CARNET D*UN TROUPIER
noyé ; les survivants, entraînés par la foule tumultueuse, hurlante ; et puis, le supplice des prisonniers.
Le fleuve coule doucement, à marée basse ; quelques roches émergent au milieu du courant ; les deux rives sont agréablement boisées ; tout un tableau de calme et de paix... Et nous restons là, stupides d'horreur.
On nous amène quelques paysans, des Chinois : ils serviront de coolies. On les confie à des tirailleurs tonkinois qui, tout fiers, emmènent leurs captifs, chaque Annamite empoignant son Chinois par la longue natte tressée. Et, triomphants, ils rient à belles dents noires, ils injurient les éternels ennemis de leur race : tableau de genre, qui pourtant est aussi un tableau d'histoire.
2S décembre.
La première nuit, nous avons dormi dans la pagode fortifiée, au pied d'un mamelon boisé, grand panache vert au milieu de la plaine.
Maintenant, on nous cantonne dans la principale rue de Monkay. Nous sommes employés à démolir les maisons inutilisées autour du cantonnement : le cœur se serre à voir détruire tant de foyers où des générations vécurent heureuses ; et nous suivons des yeux le vol effaré des chauves-souris qui tournoient sur nos têtes et fuient les maisons éventrées. — Et la vie de garnison reprend, monotone, avec ses corvées régulières et les soirées au quartier, les longues soirées où il faut subir les sentimentales chansons des Pilous et des prétentieux Bridais.
2 janvier 1887.
Huit Chinois, essayant de mettre le feu à des cases annamites, ont été pris sur le fait. On les fusille à l'endroit même où les six hommes ont été suppliciés, sur la triangulaire placette entre Iloa-Lac et Monlay. Et nous voici transformés en fossoyeurs. Des coolies suspendent chaque corps à un bambou. Le pantalon d'un des Chinois traîne sur le sol et laisse voir la chair blême, les maigres fesses du misérable. L'homme est pendu par les coudes, les avant-bras retombant en arrière, la tête penchée sur la poitrine, les longs cheveux collés au visage sanglant. Les genoux laissent un sillon dans la poussière, et du front le sang caillé s'égrène en perles rouges et noires, à chaque soubresaut violent.
On nous amène une jonque de bœufs. Elle est mouillée pour le déchargement sous nos fenêtres. La rivière coule bleue, joyeuse et lente. Un vent frais secoue sur l'autre rive les panaches vert-tendre d'un champ de cannes à sucre. Au soleil, des soldats en manches de chemise travaillent sur la jonque, — avec les coolies du bataillon, qui ont tous autour du corps, en écharpo, leur couverture de laine écarlate. On hisse les bœufs de la cale, puis, d'un brusque mouvement, on les jette à l'eau ; la fraîcheur les ranime ; ils nagent un peu, prennent pied et s'arrêtent, humant la brise avec délice, tournant à droite et à gauche les globes effarés de leurs prunelles, et reposant leurs membres ankylosés ') w un séjour dans la cale étroite et sans air.
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3 janvier.
Reconnaissance vers le sud, à travers un pays plat, coupé de bouquets de bois et de verts mamelons en cône. On jurerait des coins de la France, sans les longues feuilles retombantes des bananiers et l'éventail qui s'étale sur la silhouette élancée des cocotiers. Une bande de pillards — des alliés — nous suit, mettant à sac les chaumières, brûlant tout. Et de tous côtés on voit, sur la grisaille des paillotes, sur le jaune doré des meules, sur le vert tendre des bambous, éclater la rouge flamme et monter la fumée blanche qui bleuit en se fondant dans le ciel. Puis on entend les nœuds des bambous péter comme des coups de fusil, et les toitures s'écrouler avec mille fracas qui font dire à un soldat : « Tiens, on dirait qu'y a les couvreurs 1 »
Voici que nous obliquons vers le nord-ouest ; et le détachement s'enfonce dans les massifs de montagnes sèches, rocailleuses et broussailleuses — pareilles à nos garrigues du Bas-Languedoc — qui bordent le Quang-Tong et le Quang-Si. Au passage, j'ai remarqué une maisonnette de bois : on eût dit le frais cottage d'un garde-barrière ; entourée d'un verger et d'un champ de patates, elle s'élevait dans le repli d'un vallon ignoré, au milieu d'une région inculte, loin de toute autre habitation humaine. Les choses ont, comme les êtres, leur physionomie triste ou joyeuse, avenante ou terrible; les œuvres de l'homme surtout sont faites à son image, sans môme qu'il ait voulu cette ressemblance ; et la maisonnette isolée mo faisait aimer son habitant inconnu^ que je devinais d'aspect honnôle^ hos.
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pitalier et gai comme elle. Annamite ou Chinois, il fat sans doute un ami de la solitude, un philosophe d'instinct, celui qui érigea dans ce désert son humble case. Quelles peines subies, ou quelle suite d'idées l'amenèrent ici ? — Ainsi, dans cet autre monde nous retrouvons chez l'homme, non seulement les sentiments généraux qui sont le fond et le patrimoine commun de l'humanité, mais aussi,, très probablement, ces états d'esprit particuliers, ces subtiles nuances du sentiment et de la pensée, que nous sommes portés à croire le privilège de nos organisations affinées.
Dans un sentier perdu, nous croisons un Chinois —• peut-être mon philosophe — courbé sous un fléau qui supporte deux paniers d'arachides. 11 ne se sauve pas à notre approche. On le prend, — et on le fusillera ce soir.
Et nous allons toujours, montant de plateau en plateau.
Enfin, de très haut, nous voyons la mer jusqu'au cap Paklung et jusqu'au delà d'Ackoï ; et, au pied des monts, la région fertile de la plaine et des collines, et les rubans brillants des arroyos. Les brises salées du golfe soulèvent de hautes lames qui roulent là-bas en lente houle vers Haï-Naa.
