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de criminel — mais il ne voyait pas l'Ombre, lui 1 — un projet déjà mûr dans sa tcte : on gagnerait en trois jours de sampan, avec la connivence d'un guide sûr, le quartier général de Dôc-Cô qui tenait les montagnes du Dong-Triéu. Lui, Plantin, me défendrait contre tous périls en serviteur docile. D'ailleurs des Français seraient bien accueillis parmi les pirates : une importante indication, cela, car, depuis la conquête, Annamites et Chinois ne favorisaient guère les transfuges: certains, on les fit eunuques ; on décapita tels autres ; les plus heureux, on les traitait en bétes de somme, puis, exténués et malades, inaptes à tout labeur, on les restituait aux conseils de guerre, pour la fusillade. Au contraire on nous recevrait en amis : c'était convenu avec un officier rebelle. En témoignage de bon vouloir, nous renseignerions sur l'organisation défensive des postes français : on aiderait les pirates, le temps d'économiser sur nos parts de butin un peu d'argent pour la désertion à l'étranger. Du reste, Cô depuis longtemps ne combattait point les Français ; par une trêve tacite, le Protectorat, peu soucieux de saigner ses budgets aux quatre veines pour l'aléatoire entreprise de réduire ce chef, se résignait à sa domination occulte étendue sur trois provinces.
Ces projets me séduisirent. Je le pense aujourd'hui : comme le raisonnement avait détruit en moi les scrupules d'antan, l'opium — la souiïrance aussi, sans doute — abolissait ma volonté. Je songeais uni(|ucment, en gamin, à la joie des beaux rêves aventuriers enlin réalisables, aux escarmouches de guérilleros contre les bandes rivales, — un assouvissement de large vie héroïque dans la montagne, au soleil des tropi(iues. El au
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bout, si loin, si loin ! un but suprême, non pas la fuite en Clîine de thésauriseurs pressés de sauver leur bas de laine, mais l'enviable mort du combattant. Je topai, d'enthousiasme. Plantin s'occupa des moyens de réaliser le projet, avec la complicité d'un tirailleur qui prendrait la garde, à la prison, le jour et l'heure choisis pour l'évasion. J'achetai cet homme, par soixante francs, reçus de mon père la précédente semaine. Mais, relisant la lettre du pauvre vieux, quelque chose de bote comme un remords s'insinua dans mon cœur, — et c'était peut-être du remords. Cela fut vite balayé, ainsi que par une rafale, dans l'enfantine illusion de ma future vie : elle se parfumerait d'opium, d'olcool et de sang, et aussi — qui sait? — par l'amour do quelque Bradamante pareille aux deux sœurs qi;i chassèrent du sol annamite les armées tarlares. Ui!j vie de guerre, de pillage et de saoulerie, en veto nenls de soies versicolores, à dos d'éléphant, au bah /icement des palanquins. Je vous dis que j'étais fou.
Cependant, deux heures avant de partir, j'hésitai encore. 11 est si facile de faire acquiescer son intelligence à tout projet, et si malaisé de se décider à l'action 1 Môme, ayant fumé, le cœur pacifié, un brusque revirement se produisit, — elllorescence de combien de phénomènes perdus au tréfonds de l'inconscience 1 J'allais tout avouer au commandant, quand — le maudit Destin veillait — pour ne pas trahir Plantin je lui confiai ma décision. Pouvais-je m'en dispenser? — 11 ne fut plus le valet que j'avais connu ; il sentait inutile désormais la flatterie hypocrite du début ; c'était le moment où le dompteur ose, après le6 apprivoisantes
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caresses, déployer devant ses fauves les prestiges de l'énergie et de la terreur. L'homme m'injuria comme lâche, traître aux paroles données et reçues de bonne foi ; — trop tard d'ailleurs pour renoncer : les indigènes bavarderaient. Or, sous les magnétiques eiïluences de son œil dur et de ses objurgations, mes résolutions se dissolvèrent. L'appréhension me vainquit, de manquer à ma parole, à mes devoirs — grand Dieu ! — envers le crapuleux voyou : car, à cette heure, le mirage des hautes aventures s'elTaçait. Je cédais, traîné aux cheveux par la rude poigne des fatalités vers la misère et l'épouvante ; et plus d'illusions habiles à dissimuler les horreurs de l'avenir ! Il me souvint du collège, en ces années où, gamin timide et fin, obéissant et sage, le cœur déversant d'amour pour mes parents et mes maîtres, j'admirais quelques mauvais sujets bétes et cyni(iues, mes inférieurs, et me constituais leur plat séide, inquiet de démériter de leur estime si je ne m'adirmais, en actes comme en paroles plus grossier et plus méchant qu'eux-mêmes.
