendent compte de l'exécution de leur mission à cet égard :
* Et après avoir reçu la déclaration du Roi, nous tious < sommes transportés à l'appartement de la Reine; nous « avons trouvé le Roi et Mme Elisabeth qui étaient prêls « à se mettre à table. Madame Elisabeth nous ayant ob- « serve que la Reine ne pouvait pas nous recevoir en ce « moment, parce qu'elle venait de se mettre au bain, « nous l'avons priée de vouloir bien nous faire indiquer « par la Reine l'heure à laquelle elle pourrait nous rece- « voir; Mme Elisabeth nous est venue rapporter elle-même c que la Reine pourrait nous recevoir le matin, vers les c onze heures; nous nous sommes retirés.
c Étant retournés ce matin chez la Reine, nous avons c été introduits dans la salle à manger, où nous lavons c trouvée seule. Nous lui avons fait la lecture de votre déc cret ; nous lui avons fait la même observation prélimic naire que nous avions faite au Roi; après qu'elle nous c a dicté la déclaration que vous trouverez contenue dans c un second procès-verbal, la Reine a relu elle-même < cette déclaration, de même que le Roi l'avait fait, et a c signé et paraphé le bas de la page, c Telle est, Messieurs, la manière dont nous avons exécuté la mission que vous nous avez confiée. Nous désirons avoir rempli nos devoirs avec l'exactitude scrupuleuse que son importance exigeait (1). »
Nous croyons devoir, comme complément du constat de. cette démarche, reproduire la réponse de Marie-Antoinette, comme nous avons reproduit celle de Louis XVI :
« Je déclare, a dit la Reine, que le Roi désirant partir c avec ses enfants, rien dans la nature n'eût pu m'empê- « cher de le suivre ; j'ai assez prouvé depuis deux ans, c dans plusieurs circonstances, que je ne le quitterais € jamais, et j'ai été surtout déterminée à le suivre par c la confiance et la persuasion que j'avais qu'il ne quitterait jamais le royaume. S'il eût voulu en sortir, toutes mes forces auraient été employées pour l'en empêcher. La c gouvernante de ma fille, malade depuis cinq semaines,
< n'a reçu des ordres que deux jours avant notre départ.
< Elle ignorait absolument sa destination; elle n'a emporté avec elle aucune de ses hardes; j'ai été obligée
c de lui en prêter. Les trois courriers n'ont pas su plus
(1) Pièces justif., LXX1I1, p. 224.
« qu'elle leur destination. On leur donnait de l'argent c dans la route, où ils recevaient successivement nos or* « dres ; les deux femmes de chambre n'ont élé averties « qu'à l'instant du départ; Tune d'elles, qui a son mari € dans le château, n'a pas pu lo voir. Monsieur ne s'est c séparé de nous et n'a pris la route de Mons que pour « n'être pas embarrassé et ne pas manquer de chevaux c dans la roule (1). Nous sommes sortis par l'appariec ment de M. deVillequicr, et, pour ne pas être aperçus, « nous le fîmes séparément, à quelque distance les uns des c autres. »
Telle était la situation des fugitifs aux Tuileries dans les jours qui ont suivi leur retour.
Au moins le Roi voulait-il, tant était grande la noblesse de son cœur, assumer sur lui seul toutes les conséquences du voyage, et décharger ceux qui s'étaient sacrifiés pour lui de tout le poids de responsabilité qu'il pouvait leur enlever. Le lendemain, il envovait chercher les commissaires de l'Assemblée, et ceux-ci faisaient à l'Assemblée, qui les avait autorisés à se rendre à l'invitation du Roi de revenir aux Tuileries, le rapport suivant de leur démarche :
(1) Ce passage explique de toute nécessité la parfaite connaissance qu'avait Monsieur du projet de départ, du mode qu'on avait adopté pour son exécution et de la route que le Roi devait suivre. Ce n'est donc pas sans étonnement qu'on lit à la page 88 de la relation d'un voyage à Bruxelles et à Coblentz : « 11 faut dire que je ne connaissais < rien du plan d'évasion. »
11 est évident que la mémoire de Sa Majesté est ici en défaut, et cela d'autant plus certainement qu'à la page 40 l'auteur dit positivement que le Roi, au moment de partir, lui déclara qu'il allait à Montmédy et lui ordonna positivement de se rendre à Loqgwy.
D'ailleurs, cette connaissance résulte de plusieurs autres passages de la brochure que nous aurons occasion de citer.
< Messieurs,
c Nous étant rendus auprès de la personne du Roi, en
c conséquence de l'autorisation que vous nous aviez don-
c née, et ayant été introduits dans sa chambre à coucher,
c et seuls avec lui, il nous a dit qu'il avait cru devoir
4 nous appeler, parce qu'il s'était rappelé qu'il n'avait
c pas fait mention, dans sa déclaration, de Tordre qu'il
t avait donné à M. de Bouille, pour qu'il eût à protéger
€ son voyage à Montmédy depuis Châlons. Sur l'observa-
« tion que nous lui avons faite que cet ordre était actuel-
c lement connu par l'arrestation de M...., le Roi nous a
« déclaré qu'il ignorait ce fait, et que dans cette position, il
< croyait inutile de faire aucun supplément de déclaration.
« Signé : Tronchet (1). i
Le langage humain est insuffisant pour exprimer ce que le cœur éprouve de tristesse lorsque, même après plus • d'un demi-siècle écoulé, on pénètre par la pensée dans l'intérieur de celte royale famille, et qu'on se met en présence des augustes captifs, mesurant tous les dangers de l'avenir sur les douleurs et les humiliations du passé et du présent.
Détournons nos regards attristés dû spectacle que présentaient ces puissances déchues, ces têtes illustres courbées et découronnées ; et pour achever l'œuvre de ce récit, revenons à des détails moins pénibles.
(1) Pièces justif., LXXIV, p. 2-25.