20 février.
Voici que m'arrive l'ordre de rallier Hanoï. Embarqués à Mui-Ngoc, au bas de la rivière de Monkay, sur une chaloupe chinoise, nous longeons maintenant les longues îles, les terres rouges et sèches qui s'élèvent en pente douce avec de régulières allées d'arbres aboutissant à des înassifg touffus, 1^ mer apparaît à
CARNET d'uII TROUPTVK 201
bâbord entre deux vertes pointes d'îles, d'où se détachent deux lignes de roches qui, parallèles, semblent se rapprocher jusqu'à se confondre, là-bas, au large, sur l'onde grise.
Plus loin encore sont semés d'autres îlots, et, comme de grands oiseaux, se hâtent vers l'orient deux voiles de jonques de pêche. Puis, les îles boisées se développent à bâbord en chaîne monotone, une suite de mamelons généralement arrondis, d'égale hauteur, hérissés d'arbres où, dans le fouillis vert des frondaisons, éclate parfois la touffe sanglante d'un a flamboyant ».
Le beau paysage pour relire Mistral et Hugo, Mireille et les Contemplations ! Dans la nature sauvage et primitive des îles côtoyées, mettons toute la poésie des livres; donnons ce coin de terre pour cadre aux évocations des grands rythmeurs ; — ce cadre s'harmonise aisément avec elles et leur ajoute on ne sait quel charme étrange.
SI février.
Hier, nous avons mouillé au milieu de la baie de Faï-Tsi-Long. La lune se levait au ras des flots que son reflet coupait en longue traîne. Puis elle monta dans le ciel : les hauts rochers s'érigeaient en relief sur fond bleu. Le clair de lune ne jouait pas dans les arbres; point do ces jolis effets de transparence, de verdure trempée de clarté, qu'a si bien chantés Hugo :
Le clair de lune, aa bord du Neckar, fait soudain Sonores et vivants les arbres pleins de fées.
La végétation des roches, rude, bourrue et laineuse comme la tôle d'un nègre, ne se prèle pas à ces jeux
FUMEURS D Of lUM
de la lumière. Mais nous avons pourtant joui de la nuit et de la clarté tremblante dans Feau, et je trouve cette simple ligne en mon carnet : « Lenteur des heures, silence absolu, étrange sonorité métallique des voix des matelots qui révent dans la limpidité de Tair. »
A Quang-Yen.des amis annamites, toute une famille, viennent nous saluer. Deux barbons sont arrivés jusqu'au bateau, et loin derrière eux sont restés une aïeule malade, qui n'a pas pu courir assez vite, et deux femmes qui la soutiennent. Elles nous regardent, la main en abat-jour sur les yeux. Ces femmes portent des vêtements flottants, à peine retenus à la taille par une ceinture lâche, comme dans les images de la Bible; elles nous saluent timidement, et les hommes nous prodiguent de grands gestes d'adieu, les gestes désolés des amis qui restent à ceux qui s'en vont. Et qui donc pourrait ne pas croire à l'affection de ces braves gens, puisqu'elle s'exprime à la manière de nos affections à nous?
Adieu ! nous allons peut-être rentrer en France. Nous vous quittons sans doute pour jamais : adieu aux fatigues, aux souffrances, — hélas ! aux sympathies déjà formées. Adieu, nous ne reviendrons plus.
Encore un mois et nous vous aurons oubliés, et d'autres affections se seront levées en nos âmes, remparts interposés entre la veille et le jour présent, cachant les affections d'hier. Mais, derrière le mur qui t'aveugle, il y a encore des plaines, des arbres, de l'eau ; et derrière les sentiments nouveaux, il y a les affections passées, — perdues de vue, non pas mortes, — et un jour nous les reverrons de loin, sans détails, mais réunies çn un magnifique ensemble ; ainsi,
CARMT d'cw troupier 203
du haut d'une montagne, les obstacles d'en bas ne glanant plus la vue, on voit à la fois une contrée tout entière.
Et nous sommes partis, après le soleil couché,
filant à petite vapeur vers les roches noires qui bordent la rive droite du Song-Nam-Trièu, — dans la mélancolie du soir qui tombe.
DEUX ANS IPRLS
Hûï-Ninh.le 20 août 1888.
Cette nuit, je me suis couché au seuil de notre logement, près de la pagode forliliée où nous avons dormi en 1085, le jour de l'entrée des troupes à llonkay. Et j'ai essayé de revivre les heures d'autrefois. Le premier soir il me souvient d'être sorti, comme aujourd'hui, et d'avoir longuement regardé dans l'ombre.
Les sentinelles criaient : Qui vive^. — comme à présent font nos miliciens ; le ciel était, comme ce ciel d'août, merveilleusement étoile ; et l'atmosphère très pure le plaçait à une hauteur étonnante... Mais de ceux qui, cette nuit-là, respiraient ici, seul je suis resté. Les uns sont rentrés en France; d'autres reposent à cinq cents mètres de notre case, dans leur fosse anonyme ; d'autres sont arrivés à bon port, dans les cimetières de Quang-Yen, de Hanoï, de llaiphong, — après l'escale de l'hôpital, — ou durment sur les mamolons, en
204 PUMEURS d'opidu
plein désort, le long de la frontière du Qaang-Si, semés çà et là par les colonnes en marche. Et ces derniers sont, peut-être, de tous les plus heureux, eux dont la poussière ne se mêlera plus à la poussière des êtres et des choses d'Europe : — ceux-là n'ont pas voyagé pour rien, puisqu'au bout du voyage ils ont trouvé l'absolu vepos, et déserté notre fourmilière.
