‹ Fumeurs d'opium; comédiens ambulantsChapitre 3 sur 17 · LES GÉNIES DU MONT TAN-VIEN · texte numérisé non relu

LES GÉNIES DU MONT TAN-VIEN

Au confluent de la Rivière-Noire et du Fleuve-Rougb, — devant l'abrupte région desChau, — à la pointe extrême du Delta et de la civilisation annamite, — se dresse le massif sacré du Tân-Vien. Les hommes ont crénelé ses pics de redoutables légendes, et peuplé les rochers et les cavernes de Génies hostiles à l'étranger. De BaTang à Yen-Baï, de Cho-Bo jusqu'à Tuyôn-Quan, on voit sur l'horizon les trois sommets montant la garde à la porte du vieil Annam. Souvent, aux heures désespérées, leur grave exemple — sentinelles jamais lasses — fut réconfort aux patriotes vaincus, à Lê-Loï le pêcheur comme aux viriles Jumelles. Et parfois, dans la suite des siècles, entre les envahisseurs accourus du midi, de l'ouest ou du septentrion, d'aucuns, abattus en plein essor de jeunesse, sentirent sur leurs prunelles pâlissantes et sur leur âme l'ombre et la ven^jeance du mont sacré.

L'orgueilleuse silhouette du Tân-Vien, elle emplissait les veux du garde principal Ferrier, elle hantait sa

cervelle, — à toute heure, sans trêve. La tête lourde de l'opium fumé, chaque jour à son réveil il se remémorait confusément les légendes : non point, certes, la version des historiographes officiels, qui fleurit en sveltes caractères au livre des chroniques impériales ; mais les traditions ingénues qui se perpétuent sur les lèvres émerveillées du populaire, et qu'évoquaient la concubine indigène et le jeune sergent Diên, aux interminables veillées du fumeur. Longtemps il avait ri, le robuste gars normand, hilare, sanguin et casseur d'assiettes, de cette naïve imagerie des légendes, avec son immuable personnel de Dames, de Bouddhas et de Mandarins. Mais, de semaine en semaine, l'inconsciente habitude du rêve, comme la fumée lourde, embrumait son âme, dans les loisirs de la solitude, si longs pour l'illettré qui ne pense pas. Les rabâchages terrifiés de la femme, les récits où se joue — dans l'ironie incertaine d'un demi-sourire — la parole chantante du jeune Diên, suscitaient maintenant de passagères épouvantes en cette âme chaque jour plus inquiète et plus trouble ; ils y insinuaient l'angoisse indéfinie des Génies, hostiles à l'intrus, qui peuplent les cavernes et les rochers du Tân-Vien.

Sur les frontières de la province de Hanoï, ce garçon de vingt-huit ans commandait le poste de Ban-May, avec sa garnison de gardes civils, vingt Thés montagnards de la région, et dix Tonkinois du plat pays. Un tout petit poste, loin des cités bruyantes et des grands chefs : au dos aplani d'un mamelon, un carré de quelques ares, que délimite la double palissade de bambous. Au centre, la case que Ferrierfit construire, avec quel amour ! — et si jolie, et si conlortajble : deux

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chambreltes toiturées de feuilles, les cloisons de nattes, le sol bien sablé ; quatre fenêtres, orientées aux quatre vents ; deux portes de face, sur le jardin. Dans l'arrangement du jardin — tout en arbres fruitiers et légumes, pas une fleur de luxe ! — on retrouvait le goût du sous-officier colonial, débrouillard habitué des postes lointains, qui estime à leur prix une platée de haricots verts, une belle citrouille.. Et n'est-il aussi réjouissant à Fœil qu'un parterre, le potager épluché chaque matin des cailloux et des toiles herbes, avec les fraisiers bien alignés en bordure, les choux-fleurs, les petits pois, les laitues en carrés égaux, — les verts nuancés des feuilles, les nacres blanches ou roses des 'fleurs? Sur trois côtés, les dépendances, — magasins, écuries, cuisines ; la case des gradés indigènes et de leurs femmes; enfin, une vaste paillote, simplement meublée de deux lits de camp où les miliciens s'étendent côte à côte pour la méridienne et pour la nuit.

Ferrier vivait là, à quatre heures du poste le plus voisin, parfaitement heureux, en famille, avec sa douce Tlii-Nam, qu'il adorait, et son enfant, — un métis de trois ans, un délicieux gamin à la peau très blanche, aux fins cheveux en boucles, bien Annamite pourtant par son petit nez aplati, par son gros ventre de mangeur de riz. Et le garde principal aimait, comme son domaine, ce pays moins peuplé que les marécages du Delta grouillants de monde, mais plus fertile peut-être, et certes plus beau : verdoyantes collines en pente douce, vives eaux cascadantes parmi les arbres, horizon de coteaux, de prairies et de bois, — un coin retrouvé des campagnes françaises, au profond de cet hostile Tonkin.

