‹ Fumeurs d'opium; comédiens ambulantsChapitre 14 sur 17 · ONE AVI · texte numérisé non relu

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de mon grade et de mon emploi, replongé aux basfonds de la compagnie,en mauvais troupier à surveiller? Mais, de tout cela comme d'autre chose, on gagne l'oubli sur la natte, dans Topium et la musique des phrases lues.

A des heures pourtant, Je sentais ma vie heureuse achevée et qu'il ne me restait peut-être qu'à mourir. C'était après les vomissements du matin, au cours de promenades quotidiennes à travers le cimetière abandonné : ni clôture, ni croix, ni pierres gravées, pas même une ondulation de sépulture ; la haute brousse a tout recouvert. Et jamais nul ne reconnaîtra les premiers morts de la conquête. Heureux les oubliés, ceuxlà qui retournèrent si vite à la matrice commune, sans que survive leur nom sur une oppressante dalle, ni parmi les perles noires des couronnes !

Tout un mois, par quelles roueries dépassionné fou! j'évitai les punitions et me gardai libre pour les douces minutes. Néanmoins, averti du mensonge de mes promesses — mais savait-on qu'il fût trop tard et que l'opium m'était aussi nécessaire que l'oxygène de l'air ? — le commandant tenta un effort encore pour me retirer de la perdition. Il me parla très doucement, la dernière fois, jurait-il, — de ma famille, du père informé de ma mauvaise conduite ; il parla d'un avenir vaste, clair et riant après d'insignifiants orages — folies de jeune homme ! — et de cette épée qu'un déplorable troupier, tel que je risquais de le devenir, ne doit toucher. J'ai compris assez do livres pour dédaigner ces vains dires. Cependant je pleurai, je m'en uccuse à mes pairs, en écoutant le soldat à moustache ^rise, et pensant aux douleurs des miens. Mais des

accords dénués de signification, agglomérés en des mélodies mineures, nous attendrirent aussi, parfois ; et tout fiers d'avoir pulvérisé les théories des patriotards, n'avez-vous jamais, pourtant, rêvé de luttes et d'assauts, de flottants drapeaux et d'héroïsmes, pour un pas redoublé de fanfare, la charge puérilement scandée par les clairons ou la vibration d'une peau d'âne sous les baguettes roulantes d'un imbécile ! — Je pleurai, si peu! mais vraiment j'avais le cœur gros, Vous ne me connaissez guère, tout de même, si vous m'attribuez une philosophie assez débile pour qu'elle n'aitvite réagi contre l'humiliante prépotence des nerfs. Rassurez-vous, je ne brisai pas ma pipe : l'opium m'était alors, je vous dis, une suffisante et nécessaire condition de vivre ; nécessaire, parce que je fusse mort d'en manquer (une Lapalissade, hein ?) et aussi parce que mourir me semblait préférable à végéter avec le souvenir de cette crise où dans la nuit je hurlais seul ; suffisante, parce qu'au lieu d'attendre désormais le bonheur d'un galon ou d'une vaillante aventure, je le trouvais, ce bonheur, inclus en ma pipe. Fumer, lire, songer, penser, mépriser surtout, — j'étais heureux, si heureux que même s'évanouissait l'appréhension d'être traqué de tous, égaux ou chefs, et privé d'opium. Et continua mon habituelle existence. Je m'afl'aissais, incapable de service, le teint verdâtre, sale même en mes vêtements et mon corps, moi, le raffiné qu'on baptisait au régiment : la petite fille ! — car l'énorme fatigue du débarbouillage quotidien passait mes forces. Et sur cette insouciance absolue, les punitions recommencèrent à pleuvoir, plus dru qu'avant. A présent, que m'importait ? On punissait très peu, à notre com-

pagnîe disciplinée, rompue au facile service colonial ; d'ordinaire je croupissais seul en mon logis accoutumé de la prison ; je parvins à y introduire une fumerie, petite et misérable — lampe, pipe, aiguille, les trois indispensables ustensiles, — quô je dissimulais à la moindre alerte en un recoin sombre. Cela dura quatre mois, avec la tacite complicité des sous-officiers de semaine ; mais il fallait bien que je finisse par me trahir ; résultat : quinze jours de prison dont sept en cellule, de la part du commandant, et quinze jours supplémentaires au rapport de la brigade. A la cellule je ne pus fumer : une fois chez les damnés d'enfer, je souffrirai moins. Je crus passer, dans une syncope, le premier soir ; et je ne survécus qu'en avalant le lendemain les pilules d'opium que des tirailleurs tonkinois, à leur tour de faction, glissaient sous ma porte. Au septième jour, le chef, m'ayant mandé à comparaître, m'accabla d'injurieuses menaces : — « Je ne me relèverais plus, — affirmait-il, — trop bas tombé, mauvais troupier promis aux compagnies de discipline. » — Je savais qu'il ne mentait pas, le vieux, et se trompait moins encore : mais point de repentir ; j'avais trop médité, et trop méprisé déjà. De toute mon énergie je haïssais le bavard ; j'aurais voulu crier à sa face l'exécration des galons dorés, et combien j'abominais le métier dont il me proclamait indigne, — vieille brute 1 — métier servile, bafoué de qui découvrit en l'opium les sagesses, les certitudes, les orgueils d'homme libre et de contemplateur. Jadis, en bachelier vainduparcliemin, deslivres entr'ouverlsetdcs sciences entrevues, je plaisantais — sympathique pourtant — tel antique lieutenant, parraiii de cuirs iuédils, iaconso-