ï.es grenouilles-bœuf allernentavecles grillons, comme un épouvantable fracas de cuivres avec le nasillement d'un hautbois. A cette heure, les cigales qui, pendant le jour, bruissaient au soleil, aussi férocement que dans les pinèdes provençales, dorment accrochées à l'écorce des pins. D'heure en heure, on entend le gecko courir le long des charpentes, puis, après un bref appel en préambule, déclancher à plusieurs reprises son clapement disyllabe, ronflant comme une toupie, vibrant, d'une étonnante sonorité, d'une merveilleuse richesse de timbre.
Au loin, sur la rive chinoise, des chiens de ferme aboient à la lune. Et je pense à ces hameaux de là-bas, à ces fermes éparses dans la plaine, et dont je puis voir les feux, — à toutes ces vies humaines séparées de nous par un arroyo guéable, à tous ces êtres, nos voisins, faits comme nous, aimant et haïssant si souvent à notre manière, étayés d'un squelette identique au nôtre ; — et pourtant si étrangers à nos idées les plus chères, si loin de nous par la pensée. — Et les chiens, §ur la terre chinoise, aboient à la lune qui éclaire im-
«abmet d*un trouver Î05
partialement les deux rives, comme elle les éclai.^ait aux temps légendaires du guerrier Ly-Ong-Tliàn ; elle luit pour nous et pour les autres, comme elle a brillé pour les hommes d'autrefois, comme elle luira pour de nouveaux venus
Quand nos fosses auront fait place à des sillons.
Comme nos paysans, les nhà-quê d'Annam ont interrogé sa face moqueuse, et reconnu rhomme de la lune. Celui-là, au temps où il vécut au bon pays tonkinois, s'appelait Thang-Cuôi et fut en son siècle un fiefîé menteur, bonhomme tout de même. On rit encore aux veillées de ses jolis tours : pensez donc ! il a trompé la lune elle-même, et le Ciel avec, et le seigneur ^a;i-Co, Taïeul des Dieux et des Génies. Allez donc tenir rigueur à un malin de cette force ! — Thang-Cuôi, pauvre orphelin, gardait les buffles de son oncle. En ce temps-là, les Annamites ignoraient encore l'art des caractères d'écriture, allaient nus, se nourrissaient de racines, de rats, et de tout ce qui a vie, et se terraient dans des trous, à la manière des taupes. Thang-Cuôi, l'ambitieux, rêvait de monter dans la Lune et de s'y installer confortablement. La voûte céleste, en ces siècles reculés, n'était pas loin de la terre, mais l'unique habitant du Ciel, le seigneur Ba?i-Co, un grognard à barbe grise, entendait y rester seul et eut mis fin, par un carreau de sa foudre, aux tentatives du misérable Thang Cuôi. Comment notre ingénieux pasteur s'y prit pour tromper Ban-Coy pour faire rire le Ciel lui-même cl pour «'im«
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palroniser là-haut, c'est ce que le premier Annamite vous expliquera mieux que nous. Le Ciel avait besoin d'un menteur pour dérider ses ennuis : il prit Thang- Cuôi. El si vous restez incrédule, vienne la pleine lune, nous vous montrerons en plein firmament la face impudente et le large rire de l'imposteur.
Il me plaît ainsi de recueillir les légendes : et non pas la version officielle qui se perpétue, pure de tout apport fantaisiste, dans l'immuabilité des caractères, mais la légende altérée par les plus stupéfiants racontars de la tradition, la légende modifiée jusqu'à devenir méconnaissable en passant par la primastique imagination d'un paysan d'ici. Les populaires recueils de chants ont mêlé le nom et les aventures de Thang-Cuôi aux longs bavardages des veiliées : le bon prolétaire va travailler sur cette matière, pétrir en s'amusant la pâte molle de la légende ; mais en recueillant par centaines les contes ainsi transformés, et en les confrontant avec le texte officiel, nous verrons de quelle façon et dans quel sens ils ont été obstinément modifiés ; nous remonterons de cet effet à sa cause, au cerveau de l'indigène, au moule qui donne sa forme aux légendes qu'il a contenues ; nous pourrons ainsi étudier ce cerveau, d'après des phénomènes constatés et précis, et ajouter peut-être un chapitre à la psychologie annamite.
Et la pensée vagabonde ainsi au hasard, par le calme de ces lentes heures, d'autant plus librement que c«tle nature tropical», ù belle, arec ici lunes claires.
avec ses nuits constellées de soleils, nuits d'une limpidité et d'une douceur ultra-italiennes, nous laisse presque indifférents ; elle n'éveille pas, chose sigulière à penser, ces puissantes mélancolies que font monter des nerfs au cœur et du cœur aux yeux les tièdes nuits de France. Expliquez cela ! 11 semble qu'ici la vulgarité des plaisirs, des affections même, devrait exaspérer en nous les regrets et les aspirations, et que l'imagination en pourrait jaillir avec plus de force et d'élan hors de la vie quotidienne. Peut-être le manque de communion avec les choses, l'indifférence, viennent-ils de ce que nous nous sentons instinctivement étrangers à ce qui nous entoure. Et pourtant les Israélites ont connu en terre étrangère, super flumina Dabi/ loîiis, les émotions qui nous fuient ici.
Oui, les paysages sont admirés, mais ils ne sont pas aimés, en raison directe de leur beauté. Je dirai môme que les habitants des plus merveilleuses régions, les Hindous, les Malais, sont moins intimement attachés à leur pays, par toutes les fibres du cœur, que les indigènes de moins belles contrées à leur coin de terre. Ils n'auront pas pour leur étonnante patrie cette affection chaude, fervente, profonde, qu'un provençal a pour ses étangs malsains et les galets de ses grèves, qu'un breton garde à ses landes fleuries de gcncHs et de bruyères, or et lilas u printemps.