On quitta Dap-Cau, le 20 juin, avant la nuit, pour rallier au ileuve notre guide, un coolie déguenillé. Une heure nous suivîmes sous le soleil couchant un sentier parallèle à la route des Sepl-Pagodes. Des mares entre les rizières blondissantes reflétaient les nuées roses ; le vent les ridait de vaguetles, et de folles herbes frissonnaient sur les talus minuscules. L'Annamite nous orientait Sud-Est, vers un mamelon empanaché de pins-parasol. A cinq milles de Dap-Cau, on rejoignit la route pour suivre la ligne du télégraphe, haletants, silencieux. En CCS instants où l'anxiélé d'élro poursuivis devait supprimer toute autre pensée, lo bourdonnement
aux fibres des poteaux télégraphiques m'obsédait comme un appel suprême de l'Europe, de la civilisation qu'abomina pourtant, dès les balbutiements premiers, mon intelligence. Enfin le guide nous arrêta devant des haies vives, enceinte du village — Linh-Mô — où nous attendait un sampan.
Alors par un incident se révéla, toutes hypocrisies jetées à bas, la tyrannique volonté de mon dompteur, qui deviendrait plus exécrable mille fois, si je l'acceptais, que la discipline militaire, même interprétée par des chefs stupides. J'avais notifié mon intention d'acheter dans le village une pipe, une lampe et de l'opium, les circonstances nécessitant toute notre énergie et notre pensée maintenue lucide. Il refusa net : « Tu es fou, tu veux nous livrer ! les gensd'icinous arrêteront, si tu les forces de constater notre présence. A tout le moins, ils aviseront de notre passage les officiers 1 » — Ses arguments tombèrent à plat : « Je déserte — répliquai-je — pour être libre ; si je dois me priver plus qu'en prison, adieu, je rentre au poste. Fumer ou partir, — décide. » — Il rageait, le vilain ; il menaça, m'injuria, — vrai débordement d'égoût, ses injures. Mais je tenais ferme ; et, tel que mon compagnon se dévoilait, — finie la sympathie artificielle, l'imbécile admiration ! — je le haïssais à la mort, si bien que je faillis partir sans plus ample discussion. Par malheur, il céda, se fit aimable : je lus néanmoins une haine immense dans ses yeux à la clarté du feu de brindilles qui tremblait à l'arrière du sampan. Il m'eût jeté à l'eau, un couteau dans le ventre, sans la crainte d'être abandonné des complices indigènes, déjà tremblants de peur. Donc il se calm-^, par force. Et l'on décida de
confier deux piastres, pour les emplettes, au guide, qui connaissait des gens du village et que nous attendrions sous la paillote de l'embarcation.
Ainsi fut fait. — Une heure se passa, moine pensant qu'à l'opium, et Plantin grognant contre les intoxiqués. Le coolie revenu, on démarra de la rive et je fumai, insoucieux de l'exorbilanle chaleur, à l'aise en cet étouffoir, oublieux des dangers, de la honte, de tout au monde, — tandis que Planlin enfourchait le toit treillissé de la barque. La marée nous favorisait, et la brise ; l'équipage, sa voile de paille de riz dressée au vent, ne ramait plus. Le sampan (ilait rapidement, et jen'entendais,ci:lro(leu\ j^ipes. aue les bouillonnements du sillage.