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lable de rater, par l'épaulelte infligée, la retraite d'adjudant à quinze ans de service, avec le « maximum de campagnes » et les médailles pensionnées. Aujourd hui, du haut de ma superbe et de mon impeccable science, — disparates arlequins de phrases, çà et là ramassés et recousus à la diable ! — je dédaignais tous les officiers, vieux ou jeunes, ignares ou savants, comme de vils absinthes, culottés de peau et culotleurs de brùle-gueules.

Ho, ho ! — je ne pleurai pas, les amis ? Je me piélai devant mon chef dans la correcte altitude réglementaire, la mine respectueuse, mais, je le sentais bien, insolent en dessous par l'exagération même des poses classiques et les trop cafardes inflexions de voix. L'homme ne s'y trompa point. Ce bon vieillard 1 II écumait de colère comprimée, sans prétexte à me notifier ce qui l'enrageait, comme à châtier l'indubitable insulte des gestes, du verbe et des yeux. Rouge de honte, — gare à l'apoplexie, brave militaire 1 — il balbutiait et grondait sous la moustache : • Oui, oui, vous me comprenez et je vous comprends, petit malheureux ! Nous nous comprenons ! (Toute sa grammaire rentrait par les conjugaisons dans cette dure caboche I ) Nous verrons à qui le dernier mot et qui rira bien ! » — Froid, correct, soumis, je le regardais sans répondre. — « Ne me dévisagez pas ainsi, je vous le défends I » — Je baissais le front, modestement, avec des airs d'honnête serviteur attristé, qui s'interdit de juger l'inexplicable égarement du maître aimé. Certes oui, nous nous comprenions. A la sortie je riais sous cape de le laisser congestionné par la fureur. Un joyeux rire en vérité, saine hilarité de gamin épanoui ; cela

fciil tant de bien aa cœur, le bon rire 1 — Et tout en riant, en ricanant, en grinçant des dents, — nom de Dieu 1 nom de Dieu ! sacré nom de Dieu ! je savais qu'il me restait pour recours unique le suicide, — ou la désertion.

Mourir ? Bah ! plutôt déserter, en quête de fortune et d'un asile où fumer en paix, à travers la Chine ignorée et cet Extrême-Orient propice encore aux aventu-» riers.

Libéré de la cellule, je ralliai la prison commune, le 24 juin. Elle abritait un seul compagnon, Alfred Plantin, «joyeux » des compagnies africaines.

Celui-là, je le connaissais un peu. En des occasions je me déclarai sympathique à ce repris de justice, vaniteux de ses vices et des condamnations d'antan. Un snobisme puéril m'incitait à scandaliser d'idiots troupiers par des argumentations exhumées de bouquins mal compris, qui égalaient le sage au fou, le méchant a riiiolfensif, l'un et l'autre asservis à des latalités éternelles. Môme, terrassant mes dégoûts, j'admirais en cet homme la martiale brute de race inférieure, le fauve (jui n'eut pas, comme nous, à tuer par le raisonner.îoîU d'honnêtes scrupules et subissait l'unique loi de l instinct, les seuls motifs d'un sang riche en fer et de iijiisclcs vigoureux. Pauvre écolier crédule, illogicjueet pédant, si glorieux de mon intelligence, si émerveillé par la volontaire élimination de mes répugnances, — inconscient de ne compter guère plus que ce « joyeux » dans le vaste univers, ignorant de moi-même, esclave du verbe étranger, comme Plantin de ses énergies animales ! Et je ne soupi^onnais guère (jue d'obscures lois physiologiques, — aveugles, indiiïérenles, souve-

raines, — se formulaient encore une fois dans mes sympathies admiralives d'adolescent à sangpâle pour le mâle primitif aux nets vouloirs irraisonnés. Et lui, pour sa part, ma débilité môme, mon éducation raffinée, toutes ces élégances vaguement perçues où d'aristocratiques hérédités nous façonnèrent, devaient — au moins les premiers jours — lui plaire en se révélant à son obtuse cervelle, et l'attirer invinciblement, comme le chien subit son maître.