Oui, en dépit de ce que j'écrivais autrefois, nous, enfants des pays tempérés, ce (juc nous cherchons dans la nature, c'est l'homme avant tout. J'ai vu dans la baio d'Along des cirques plus beaux (juo l'abrupte muraille de Vaucluse ; j*ai admiré, el l'émotion était purement esthétique ; et pourtant ïious visitions ces cirques en
^08 fUMEtRS D'OPltJM
plein soleil ou sous les lunes d'été, à l'aube, au crépus* cule, et la terre et le ciel et la mer accordaient leurs harmonies en une merveilleuse orchestration.
Nous av«ns parcouru des régions immenses où chaque site eût peu servir de décor et de cadre aux plus exquis poèmes d'amour ; et cela n'émouvait aucun de nous comme le moindre mas de Provence, tapi entre deux cyprès effilant leurs cônes noirs vers le ciel, en ces coins de pays où la terre, véritable alluvion d'aïeux, fait partie intégrante de notre famille et de nousmêmes.
Et pourtant, prêt à quitter ce pays, j*en comprends parfois le charme. Ces jours derniers, les crépuscules ont été d'une pureté, d'une splendeur inexprimables; les rares nuées blanches que le couchant embrasait, — les dorant et les empourprant tour à tour, — « flottaient comme des continents en voyage » ; et dans le cadre minuscule du jardin je regardais une dernière fois, pour ne plus les oublier, les arbres, les arbustes, les fleurs. Si souvent nous avions noté les couleurs et les teintes, nous plaisant à discerner, de nos yeux fureteurs, chaque jour plus perspicaces et plus aigus, de nouvelles nuances dans la gamme verte ; comme nous les connaissions bien, les pins dont les aiguilles semblaient, sur l'occident du ciel, des froiidaisons de métal ; et le flamboyant minuscule qui ondule avec des grâces délicates d'adolescent ; — et les feuilles des bananiers ces vastes boucliers, ces ovales panneaux de jaspe vert ! — Et (^uand la nuit tombait, nous admirions les
CaRNF.T 0 LM IKuLJ'lKtt
choses les plus banales, comme si vues pour la première fois au moment de les quitter : les lentes fumées des toits, la meule joyeuse des chiens, et la ligne vieletie qui bordait à cette heure la crête des montagnes au couchant.
Mais voici que s'élèvent des sons puissants et prolongés: c'est l'appel des grandes trompes chinoises, dans le fort de Tong-Hin. Elles répètent longtemps, longtemps, le même beuglement mélancolique, commençant très haut et descendant graduellement jusqu'aux notes les plus basses.
CNE AMD
jodrj:«al d un fusille
Et la fièvre appeUe « vivr« »
est «nfiu vaiuoue.
(E.-A. PoB. Poimts).
DANS la citadelle de Ilanoï, un 5 décembre, avant l'aube. — Guy-Emmanuel de Césade, fantassin de marine, allait mourir, condamné par un conseil de guerre « pour désertion à l'ennemi et avoir porté les armes contre la France ».
J'entrai dans la cellule. Parmi les indifférents, — le commandant delà prison, desofficier?, deux gendarmes, un aumônier, — Césade écrivait, assis à sa table de bois blanc. Il me tendit la main et se leva, en apparence aussi calme que les jours d'avant, ce blondin maigriot de vingt ans, au tfcint blanc d'un anémique. Sa face impassible comme marbre me réconfortait : pas de frisson couard, — et d'arrogance à la pose, pas davantage ; à peine un indice d'émotion dans le battement des cils sur ses fins yeux verts de lettré myope, livré par l'ironique destin à [a caserne disciplinaire.
UNE AUV 211
Côsade devait finir comme — d'aucuns diront — il omit de vivre, en gentilhomme de France et en soldat.
Avec soin, le gars sans peur relut la page dernière écrite et plia des papiers dans une enveloppe. Puis un sourire en coin de lèvre : « Vous lirez cela I » murmura-t-il : « Vous, monsieur Tanalyste, il faudra trouver ci-inclus prétexte à m'excuser, même à m aimer toujours un peu. Vous, j'entends bien : car, quant aux autres I... Et pourtant nul ne fut si bon ni méchant qu'en jugea la voix populaire. Vous arrivez à temps : cinq minutes de retard, vous me manquiez. Adieu, cher ! »
Sa ferme douceur me confondait, moi qui — tent d'années en deçà — vis mourir le petit Crémieux, et aussi l'assassin de Lebiez, et sais quel héroïsme de bonne compagnie ils arborent sous le couperet ou devant les fusils, certains de ces frêles lettrés, pareils à des femmes, par un triomphe de l'intelligence domptant aux décisives minutes leurs nerfs souffrants, et se substituant au vouloir débile pour agir à sa place. Leurs pâles figures me hantaient à cette heure où, plus ému certes que le condamné, j'ai reçu l'enveloppe et serré la main qui l'offrait. Une porte s'était ouverte, et déjà Césade — ayant refusé du geste un dernier verre devin — franchissait le seuil. Entre deux files de troupiers il s'en allait, par les sentiers de la citadelle, sous les nacres d'une blondissante aurore d'hiver. Je vis son bourgeron grisâtre et la soutane de l'abbé s'immobiliser sous le mirador de briques rougeâtres, haut et rigide, pareil à quelque énorme cheminée d'usine.
Cinq minutes encore... Et le roulement d'un feu de 3Ction. — Tout était consommé.