On était au printemps de 11390, aux premiers mois d'une sanglante période Après trois années d'une relative quiétude, des chefs redoutables avaient reparu. Au nom de Ham-Nghi proscrit, ils enrôlaient de force, pour un suprême effort, les jeunes gens des villages. Les anciens lieutenants du Bo-Giap — le héros populaire décapité en 18B5 — s'étaient montrés en avant de Phuong-Lam, sur la Rivière-Noire. Encore mal armés, le recrutement des partisans à peine commencé, ils ne S'attaquaient pas aux postes français : mais chaque jour on apprenait qu'ils avaient brûlé quelque hameau, arrêté un porteur de dépêches, enlevé un convoi et décimé le détachement d'escorte. Parmi les indigènes, beaucoup se reprenaient à l'éternel espoir, toujours démenti, de la revanche : et des villages entiers se dépeuplaient, leurs habitants passés aux rebelles dans un coup de passion, une folie d'orgueil. Les autres attendaient, moralement acquis à la révolte, mais soucieux, défiants, retenus par ie souvenir des répressions terribles, des cases incendiées et des récoltes perdues. Une angoisse, vague au début, puis intense et précise de plus en plus, s'élargissait sur le pays ; le frisson de l'énervante inquiétude gagnait, une à une, les âmes ; — et tous vivaient, sans trêve, dans l'attente anxieuse du lendemain.

Chaque jour, Ferrier recevait de son résident des renseignements nouveaux, et de pressants avis : qu'il se tînt sur ses gardes, on pouvait menacer Ban-May ; qu'il eût l'œil ouvert sur les mouvements des groupes rebelles et, plus encore, sur les faits et gestes des fonctionnaires indigènes, sur le sous-préfet de Tông-My. Pour lui, vieux troupier, quelle fête I — La guerre,

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donc I C'était la joie ; c'était une chance de décrocher enfin, au bout du sabre, la croix du Dragon, la « banane », puisque — misère de Dieu ! — les gardes civils, les bons bougres toujours sur la brèche, n'ont point droit àla médaille militaire, pasmême à la « commémorative ». En brave serviteur, respectueux des ordres, il prit ses précautions, il établit de sévères consignes pour la sijreté du poste. Mais les malandrins du voisinage le connaissaient trop, terrorisés par son audace, par ses coups de main — à quatre ou cinq hommes — contrôleurs repaires. Et il ne mentait pas, sa joyeuse vantardise étalée au soleil, quand il gueulait qu'aucun de ces lascars n'oserait se frotter à lui et ne viendrait flairer les abords du poste. Il disait vrai, certes, et l'on pouvait dormir sur les deux oreilles, à Ban-May.

Aussi, dédaigneux des pirates, pour égayer sa solitude, depuis quelqiies mois il s'était mis à fumer, — de cinquante à soixante pipes, pas plus. Et c'était la douce Thi-Nam qui lui préparait ces pipes, ou, plus souvent, le petit sergent rusé, propre comme un sou neuf, et tiré à quatre épingles dans son uniforme ; le jeune Dion, aux traits fins, à la face plate, très blanche, aux lèvres incarnates, comme fardées par le bétel, aux souples allures de courtisan aristocrate, séduisant, en vérité, par l'élégance innée de sa démarche et de son esprit. Et qui donc a dit que Topium avachit ses fidèles, qu'il les fait impuissants à tout service actif, elfarouchés du soleil, les muscles lâches, l'intelligence en déroute? Et qui oserait soutenir de si niaises assertions ? Le brave Ferrier vous eût cloué la langue au bavard, proprement, par de probants arguments, lui qui, au ré-

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veil des plus paressantes méridiennes, n'hésita jamais à se relever, dans un sursaut, pour l'action ; lui qui, trois fois la semaine, après fumer, quittant le poste en plein midi ou par une nuit sans lune, chevauchait sous le soleil et pataugeait dans la boue tenace des marais, sous l'averse, à cette fin de surprendre au nid quelque, bande tapie au creux d'une caverne, et qui s'est trop fiée aux rochers, aux fondrières, aux torrents, à la protection des piquets empoisonnés et des impénétrables brousses.