Dès mon entrée, il s'empressa de me céder la moins mauvaise place et bavarda pour provoquer de réciproques confidences, avec des recherches de fin langage à la mode bellevilloise ; et par contraste je m'encanaillais en phrases de pur voyou ; — ce sentiment bizarre qui nous incite, au contact des plébéiens, à les étonner par la vilenie des mots les plus grossiers ! — Deux pilules ingurgitées, je me vautrai sur le châlit, geignant, grondant, pestant de ne pas fumer, et, en dépit de l'angoisse, flatté d'ébahir ce Plantin qui me témoignait dans ses regards l'admiration d'un mal évidemment distingué. « Lui, — affirmait-il, n'avait jamais fumé. » Parbleu ! — L'opium échappe aux simples de cette espèce. Vanter le « joyeux » en vue d'épater des troupiers, c'est bien ; proclamer la légitimité des vices et l'indifi'érence des crimes, passe encore, — comme d'applaudir par jeu philosophique à ses libres énergies de brute. Mais un instant le supposer digne de s'initier à l'opium et de s'égaler à moi par l'accession aux mêmes plaisirs, cela m'eût choqué, tel qu'une insolence de valet. Ruminant ces idées et d'autres, je souffrais en mon coin, les reins endoloris par le treillis de bambou. L'homme, glorieux de son bavar-

dage, daubait les sergents, les officiers, et la vie de chien qu'on mène dans ce sacré poste. J'approuvais de la tête ou d'un mot, las effroyablement, exaspéré d'abord par Célat de besoiîi, puis, quand l'opium en pilules apaisa les nerfs et lucidilia la pensée, par la soudaine certitude d'une mort prochaine et de l'infamie. — « Nom de Dieu 1 — criai-je, — si je ne me troue pas la peau, je suis un simple poltron. Tu parles bien, camarade. On ne peut vivre ici, — nous du moins. J'ai plein le dos, du sac et des chefs. Assez ! je lâche la rampe, je casse ma pipe ; — et zut 1 je ne veux plus rien savoir! »...

Voilà mes paroles, sans omettre une virgule. Or, cela tombait à propos dans l'oreille du nommé Plantin.

Je présenterai ce vilain gars de vingt-cinq ans, parisien du dix-huitième arrondissement, quartier des Grandes-Carrières. On l'affirmait né d'une rouleuse ; des gens avaient connu sur les boulevards extérieurs sa mère et deux sœurs, vouées au petit bleu et au vice. Un maigre nabot répugnant à voir. Des lèvres pâles, — lames de canif, — menton en pointe, des yeux renfoncés, vert de phosphore. Et certains de ses traits signifiaient la dégénérescence apte au crime : non pas l'anlilhèse des cheveux bruns et des blondes moustaches — de la fausseté sournoise, cela, et rien autre ; mais les dents irrégulières qui s'entrecroisent et se chevauchent, la paume massive des mains poilues, pattes do tortionnaire, effrayantes chez ce nain rabougri ; et le front bas, et le crâne aplati ; — tous les caractères des races imparfaitement rédimées de l'atavisme animal, jusqu'en ce>te vigueur dos muscles peaussiers, en nous atrophiée, qui mobilise à volonté le cuir de son crâne

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et le pavillon de ses oreilles. Et, avec cela, ces mêmes oreilles étonnaient, d'être mignonnes, ourlées délicatement, coquetteiie de ce mufle répulsif, — qui les devait à quel ancêtre aristocrate, coureur de prostituées ? — el enjolivant, par la grâce ironique d'un seul trait, les pires tares héréditaires jaillies en bourgeons sanieux, épanouies en efflorescences d'humeurs froides. Gomment n'ai-je pas haï d'abord cet être répugnant? Je l'ai dit. — En outre, depuis je le reconnus brave, non par instinct et tradition d'honneur, comme nous autres, mais en casseur d'assiettes, devant témoins ; et toujours chapardeur, voleur, ivrogne, et s'en glorifiant. Il m'attira par cette énergie, tant admirée de ma mollesse, et surtout par cette cajoleuse hypocrisie de subalterne heureux de servir, qu'il affectait au début ; et je crois qu'en lui fut sincère alors la déférence, le goût de se frotter à l'être plus intellectuel, plus délicat. Mais ce vague sentiment devait vite, en son âme boueuse, livrer la place à une irrémédiable haine. Pour ma part, je tirais vanité de séduire et mater, en un de ses multiples poncifs, le Criminel, cette entité farouche des romans romantiques : métier de dompteur, après tout !

... Pendant un long silence, Plantin fixa sur mes yeux ses yeux de chat... Enfin il s'approcha de moi, rampant sur la claie du lit ; puis, à voix très basse : a Veux-tu que nous désertions? » — Et je répondis: « Oui, désertons. » — La flamme vacillante d'une chandefle nous éclairait. — Vrai, je parlai sans avoir hésité, ni argumenté, ni réfléchi. Il me sembla qu'une ombre, matérielle dans le noir de la prison, se déployais au-dessus de nos balbutiements de désespérés.

Alors Plantin me confia, toujours à voix trè« basse

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