Vers minuit nous passions, fanal éteint, en plein courant, sous les Sopt-Pagodes.On ne nous héla point: tant de barques à toute heure descendaient et remontaient le fleuve ! Rassasié, je rejoignis Plantin sur la paillote. Une chaude nuit claire, le ciel lointaincment étoile ; et parfois d'une touiïe de bambous jaillissaient en bouquet d'artifice des lucioles à myriades. Une tiède haleine s'enroulait délicieusement autour de ma chair brûlante, à nu sous le bourgcron enflé comme la voile. Sur les rives, très basses car le fleuve était haut, de fines silhouettes d'aréquiers se roidissaient ; une colline fuyait, depuis sa base couverte de chaumes sombres jusqu'au sommet tacheté de points blancs — les maisons européennes — et de flammes vacillantes — les fanaux du poste. Cela disparut au coude du fleuve.
Quatre heures encore. Les rives s'écartaient, vite, vite, courant vers l'horizon à perte de vue. Le sampan
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(liait, toujours maintenu dans le courant du fleuve épandu, toutes digues rompues, par la plaine. Et l'aube rose et triste se leva sur ce pays perdu, sur la grisaille du ciel, sur l'onde que rebroussait un souille plus frais. Nous sommes passés, ayant quitté le fil de l'eau, au-dessus d'un village submergé. Surnageaient maints cadavres gonflés, butés par les remous contre la toiture d'une pagode et des branches d'un banyan. El la proue aiguë du sampan, à dur effort de muscles et de rames, taillait cette mer saumâtre et rouge, ondulée de larges plis. En ce matin, doux et mélancolique à serrer le cœur, des larmes me montèrent, au souvenir d'autres aurores levées jadis, en d'autres pays silencieux, sur mes rêves d'aventure. Plantin, glissé sous la paillote, dormait.
Vers midi nous entrions dans la région des montagnes. L'exode se prolongea soixante-et-douze heures, à naviguer la nuit, et de jour nous amarrant, en des arroyos inexplorés des Européens, sous les berges hérissées de dense brousse épineuse. Le soir du l^*" juillet on atteignit la frontière des contrées exploitées par Dôc-Cô, l'île des Deux-Rivières.
Un chef de canton nous accueillit au village de Loai- Duc. Sans questions il nous servit du riz et quelque pitance ; puis il m'invita à fumer, devant les notables curieux, pressés sur un lit de camp. Une sordide population afïluait aux portes delà case. Notre hôte, qui s'affirmait ignorant des intentions du grand chef, avait l'ordre de nous retenir, dans l'attente d'instructions qui ne tarderaient guère.
Deux journées se passèrent. Nous ne manquions ni de riz blanc, ni de poisson salé, ni d'opium. Je bara-
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goninais l'annamite ; et tandis que Plantin ronflait ivre d'alcool, moi, le cerveau dégagé, et l'intelligence acérée par la fumée comme par une trempe vive, je faisais bavarder l'hôte dont l'exquise politesse orientale dissimulait beaucoup d'inditférence à coup sûr, — et quelque mépris sans doute : pourtant nos préjugés et notre honneur ne ressemblent guère aux sentiments parais lèles des gens d'ici. 11 se plaisait, avide de connaître comme tous les Annamites, à m'interroger sur nos mœurs et nos façons de voir. Il parlait de Cô et des autres chefs avec une évidente vénération. A quelques heures de Hai-Phon^, je me sentais en plein pays rebelle, parmi ces indigènes qui paient leurs contributions au percepteur français, chez ce fonctionnaire tonkinois qui par quinzaine rédige un rapport politique à l'adresse du résident. Plantin buvait et dormait ; entre ses lourds sommeils nous ne parlions guère, déûants et antipathiques depuis Linh-Mô.
Enfin un partisan apporta les ordres, un gaillard de haute mine ; — rien de ces aplatis, mandarins ou coolies, que nous connaissions, les seuls que rencontrent nos bravaches galonnés cavalcadant sous escorte parmi les villages du Delta. Un mousqueton en bandoulière, la cartouchière en ceinture,, on sentait qu'il était chez lui, cet homme, et qu'il avait traversé des régions où le nom de son chef valait mieux que le laissez-passer d'une porte-sceptre. 11 signifia au chef de canton de lui fournir auatre hommes pour nous conduire à Dôc-Gô.