( Ci
212 TUMEURS d'opium
Aimeront-ils le fusillé, ceux qui ne le connurent aux ultimes jours, cet anémié de race, — mais de race en dégénérescence, — en qui la chair des guerroyeurs cuirassés d'antan trouva trop lourde la capote du troupier moderne, — Dumanet, triviale caricature des preux ancêtres ? — Ma curiosité jouissait ànoter chez lui tant de contradictions difficiles à expliquer ! En son large front aux septpointes régulières s'exaltait l'Intelligence, celle qui justifie tous les actes, ne fût-ce que par la reconnaissance de leurs causes, etdevantson impartial prétoire égale le Mal au Bien, et le dédaigne l'un comme l'autre. D'autres signes, le nez fin et courbé, les pieds étroits, hautement cambrés, l'allongement exagéré des doigts, et les mains si maigres où se croisait en bleu relief le lacis des veines : ceux-là disaient la race, comme aussi l'exprimèrent la froide bravoure de Gésade, une répugnance à trahir les hôtes pour lesquels il a trahi sa patrie, l'impassibilité appliquée sur ses angoisses en masque pour le public. Mais ce menton rentré, les rares cheveux frisottants et de cette indécise nuance : le châtain, et ces yeux verts de Celte, — c'était, tout cela, la volonté sans énergie ; et je retrouvais d'analogues témoignages dans son journal où se décèle à chaque page l'intellectuel ayant cru tuer par le seul raisonnement des préjugés que ressuscitent à certaines heures les obscures influences héréditaires. Gà et là Gésade parle, avec une timidité, de crises nerveuses dont, depuis l'enfance, il garda l'effroi, et réapparues, plus fré-
quentes peut-être qu'il n*ose le dire... Telqu*il fut, cet
homme, je le suivis avec pitié au calvaire des derniers
mois, où l'escortait un mauvais larron, voyou sinistre
uquel il réservait une inûnie commisération. Pour ce
entiment, délicat à mon sens et point vulgaire, j'ai-
lais Césade, tandis que je lisais son écriture régulière,
d'une sagesse voulue, mais aux / sans barres, aux
chutes en fin de ligne, — aux points sur les i, prolongés
en virgules, qui révèlent aux graphologues quelque bi
zarrerie de l'intellect, un déséquilibrement de l'êlr*
moral, et la folie voisinante :
JOURML
8 octobre 188...
Au nord-est du Delta tonkinois, au profond des massifs du Nui-Dao où trouvèrent asile les révoltés armés contre la France au nom de Ham-Nghi, le roi déchu. — Dans une somptueuse maison chinoise, je fumais l'opium, hier à midi, avec mon hôte Dôc-CÔ, le grand chef de la rébellion. Inquiet, malade du corps et de l'esprit, mais soucieux de n'en rien manifester, j'écoutais en apparence le maître bienveillant qui parlait, et j'observais son visage impassible comme le mien, avec l'anxiété soupçonneuse d'y surprendre des angoisses, que ces jours derniers je crus parfois deviner.
S'il m'observait aussi, rien n'en paraissait en ses paroles, alors qu'il narrait, à belles phrases lentes de lettré, d'antiques légendes et les luttes, au temps de son
adolescence, contre îes usurpateurs de Hué, pour la dynastie nationale des Tonkinois. Sans s'interrompre de parler, il me roulait de grosses pipes au bout de l'aiguille, à la flamme toujours égale, abritée par un verre en cône tronqué ; et je fumais sans compter, pour chasser comme à l'accoutumée, par la sorcellerie de l'opium, les idées noires qui revenaient toujours, toujours, bourdonner sous mon crâne. — « Déserteur I traître !... » Pour Dieu, quelle voix de l'enfer me psalmodie ces mots, et pourquoi ne puis-je échapper à leur impitoyable obsession 1 Pourtant je les connais vides de sens, ces paroles. — Traître, à qui ? déserteur, de quoi ? — Moi, jeté sur la terre sans l'avoir souhaité, et qui la quitterai pour jamais après avoir servi malgré moi de prétexte à quelques vagues phénomènes, — moi, naguère si orgueilleux de m'affirmer irresponsable, isolé qui n'acceptais ni solidarité ni devoir, — d'où vient à l'heure présente ce pouvoir sur mes nerfs d'affirmations que mon intelligence écarte et dédaigne? — D'où ? de loin, des êtres dont résulte mon être à moi, tous ceux-là qui vécurent, et dont revit la foule contradictoire sous l'ironique apparence de ma personnalité. Je vous tuerai, mots de l'enfer ! Désolants préjugés, remords imbéciles, je ne vous entendrai plus. — « Je vous tuerai, je ne vous entendrai plus », je répétais cela trente fois par minute, du bord des lèvres, pour endormir mon mal par ces mécaniques redites, puisque l'intelligence n'y pouvait rien. Et le mal s'assoupissait. Mais tout à coup la voix criait, éclatante : a Oui ! quand tu seras fusillé ! » — Elle clamait très haut cela, et l'écho s'en répercutait en des sonorités de clairons jusqu'à couvrir ma psalmodie monotone.
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Les remoros, réveillés en foule, s'accrochaient à toutes les idées pour rentrer en moi, comme les rais du soleil par les moindres tissures s'insinuent dans la chambre close. Cô souriant et poli, sans doute aussi anxieux que moi pour d'autres causes — je les dirai — ne voyait sur ma face qu'impassibilité polie et souriante ; il continuait de sa voix chantante d'Annamite ses interminables histoires, et il n'y avait entre nos deux âmes de desespérés près de hurler à la mort, que ce lien léger de son récit et de nos sourires.