Certes, celui-là ne craignait rien des hommes; pas nerveux à coup sûr, tempérament de sanguin, muscles denses et fermes, chair saine que le fer ni la balle ne fait souffrir, et qui repousse vite sur les blessures pour en effacer même la cicatrice. En ses courses, il avait l'œil aussi clair, les membres aussi dispos, la caboche aussi nette qu'un sobre adolescent au saut du lit ; et, pendant plusieurs moiSjl'opiUm n'eut aucune prise sur ses muscles, aucune sur son cerveau: l'opium auquel il devait tant de grâces, l'opium, complément nécessaireau bonheur de ces vies solitaires ; qui leur donne leur sens spécial, quiles enveloppe d'un attrait inexprimé ; qui tour à tour décuple le charme des paresses, faisant couler trop rapides les longues journées sur la natte, et donne pour l'action furieuse plus d'ardeur, d'audace et de gaîté. Cependant, depuis plusieurs semaines, la montagne le hantait. La silhouette immuable le troublait par ses aspects changeants, toujours nouveaux selon les heures, les saisons, l'état du ciel, delà température et du vent.

Aux midis d'été, elle tremble — on dirait — dans la lumière, et c'est un éblouissement à brûler les yeux

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du profane, celte vibration des rocs aigus, micacés, taillés à facettes. Dans les nuit claires, agenouillée sous son diadème d'étoiles, enveloppée deblancheur lunaire, elle épand sur la plaine silencieuse un mystère de douce religion, îa pitié des bonnes déesses qui planent sur leur olympe inviolé. Aux jours d'orage, sabrée d'éclairs, sur le ciel sombre et les nuages cataractant, elle se change brusquement en pythonisse mauvaise, à la bouche chargée d'imprécations et de haine. Mais, après l'ouragan, dans l'aube de cristal, la cime virginale se lève, sa ceinture de brumes blanches fiollante et dénouée au vent léger ; elle se recule dans un lointain d'orgueil et de candeur, la cime sacrée où nul profane n'a posé le pied sans mourir. Au crépuscule, elle apparaît diabolique souvent, sur l'horizon de braise, lorsque le ciel est comme une escarboucle d'enfer, rayée de saphirs qui sont les regards des mauvais anges, et qu'autour des trois sommets plane et piaille un vol d'oiseaux de malaugure. Mais aux nuits noires surtout, Ferrier la connut redoutable, quand on ne la voyait pas et que, de toute sa masse, elle pesait sur lésâmes. Après les lourds sommeils d'opium, l'illettré — qui jamais ne pensa — en venait*, -'ranime les naïfs conteurs des légendes, à douer lamomag:! d'une cruelle volonté. La cime sacrée lui fut implacablement ennemie, quand elle souriait dans l'aube cristalline ou dans la féerie lunaire, comme aux démoniaques crépuscules de braise, et dans ces nuits où, sans la voir, on la sentait peser sur les âmes. Le matin, quand il s'était ramoné la gorge et qu'il restait une minute, vanné, les yeux larmoyants, le crâne vidé, les (lancs haletants en soufllel de forge, plus d'une fois il lui sembla — absurde et passagère

imagination ! — que la montagne, peuplée d'esprits méchants, vivait d'une vie surnaturelle, qu'elle le guettait parles gros yeux noirs de ses cavernes, et que, de ses pics sombres, — elle lui laissait les cornes I

Il avait, ce Ferrier, un passé d'honnête garçon. Soldat de première classe à la Légion Etrangère, puis agent assermenté du Protectorat, d'ailleurs dénué d'éducation comme d'orthographe, il fut, en 1888, par une fortune inespérée, admis dans la Garde Civile du Tonkin avec une situation de sous-officier — garde principal — et trois mille francs de traitement. Si, dans les débuts, ses nouveaux collègues le regardèrent de travers, on oublia bien vite son origine, pour ses exceptionnelles vertus, — bravoure, discipline, dévouement. Dura ses hommes, exigeant en diable, mai? bon enfant, fusilleur sans pitié des malandrins capturés, cruel peut-être, mais indulgent aux miliciens maraudeurs, débordant de cette joyeuseté familière qui plaît aux Annamites, et toujours en avant, le premier au feu, il fut adoré de ses soldats à Ban-May, ou, pour mieux dire, des dix Tonkinois — dont tous les gradés du détachement — qui complétaient l'effectif. En revanche, d'instinct il se défiait — pas assez ! — des vingt Thôs balourds. De grossiers montagnards, ceux-là, qu'à les juger sur la mine on prendrait pour d'éternels ahuris, lents à se mouvoir, la bouche toujours entr'ouverte; des janots de village. Plus grands, plus forts, plus

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