Donc on nous passa la canguo au cou — deux bambous parallèles, réunispardeux montants mobiles qu'assujettit un cadenas. Pure formalité, car les cunguos
furent choisies légères ; nul des indigènes ne nous molesta. Avant le départ notre hôte nous servit un beau repas, m'offrit quelque pipées et m'encouragea de discrètes paroles.
Une matinale étape de quelques heures en montagne,
Le soleil presqu'au zénith. Sous le brûlant ciel pur se massent et s'étagent, en barrière sur notre horizon, d'âpres roches blanches, calcaires plaqués d'une brousse dure, sombre et frisottante. Je marche sans parler, perdu en des récurrences de pensées tristes. Plantin sifflotte ou, en charabia de troupier, essaie d'égayer les partisans, qui, sans comprendre, hâtent la marche engravée parmi les grès argileux du sentier montant. On s'engage à travers une étroite gorge, brèche taillée comme par un Roland dans les falaises à plomb. Plus vite, plus vite, pauvres déserteurs altérés, les pieds en sang; plus vite vers le but, trop proche maintenant à notre guise, vers le dernier cercle de notre enfer... Et la cangue, d'abord légère, pèse à nos épaules d'un poids douloureux, plus que le havresac de naguère, plus que la honte, plus que la peur...
Comme tombée du ciel une voix nous hèle. Levant la tète, à vingt mètres je vois un partisan en fonction. Nos hommes répondent — quelque mot de reconnaissance — et nous passons. Cinq cents mètres en avant, nouvel appel de factionnaire ; et de dix en dix minutes, trois quarts d'heure durant, nous croisons des sentinelles et des postes de grand'garde, tous les hommes armés de vieux fusils ou de bambous taillés en lance. Ces gens rient aux éclats et curieusement nous dévisagent, après brève expli-
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cation de notre escouade. — « On approche », grommelait Plantin, et je le voyais verdir d'épouvante. J'étais plus vert peut-être, une sueur froide rigolant par tous mes pores, les genoux ankylosés par cette marche montante, une escalade d'assaut sur une pente de quarante-cinq degrés. Au plus haut du col, une fraîche fouettée de brise m'arrive en pleine figure, et noushaltons sur une dalle de calcaire gris et bleu, le temps d'apaiser l'orage de nos poumons essoufïlés. Nos sèches luettes se désaltèrent à la chair rose et blanche de» fruits qui pendent çà et là aux goyaviers nains. A nos pieds s'arrondit une plaine, toute blonde des riz mûrissants, encerclée de montagnes. Au centre, en carré, des talus de terre, plantés de haies vives ; dans l'enceinte, des maisons de briques, toiturées de tuiles chinoises minces, lisses et noires ; en dehors, à l'ouest, des cases de chaume et torchis, agglomérées par centaines ; une multitude grisâtre, tachée de vert et de vermillon, se presse là-bas sous les hangars d'un marché.
Rapide dégringolée parmi les rocs aigus où parfois nos cangues s'accrochent. Puis, au bas, des têtes, des létes à milliers, ricaneuses et méchantes, aboyeuses de quolibets à peine entendus en notre marche forcée, en notre ahurissement de porcs traînés vers l'abattoir.» Halte enfin, sous la varangue d'une case gardée par des prétoriens, ceux-là bien armés de rerningtons et winchesters. Gô nous attend, vêtu comme un simple lettré, entouré de serviteurs à distance respectueuse. L'escorte se prosterne par quatre fois ventre à terre devant le maître suprême, et je m'étonne de ce petit homme maigre, tête Lasso, œil oblique. Un gf ste, et
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nous tombons à ses genoux, sous la poussée de mains rudes. Dôc-Cô m'interroge volubilement. Quelque ancien boy d'Européens nous transpose ses paroles en sabir de troupier.