Un partisan entra et, les mains jointes, parla bas au chet. Cô, roulant une pipe, murmura d'un air indifférent : « Ce n'est rien, — ce gueux de là-bas, le Français, qui va crever. » — D'ouïr cela j'ai pâli de vergogne, moi, le déserteur investi de la confiance de Dôc- Cô, qui vins ici à bon escient, répudiant les devoirs imposés. Que de scrupules ineptes, encore ! Expliquez comment, incapables de se justifier au tribunal souverain de ma raison, chassés par elle à grand honte et mépris, ils remontent m'assaillir, des nerfs et du sang où ils se tapirent en sournois. Ce Cô m'estime et m'affectionne ; il pense, je le sais, m'attester son amitié et qu'il fait cas des services rendus, quand il me distingue ainsi, sans commentaires inutiles, deVautre^ du Français. Et malgré tout se lève en moi, qui vois rouge, une haine immense, un frénétique désir d'assassiner l'étranger, d'arracher la langue insulleuse. Cela, si je le faisais, ne rachèterait — pour aucun de ceux qui m'appellent traître — la traîtrise, et n'effacerait pas à leurs yeux la souillure de mon nom. Non, jus(|u*au bout je mettrai mon orgueil à servir en fidèle la Cause et le maître délibérément élus. Donc, je demeure
KUlIEURg D OPIIM
calme, je demande à Cô surpris licence d'aller vers. « le gueux, le Français en train de mourir », — Alfred Plantin, celui que je suivis depuis la prison militaire de Dap-Cau jusqu'à ce camp de rebelles.
Je le trouve dans la pourriture liquide, au plus sombre recoin d'une infecte case de coolies. Sur une mare de boue tenace et puante on a jeté des claies de bambous, et là-dessus gît mon ami, mon semblable, mon frère. Une profonde pitié me vient. Pourtant, combien il me Ht de mal, ce Plantin, depuis notre accord — provoqué par lui — pour la fuite ! Plus d'une fois il essaya de me rendre suspect, si bien que Dôc-Gô le prit en haine et, sans mes prières, l'eût décapité. Et cela n*est rien : plutôt je le haïrais — si je pouvais hair — pour les remords que redressait en moi, quand mes raisonnements leur avaient enfin écrasé la tête, sa présence de cynique complice dont les actes reflétaient mes actes en formes ignobles, dont les pensées répondaient aux miennes en caricatural écho. Ah ! de là mes plus durs ennuis, et tant de peines que nul ne comprendra. Une profonde pitié me vient, — à le voir sous des loques sordides, vert de fièvre ; et ce frisson prolongé de la tête aux pieds, le regard douloureux de l'œil terni, et le grelottement des lèvres où se cahotent des paroles entrecoupées ! — Le pardon est facile vraiment, et la pitié trop peu méritoire, devant ce paquet de haillons et de chairs moribondes qui fit un jour trébucher ma vie honnête.
On l'a, ce iDatin, pour l'enfouir, roulé dans une
natte que dépassaient les pieds noirs de boue séchéc.
Les partisans, une foule injurieuse et curieusct lica-
aaioat de voir emporter l'ivrogne qui les égaya pour
UNE AHB
quelques sapèques, le pauvre « joyeux », jadis si fier des douze condamnations « civiles » marquées à l'encre rouge sur son livret de troupier. Ces gens nous méprisent l'un comme l'autre, et le vivant non moins que le mort. J'en souffre — point, hélas ! en mon amour-propre de garçon non impassible à l'outrage, — mais — nul ne m'en croira — parce que, il me senoble, en nous autres on bafoue la France, par notre faute Hyrée tout entière à ces haineux mépris, avec son passé d'kistoire, ses triomphes, et ses misères aussi. Oui, c'est cela, une effroyable souffrance de patriote — ce mot 1
— tandis qu'ils enterrent Plantin, les ricaneurs. El d'instinct je me suis signé vers le ciel clair, sous les falaises blanches du Nui-Dao, où frémissent des ronces et des ajoncs.
C'est trop pâtir, le dégoût va déborder de mes lèvres. Tels des assassins inconnus avouent, pour trouver le repos enfin, et jeter à bas de leur cœur le remords pire que la guillotine, tel je voudrais maintenant fuir vers un poste français et me rendre. Quel soulagement dans la fraîche cellule des condamnés ! — Et voici la Tentalionmaudile rampant commeunesournoisecouleuvre : « négocier • avant de me rendre, je le pourrais. Alors la vie sauve, sûrement ; et — qui sait ? — la fuite à l'étranger. A IIong-Kongje recommencerais de bleues années pacifiques... Quel prix pour cela? livrer le chef (ju'on redoute. Mon hôte ? un rebelle après tout, un scélérat, un pirate. J'épargnerais bien des Français destinés àmourirpar les balles de ses winchesters, je débarrasserais les provinces d'un dur exploiteur . quel « éminent service social », monsieur I^rutlhomme!...
— Oh! cette honte d'avoir pensé l'impudent sophisme,
aussitôt vidé aux égouts croupissants de rarrière-conscience ! — Non, je ne rachète pas ma désertion pard^^s traîtrises. J'irai jusqu'au bout, au poteau, devant les douze fusils.
