LES GÉNIES DU MONT TAN- VI EN
n'estimanl pas la vie plus cher qu'elle ne vaut, et dédaigneux de la mort non moins que des vertueux préjugés. Tel le jeune Diên : il avait conquis son commandant de poste; mais sans même recourir aux protestations exaspérées de dévouement, plaisant surtout au grossier Européen par son vague dédain silencieux ( • aristocrate, détaché de tout, indiffèrent à tout, qui ne iéclame rien des autres pour être heureux. Ferrier lui témoignait une absolue confiance 11 était, ce petit sergent, un vrai chef, né pour commander au Français illettré comme à ces montagnards. Il avait séduit Ferrier sans même s'en étonner ; les Thôs, il les vexait en toute occasion ; nul Annamite ne l'égalait pour en extorquer de l'argent — amendes et cadeaux, — pour les humilier, et les brutaliser, pire que dés chiens. Et ces hommes ne le haïssaient point; ils lui obéissaient avec cette soumission, cet air humble et caressant de? colosses balourds obéissant à quelque frêle prince de sang royal. Ce prestige étonnant, avéré autant qu'inexplicable, de certains êtres, de ceux-là que la fortune doua du verbe persuasif et du regard impérieux à la fois, — et qui naissent maîtres des hommes! César le «onnut, et Néron, sans doute, — et le pensif empereur Dong-Khanh, mort si jeune, sûrement le posséda.
Vexés par les Annamites, les montagnards ne portaient par leurs plaintes au Français, complice et protecteur de leurs tyrans. Ferrier ne se gêna jamais pour rire aux éclats des taquineries cruelles, en admiration devant ses gas bavards, doucereux, et si débrouillards ! qui, au bon moment, savent prélever sur leurs économies, au bénéfice du chel, deux ou trois tacls d'opium. Oui, c'était un jeu périlleux, à tout
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prendre — et Ferrier en eut parfois le pressentîmem, — en ce pays où quelques familles se partagent la clientèle héréditaire et le féodal dévouement des populations, où les rebelles connus, chefs de ces familles, étaientles naturels suzerains des miliciens montagnards. Mais quoi ? la discipline n'a pas été inventée pour les chiens ! On verra si, sous la main d'un gaillard qui sait à propos user du rotin, ces gens ne resteront pas au port d'arme, comme les copains! Et puis, enfin, un soldat ne connaît que son drapeau; l'honneur militaire avant tout, nom de Dieu! Ces lascars-là, des sournois, d'accord ; n'empêche que leurs anciens patrons seraient joliment reçus, à venir les tenter ! Ou, alors, le monde renversé, hein ? — Non, ça n'a pas de bon sens !
D'ailleurs, les pauvres gavots, ils ne songent guère à comploter, allez ! Certes, ces muets, on ne dirait pas au juste ce qu'ils pensent. Bah ! ils ne pensent pas grand chose. On les croit fiers, vindicatifs, sensibles à l'injure, et tout le tremblement ? D'abord ils ne le montrent pas. Puis, avec l'ami Ferrier, ça ne prendrait pas, vous savez? On les taquine un peu : cela forme le caractère, ça débrouille. C'est pour leur bien. Sacrebleu ! faudrait qu'on les envoie en pension, ces bleus, au 4* Étranger, à Bel-Abbès ! Et Ferrier, ayant ainsi exposé sa théorie, paternellement appliquait quelques coups de rotin sur les fesses des réclamants, où se perpétue en raies bleues le témoignage des cadouillées antérieures. Puis il retournait à sa natte.
Pourtant, dans les premiers temps, les montagnards ne lui gardèrent pas de sérieuses rancunes, au joyeux e;arde principal, injuste parfois, naais É^norfi méchant.