Pendant ce temps, Cô longuement nous examinait : il eut un sourire sarcastique à l'adresse de mon camarade et détourna la tête pour me considérer, avec, dès lors, une affectation de n'interroger que moi : « Savais-je fabriquer des cartouches? réparer des carabines? » — « Non. » — « Donc, à quoi lui servirais-je ? » — Il répéta sa phrase, la mine très ironique : « Sans doute, j'apportais un formidable appoint (je remarquais l'emphase moqueuse), la force et le courage de deux Français ! Mais eut-il besoin de ce secours pour se garder invulnérable? » — Il jetait des regards circulaires sur ses hommes, avec cette vantardise de l'Annamite, fier de parler haut quand le danger n'y est pas, et de se glorifier en phrases redondantes ; — race vaniteuse, rhétoricienne entre toutes, qui jouit à draper son orgueil déclamatoire sous les oripeaux de l'éloquence. Et les serviles d'alentour applaudissaient, et les regards méprisants prenaient notre mesure de pauvres diables. Je balbutiai, ne sachant que dire. Plantin paya d'audace en ces décisives minutes, au cours de l'interrogatoire malveillant que pouvait clore un ordre de nous décapiter, — et les mandarins, en présence de subalternes, ne modifient pas les décisions tombées du haut d'un caprice. Devant le chef qui, surpris, le laissa parler, il rappela mon ancien grade de caporal et nos semaines en cellule, notre haine des Français, pour trop de dures punitions injustes : « Certes, nous ne valions que deux hommes , mais \
revanche mieux que cent émissaires, nous renseignerions sur relTectil des postes, sur le nombre des soldais valides et des fusils, sur les points faibles à surprendre, sur l'emplacement des magasins d'armes et munitions. » — L'œil louche de Cô s'éclaira d'une rapide flambée. « Puis, nous exercerions ses hommes à Feuropéenne. (Oh I le plissement dédaigneux des lèvres du mandarin !) Bref, nous demandions à combattre, à l'occasion ; et nous serions dévoués jusqu'à la mort. » Je me taisais. En vérité, je ne pouvais qu'approuver ces paroles, puisque la Kdélité au Drapeau, symbole de la patrie imposée, apparut toujours à mon intelligence ; raisonneuse comme un sentiment stupide, et que, même admise l'idée du Devoir, le Devoir est dans le dévoûment au chef librement élu. Mais, à ce moment, je ne réfléchissais guère — et seule la réflexion concentrée sait ramener en mon âme ces indubitables principes ; — las et faible, livré aux suggestions de l'instinct, aux influences jamais tuées de l'éducation, de la famille et de l'honneur conventionnel, je rougissais de honte, sur le point — ma parole ! — de démentir mon camarade, au risque de l'immédiate décollation. Un silence. Dôc- Cô semblait me considérer avec quelque bienveillance. Planlin, anxieux de ce que je dirais, me tenant sous SOH œil fixe et dur, me somma de confirmer ses assertions. Et j'obéis. D'ailleurs, après tant d'émotions et la marche forcée, le besoin de l'opium se faisait sentir ; oublieux de toute autre préoccupation, un unique souci me restait : plaire au mandarin, obtenir au moins qu'il hésite, ne fût-ce (|u'une heure, et prescrive de nous emmener attendre sa décision dans une case quelcon* que, dans une prison, là où peut-être, par fortune»
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obtiendraî-je à prix d'argent la charité d'une pipe. Une fois rassasié, oh ! alors, qu'on me coupe la tête ! — Aussi je multipliai mes protestations de zèle ; je craignais que le chef, conscient de notre inutiHté, brusquement se décidât à l'arrêt de mort : et, à cette heure, je ne me sentais pas la force de mourir proprement. Cette épouvantable appréhension de marcher au supplice en Vélat de besoin, complice et père de toutes les lâchetés ! — Cô silencieux persistait à nous dévisager ; cela dura cinq bonnes minutes.