Et ma chair grelotte à présent, à la brusque évocation de la mort prochaine. Gô est rentré au camp, ces derniers jours, seul, sans les autres chefs. Il hésite peut-être à se rendre, lui aussi, comme plusieurs le murmurent ; mais alors c'est lui qui se sauverait à mes dépens, car cei^ de Hanoï exigeront qu'il me livre. Je le devine inquiet, attristé, indécis encore; en moi s'élargit et s'allonge une ombre immense, une épouvante, la peur de mourir. Cela, que nul jamais n'en sache rien • . . •
A dix-neuf ans, engagé depuis cinq mois dans l'infanterie de marine, j'arrivai au Tonkin vers les premiers jours de juillet et fus dirigé sur Dap-Cau, à la limite du Delta. Bachelier récent, militaire dans le sang et de tradition, — mon aîné lieutenant, mon père colonel retraité, — je comptais gagner en quatre ans un galon d'officier. J'aimerais mon métier : fi de ceux-là qui usent leur basane sur la banquette du mercanti, à médire des chefs entre deux lampées d'absinthe ! Hourrah pour la guerre 1 J'avais tant blasphémé vers mes seize ans, à trouver close l'ère des belliqueuses aventures,
— et plus de place pour un Cortez, voire un Don Quichotte, en nos nations civilisées, à travers les trois continents industriels et marchands. Et voici : dans cet Extrême-Orient où l'on se bat encore, et corps à corps,
— car foin des batailles rangées, ordonnées au compas par des mathématiciens ! — je retrouvais la chance du
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grade enlevé à la pointe d*un sabre, et l'espoir de l'aventure parmi des populations frémissantes, consolées dans leurs misères par la foi hautaine de nous jeter à la mer. Et ces joies gamines, après la métropole odieuse et les haïssables égalités du tramway, de commander à la matraque un peuple de nains, quand j'accompagnais, le matin, les « caporaux d'ordinaire » au marché, sur le bord du fleuve. On faisait la loi. 11 faisait la loi, le cabot en casque, ses galons rouges épingles en pleine poitrine sur le bourgeron de treillis ; il criait et gesticulait, représentant du peuple français, sacrebleu ! auprès des boulottes marchandes. Ils faisaient la loi, les Pitous de corvée, le sac à distribution sur l'épaule, fiers comme Arlaban, le nez en l'air, attentifs à l'éloquence du gradé. C'était comme une parade comique, en entr'acte des assauts bien sonnés, dans ce cadre de hangars, — chaume et bambous, — devant les établis des minuscules Annamites. Les boîtes d'allumettes, toutes jaunes ; le vert-pâle des bananes en régime ; les paquets de bougies, bleu-sombre ; les cigarettes dans leur papier glacé de nuances tendres ; les pommes-cannelle, les mandarines, — du vert, du rouge, de l'indigo, et les couvre-sein de crépon orange étalés sur de la chair rose ; — et pour faire papilloter toutes les couleurs, un petit vent d'aurore souHlait dans les larges feuilles retombantes des bananiers. Et cette volupté de commander, de sacrer en concjuérant bon garçon, pour un échappé de l'école, qui jouisssait par tous les sens des fruits odorants, des couleurs fraîches, sous les yeux admiratifs des grasses vendeuses ! Le commandant d'armes, un vieil ami du papa, m'avait désigné pour son secrétaire. En août, juste a
six mois de service, je passai caporal. A l'hiver on par tiraitencolonnecontrelesrebellesdu Yen-Thé: l'occasion attendue de décrocher au mât de cocagne les sardines d'or. J'en rêvais aux heures de sieste et les longues après-midi d'été, quand le commandant me laissait seul dans le bureau à toit de paillotte ; et je relisais les Ordres du Jour dans les collections de VOfficiel du Protectorat, comme autrefois au collège les bouquins de Jules Verne et de Mayne-Reid. A sept heures je dînais à la cantine ; puis je rentrais en hâte à la chambrée pour lire encore, tandis que mes camarades, attardés autour des petits verres, discutaient bruyamment quelque' aléa de la manille ou du piquet.
Une tristesse pourtant, à certaines heures, enfumait les claires visions de mes espoirs. Un mal nerveux, oublié depuis la prime enfance, en une crise avait reparu, par rinfluence peut-être du climat torride. Pendant huit jours l'anxiété me supprima presque tout sommeil ; la crise — oh 1 sous forme si bénigne — m'était un terrible avertissement. Un sous-officier annamite me conseilla ; je l'écoutai, ne voulant pour aucun prix, par une confidence au major, risquer la réforme, et je fumai l'opium avec l'espoir, sinon de tuer le mal, vivace au tréfonds de mon être, au moins de l'endormir et d'en empêcher un nouvel assaut.
L'opium par la suite s'y est révélé impuissant ; mais il dissipa mes terreurs et me montra toutes choses teintées de gaies couleurs, comme à travers des vitres roses et bleu-céleste. J'arrivai vite à fumer chaque jour soixante pipes : tout l'argent reçu de France s'y transmutait, — divine alchimie ! — en vapeur et paix morale.
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Alors, au début des opérations militaires, je n'eus qu'un désir : rester à Dap-Gau, éviter les marches et contre-marches à travers la montagne où je ne pourrais fumer, loin de la case indigène si accueillante le soir. Oublieux du galon doré, j'aimais tant mon bonheur paisible! J'obtins aisément de ne partir pas : le commandant, maintenu à Dap-Gau malgré sa demande, comprit que je ne voulais l'abandonner, et ma iidélilé l'émut fort. Il me remercia, le saint homme : « Soyez tranquille, caporal ! vous neperdrezrien pour attendre. » Donc, demeuré en place, je fumai de plus en plus, cette claire fin d'automne, joyeux des craintes éliminées. Rien dans ma conduite d'abord correcte n'avertit l'offîcier de mes récentes habitudes; mais enfin, au mois de mars, alors que, plus asservi par elles, je négligeais toutes précautions pour les dissimuler, un sousoff, mon ennemi, le renseigna : chaque soir je quittais le quartier pour dormir en ville, et je ne rentrais qu'à l'appel du matin.
En effet, longtemps, j'avais fumé deux heures par jour, au crépuscule, entre la soupe et la retraite ; je me hâtais de tirer sur le bambou^ à goulées rapides, avant de gagner la chambrée.