Enfin le chef déclara — oh! ouï cela, les rires en huée de ce tas d'hommes ! — que nous pouvions rester en qualité de domestiques. — « Vous faire boys », traduisit l'interprète, « vous contents ? » — Oui, parbleu ! Plantin ne voulait mourir, et moi je voulais fumer. Toutes les vilenies, je les eusse commises, pour l'espoir d'être payé d'une pipel — Mes hauts rêves d'aventure voilà leur fin, et le réveil.
Cô s'étant retiré, on nous conduisit dans une misérable case, chaume et torchis, hors de l'enceinte de terre, vers le marché. Là, on nous servit du riz rouge — le riz des coolies et des chiens, — du fade thé tonkinois, et du poisson sec dont me rassasiait la nauséabonde odeur. Les partisans, s'amassanten curieux, nous questionnaient à l'envi : je les entendais à peine ; dans ma suprême lassitude, ma cervelle anémiée oubhait le peu d'annamite appris en huit mois. Mais Plantin avait recouvré sou bagout coutumier; on ne faisait guère attention à moi. Il baragouinait avec un déserteur des Tonkinois; il jurait de tirer au soleil des tripes françaises et buvait à pleines tasses l'alcool de riz. Ivre à moitié, il remarqua mon mélancolique mutisme et
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voulut égayer ces hommes : « Hé, Tempoté, vilain lascar, bois donc, — c'est moi qui paie. » Il me tendait sa tasse; mon geste répulsif heurta le bolet renversa l'eaude-vie. Là-dessus, l'ivrogne s'irrita: « De quoi? de quoi, Faristo? On a des remords, hein? c'est distingué! et le vieux joyeux n'est qu'une sale crapule? Tu penses cela, pas? ■ — Je ne répondis point ; mais, à un haussement d'épaules, au visage détourné, il devina mon ineffable mépris. Alors, ignoblement il m'injuria : « Salaud ! propre-à-rien! mufle d'arislo ! » — Et il jurait le sang-dieu que, si je ne file doux et marche droit, il en conterait de belles sur mon compte : « Nous ne voulons pas de traîtres, tu sais ? n'en faut point, ici ! Cafard, j'aurai ta peau ! » — Mon Dieu, en quelles griffes suis-je tombé! L'horreur subitement révélée de cette vie nouvelle! Toujours muet, je souffrais, — mais du manque d'opium plus encore que d'appréhensions et de regrets.
Or, les gens en cercle autour de nous s'écartèrent. Un homme apportait un ordre. On me délivra de la cangue ; et, Planlin laissé là, immobile de stupeur et blanc de rage, on me remmena vers Cô.
On suivit, avec d'infinies circonvolutions, autour du mur de terre, un étroit chemin de ronde que par intervalles barrent des portes hérissées de vivaces épinaies, et relevées de jour sur des piquets de bambou. La maison s'obombrait d'un figuier des banyans, énorme, aux multiples troncs adventices, aux vastes branches parallèles à la surface du sol : un immense bâtiment emmuraillé de briques, étayé d'une lourde charpente en bois de gô-liêm, sous les minces tuiles d'une ardoise bleutée, sonore comme cristal.
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Cette fois, je ne m'arrêtai pas à la vérandah ; je traversai des salles fraîches et claires, ouvrant sur des cours ensoleillées où foisonnent des arbustes dans les grands vases de faïence blanche et bleue, décorée de Chimères à écailles. Les hauts flamboyants en fleurs secouaient au vent leurs mignonnes feuilles dentelées, leurs grappes aux pétales colorés de cent nuances allant du jaune au pur vermillon ; on dirait des bouquets orangés criblés de taches vertes. Les belles fleurs s'envolent dans la brise et tapissent le sol, comme pour une procession inattendue. Et côte à côte j'admirais les bananiers aux vastes feuilles en ovale, les tamariniers aux fleurs si pâles, les aréquiers aux lamelles aiguës disposées en plumeau qui voudrait épousseter le ciel. Maintenant, un peu reposé, je remarquais tout cela ; j'étais joyeux presque, un espoir m'encourageant, au souvenir delà fugitive bienveillance entrevue dans les yeux du chef.
Admis dans les appartements intérieurs, je trouvai le mandarin en train de fumer sur son lit d'ébène et de marbre blanc. 0 la douce lampe claire ! Tout mon désir allait vers elle, en efîluences capables de la soulever et de l'entraîner. Deux serviteurs, de noir vêtus, rafraîchissaient Dôc-Cô, au battement rythmé des vastes éventails de plumes blanches, chassant l'atmosphère par larges ondes. Le maître, par un geste bienveillant, me signifia de m'étendre sur le lit de camp, et, avant toute parole, avec un sourire afl'ectueux, mais ironique légèrement, il me tendit sa pipe — un seul morceau d'ivoire — déjà chargée d'opium. Je ne m'attardai pas à solliciter des explications, ni me confondre en excuses et dénégations suspensives. De toute mon
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haleine j'aspîraî, et je sentis — en quel délice ! — la chaude fumée restauratrice s'insinuer au fond de ma gorge et s'épandre parmi mes poumons. Une pipe encore, puis une troisième ; Cô souriait toujours et ne parlait pas. Et moi, semblablement je me taisais, dans le seul souci de mettre à profit Faubaine inexpliquée, dans la crainte vague — à peine osant me l'avouer, cette crainte I — de faire s'évanouir mon bonheur au son des vibrations verbales. La vie revenait à mes joues en rose efflorescence sanguine : je me sentais fort et joyeux. Et quand je pensai enfin, après trois pipes, quelle ardente reconnaissance, de désespéré tiré de l'eau et gratifié d'une fortune, montait de mon cœur vers le brave homme qui me ressuscitait d'entre les morts I
Alors je remerciai mon maître, le patron élu des futures années, avec refîusion de ma gratitude, que je souffrais de traduire mal par mon incorrect annamite. Empêtré parmi les mots et la syntaxe, je fixais sur lui des yeux vifs où s'exprimait une afiection, sans retour possible, de garçon, tout à l'heure usé comme un octogénaire, et rajeuni par le bienfait du dieu Opium. Qu'il me parut beau, en dépit de sa prunelle louche et de l'épaule difforme, — et combien doux et bon après les dures ironies du matin ! — A son tour il parla, sans interprète, à voix très lente pour me laisser le loisir de comprendre, très claire pour que je ne perde pas un mot, — répétant les phrases difficiles, lui, le chef terrible qui, sans remords, incendie les villages et tranche les têtes. Et tout en chargeant de tabac sa pipe à eau, un vase de blanche porcelaine où s'essoFent, griffes en arr^, neuf dragons bleus, il exposa,
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souriant, qu'il me connaissait fumeur d'opium — parbleu ! ce n'était guère malin ! — et me voulait interroger en tête-à-tête, loin du coolie français. Quelques minutes il causa de choses indifférentes ; puis : « Tenez! vous restez avec nous, c'est entendu ; que je vous présente à nos amis !» — Ils étaient trois ou quatre, accroupis en tailleurs sur deux bancs massifs, devant une table sculptée, fumant tous les minces cigarettes annamites roulées en cônes minces, buvant du thé dans les minuscules tasses diaphanes ourlées d'argent. Je restai debout, subalterne que leurhautaine bienveillance grandement honore. Il y avait là Tam-Thuât, le vieil ascète, à la bouche édentée, à la barbiche de rares poils blancs, — Thuât l'incorruptible, fontionnaire de Tu-Duc, et qui préféra la brousse au coudoiement des Européens en ses palais : vertueux, sobre, dur, un saint plus encore qu'un héros pour les Annamites, même ralliés à la nouvelle cause. On raconte de merveilleuses légendes sur Thuât, isolé jadis en montagne, et que nourrissaient des tigres ailés, délégués par Ngoc-Hoang, Empereur du Ciel ; Thuât qui jamais n'accueillit une offrande, sinon des tourterelles — ces roucoulantes palombes grises et moirées du Delta — pour la joie de les libérer, porteuses de messages aux célestes Génies. Les Tonkinois, symbolisant son exceptionnelle connaissance des lettres chinoises, affirment que le ciel ayant donné à la terre trois paniers de caractères, Thuât à lui seul possédait le contenu de deux paniers, le roi Tu-Duc la moitié d'un et les lettrés de l'univers entier se partagent le demeurant. Pareil au jeune héros des Pruniers refleuris (1),
(1) Poème populaire»
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« son âme est droîte comme le vol de la flèche, son cœui a la limpidité de l'eau ».