Dans les commencements, l'opium déjà nécessaire à ma vie, je souffrais de ne pouvoir installer le lit de camp dans une jolie maison française, et me déplaisait la natte commune aussi bien quelesale contact annamite. L'indispensable intimité du chez-soi, je ne la soupçonnais alors qu'en une chambre claire, à l'européenne, — des vitres nettes, du jour dans les angles, et les verrous tirés. D'instinct et d'éducation, malaisément je m'acclimatais à ces taudis tonkinois ouverts à tout ve-*
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nant — pas une porte fermant à clef ! — Mes nerfs répugnaient à leurs coins sombres, receleurs d'insectes immondes, de poussières et d'ordures. Or, dans ces maisons, une conscience nouvelle du home à la longue s'était révélée : quand on dressait sous la vérandah, pour clore la case, un double treillis de larges claies, je me sentais plus loin de la rue que naguère à l'abri des portes ; du lit seul éclairé par la veilleuse de verre, j'appris à aimer le mystère des charpentes et des cloisons s'enfonçant dans l'ombre, et la niche profonde où veillent des effigies ancestrales, et les laques dorés dont miroite quelque relief. Moi, couché sur le côté gauche, en pleine lumière, je relisais de beaux livres, et mieux qu'en Europe je jouissais de lîaudelaire et de Poe, tandis que des indigènes bavardaient à voix basse, dans cette lourde atmosphère où se mêlent la vapeur opiacée, la fumée du tabac annamite, et l'odeur, -^ myrrhe, encens et santal, — des bâtonnets brùlantpour les pères morts. Délicieusement je veillais des nuits entières, et l'aube me chassait, vanné, les yeux rouges, les paupières cuisantes, au bureau sordide où je somnolais sur les * situations » de fourriers et les « états » de sergents-majors. Alors, comme un sirocco, des sentiments mauvais soufflaient par bouff'ées à travers le désert de mon âme ; je haïssais tout au monde, êtres et choses, — les hommes surtout, — parce que je souffrais à cette heure de ne pouvoir dans un bon lit dormir mon saoul jusqu'à l'heure de la fumerie.
Un matin, il me souvient, je regardais longuemera un troupier de mon escouade, en train de blanchir au la \ t de chaux la case des adjudants. Le brave barbouilleur se trouvait à six mètres du sol, assis sur la sellette que
OPTE AUB S-')
maintiennent des cordes fixées à la toiture. Il chantait en promenant ses pinceaux badigeonneurs, enduits de blanc, au long de la façade. J'ai ressenti l'injure de cette palpitante chanson vibrant clair dans lèvent froid, envolée par les vertes feuilles vers le ciel léger. Et, honteusement je Tavoue, j'ai fait un rêve, tout éveillo : la toiture s'écroulait, la corde cassait — dans mon rêve, — et l'homme tombait, en de comiques poses, agitant ses pinceaux dans le vide, comme un hanneton reoversé agite ses pattes, et pour crier à la mort tordant sa bouche. Il se fracassait sur le pavé de la cour. — Mais les Destins implacables me refusèrent la sensation espérée, prouvant ainsi — sots Destins ! — qu'ils me préféraient l'imbécile soldat, l'ouvrier idiot dont le chant et la gaîlé raillaient l'impuissance de mon désir.
Une affreuse existence commença après la première punition, huit jours de prison, que m'infligea le commandant, bon homme, mais raide en service, pour corroborer ses admonestations paternelles et sommations de renoncer à la pipe... Car le sergent, le vilain bougre, m'avait dénoncé comme fumeur. Renoncer ? il n'y fallait plus songer. Je promis ce qu'on voulut ; mais, en murmurant des « pardon » et des promesses, je pensais uni(juement — une idée fixe, entêtée, — aux moyens praticables de fumer, les soirs de celle semaine où je coucherais à la boîte. Au début cela marchait encore ; Je matin je sortais de cage — mon ser vice ! — pour n'y rentrer qu'après la soupe du soir ; aux heures de l'absinthe, quand le chef (ilait au Cercle des Ofliciers, je ne moisissais pas au bureau ; un saut par-dessus le mur, et je me faufilais derrière des haies
vives, sans passer par les rues, vers la bonne case où fumer mon content, si bien qu'à peine la prison réintégrée, après une haletante randonnée de cerf traqué, je tombais d'un sommeil de plomb sur le châlit. Avant le soleil levé, je sursautais, pâle, les jambes cotonneuses, la gorge sèche, le iront comme cerclé de fer, la poitrine secouée d'une toux grasse qui me ramonait . d'une glu de noirs crachats. Une belle vie, après tout. — Mais au troisième jour le sergent, mon chicaneur, prit la semaine : « On ouvre l'œil sur vous ! » — il me dit : — « méOez-vous. Vous voilà prévenu, pas ? » — Quel bavardage de hoy le renseigna ? « Avis à ne point quiUer le quartier. Et vous feriez bien de cesser l'opium, vous m'entendez? » — Je ne songeais qu'à mieux dissimuler. L'après-midi, je ne pus sortir du poste ; il fallut retourner en prison, les poumons à jeun. Je bus un grand verre d'absinthe, ce soir-là. Influence de l'alcool ? effet de ma surexcitation ? manque d'opium plutôt ? Je ne dormis pas ; et vers minuit, pour la seconde fois, une attaque me foudroya, de ce mal d'enfance que je n'osais nommer, le mal que fait oublier la fée Morphine. Personne n'en sut rien, car, seul à la prison, je me relevai avant l'aube, tête vide et membres endoloris.
Le lendemain, pour cinq dollars le boy du commandant m'apporta à ses risques une fumerie ; je me réjouis en paix dans la chambrt? des domestiques, une annexe des cuisines. Deux jours encore de tranquillité. Lt puis, pourquoi narrer au long ce qui suivit, le pauvre caporal surpris la pipe aux lèvres, la colère du commandant, le boy jeté à la rue après une rude cadouiilée -- cinquante coups de rotin — et moi cassé