Près de lui se tenait Bang-May, un gredin à mufle répulsif, — pirate pillard, celui-là, — au rebours de ThuâtetdeCô, vrais mandarins, auréolés de patriotisme et d'honneur pour les yeux du pauvre peuple. Drapé, en Fra-Diavolo d'opéra-boufl'e, d'un écarlate brocart à fleurs roses et paillettes d'argent, les reins ceinturés de soie verte, des bracelets d'or cliquetaient à tous ses gestes contre le pommeau niellé d'un sabre.
Je connus aussi Vu-Nhi-Xa, gamin de quinze ans, le chef d'une forte bande, rallié à Dôc-Cô avec ses hommes et ses quatre-vingts fusils. On l'a surnommé Dôc-Sât — ou Général-Fer — parce qu'il décapite les prisonniers d'un revers de coupe-coupe, entre deux pipes. 11 mène au rotin ses quatre femmes, comme sa bande où servent son père et deux oncles. Il se fit connaître à l'attaque d'un blockhaus, bondissant en tète de ses soldats, le winchester au poing et vaillant comme un diable. Sang riche, nerfs vibrants, muscles trempés à la façon des lames tolédanes, résistants et souples, — naïf tempérament de tigre, sympathique en somme. Seul, Bang-May me répugne ; et j'ai frissonné, ainsi qu'au glacial frôlement d'une couleuvre, à voir, quand il s'est lefé, se développer lentement son corps décharné, en reptile déroulant ses froids anneaux.
Gô s'est renseigné, paraît-il, sur mon compte ; il jure de ne me livrer jamais si je rends les services qu'il attend: «Et je vous en réponds, i/^ ne vous auront pas sans mon aveu ». — Ils, les gens de France, nos communs ennemis. J'ai promis moji dévoùment — en
SaO FUMEURS d'opium
sincérité de cœur, pourquoi le nier ? Trop tard pour reculer, il ne me reste qu'à profiter de cette inopinée bienveillance, à prouver de l'énergie, à rompre résolument avec l'existence antérieure. J'aspirais au galon. — par patriotisme, vous croyez ? Oh la la I J'ai trop pensé, pour m'imposer l'amour exclusif des hommes, même crétins et méchants, nés d'un côté des Alpes, des Pyrénées ou de la mer. « La France est bornée au Nord par la Manche, etc. » Laissons cela aux bambins de la primaire. Je préfère Bismarck, Gœthe et Confucius à l'entière municipalité de Paris, « cœur et cerveau de France ». J'entrevoyais, sous l'uniforme, non des devoirs à remplir, pas même la gloriole de la dragonne qui fait loucher les adolescents et les catins des caboulots aux villes de garnison, mais la vie active, la lutte quotidienne contre noirs et jaunes. Fini, cela ! mais voici l'occasion de la bataille et peut-être de la gloire, qui sait ? — une gloire arrachée à la force des dents et des poignets, en tête de ces va-nu-pieds parfois héroïques. Je tuerai tant de gens qu'on pourra m'exécrer, — me mépriser, plus jamais ! — C'est juré ; je me livre âme et corps à la Caus^ des rebelles, des patriotes. Après tout, je vaudrai bien, parmi ceux qui s'arment pour l'indépendance contre de haïssables exotiques, ces Annamites que nous décorions, ces mandarins qui bâtownent et décapitent, au nom de la France, leurs frères insurgés. On m'honorera ici, comme on les honore là-bas ; si là-bas on me méprise, ils sont méprisés ici : affaire de public, questions de parti et de livrée. — Cela vautencore mieux que de mériter ici la haine, par faiblesse, sans obtenir de me réhabiliter là-bas. Sophismes ? Bah 1 qui l'osera dire ?