‹ Fumeurs d'opium; comédiens ambulantsChapitre 6 sur 17 · LES GÉNIES DU MONT TAN-VIEN · texte numérisé non relu

LES GÉNIES DU MONT TAN-VIEN

au fond, et doué, le gaillard, de ce caractère brusque et franc qui, à larges rafales, dissipe la haine. Ils exécraientles Annamites, et, plus qu'aucun des Annamites, la douce Thi-Nam. Le sous-ofGcier, s'il accepte volontiers les cadeaux, on lui connaît, après tout, ce tempérament de noceur qui ne sait compter l'argent et laisse filer les piastres comme elles sont venues, sans y tenir autrement, et les prodigue aussi facilement qu'il les a prises.

Puis, enfin, il est le chef 1 Mais ces Tonkinois insolents, cette garce avide, doucereuse et cruelle ! — A coup sûr, Thi-Nam n'ignorait pas les sentiments des miliciens Thôs ; elle les avait lus dans certains regards, quand un montagnard, bastonné par son ordre, remontant ses pantalons, se prosternait à quatre reprises, en grâces rendues pour le juste châtiment, sous le rire injurieux de la catin, tandis que madame, nonchalante, se balançait de son pied nu qui déborde du hamac et repousse rythmiquement le sol.

A Ban-May, Ferrier vivait en plein rêve heureux, le rêve de ses nuits de troupier, qu'il n*eût jamais espéré réalisable. Par tous les sens, il savourait cette existence de campagnard, du gros propriétaire normand qu'entoure une famille gaillarde, cette lente vie paysanne, mais sans souci de l'avenir, agrémentée de longues paresses que coupent les heures d'action héroïque. Lui, né dans une ferme, grandi en plein air, et qui. à la caserne, connut la nostalgie des champs, plus qu'nn lettré peut-être, il possédait ici, dans le poste, le jardin potager amoureusement créé par ses mains, et des poules dont, chaque matin, on va surveiller la ponte, mr^fiant en diable des miliciens chapardeurs ; et des

lapins ! — Une biche svelte et caressante, au pelage fauve taché de blanc: et deux chevaux de montagne, et une meute de chiens thôs, annamites, français. Comme il était heureux, si loin du poste le plus voisin, à dix heures de son résident, souvent sans pain ni viande, réduit à vivre à la tonkinoise, mangeant, fumant et dormant sur la môme natte, plus annamite que les Annamites. Mais, au contraire des indigènes blasés sur ce mode d'existence, il en jouissait pleinement, parce que longtemps il avait croupi dans la pitoyable vie des meschins qu'immobilisent la chaîne au cou et les menottes de nos civilisations. 11 en jouissait, comme un artiste, en Europe, jouit de la campagne, de la vie saine dont le paysan, par la longue accoutumance, ne ressent plus les intenses joies. Et, ici, l'horizon libre de toutes parts ; et, bien au delà de l'horizon silencieux et désert, encore du désert et du silence. Un délice pour l'imagination, en vérité, cette bande de territoire indéterminé, et non point la frontière précise par delà laquelle on saurait qu'il se trouve, juste api^s sa Hgne, déjà du grouillis d'hommes et du bruit ; — un espace vague, de terre et d'air, où se sont dispersées, diluées, anéanties, toutes les rumeurs du monde lointain, et cette angoisse confuse qui pèse sur l'existence du solitaire quand il connaît l'exacte limite de la solitude et du silence. Une vie de fermier, de hobereau même, de baron féodal, maître de sa petite armée, trente hommes bien payés, grassement nourris, munis de mousquetons modèle 74. Et comptez aussi la joie de n'être pas au bout du fil télégraphique 1 Une vie que magnihe ce que les plus riches et les plus nobles ne possèdent plus en Europe: le pouvoir absolu sur la

LES GiRIES DD MO?(T TAN-VIEN 161

contrée, sur des corps et des âmes de soldais fidèles et de chétifs villageois. Le sous-officier était, en efTet, le seigneur du district, puisqu'il y disposait seul d'une force militaire, et qu'il envoyait à son résident d'fiebdomadaires rapports sur Tesprit des populations et les agissements des fonctionnaires indigènes. Aussi, c'était chaque jour, après les quatre prosternations dues « au grand mandarin », une afîluence de présents : les paniers d'oeufs, les plateaux de lelchis, de pommescannelle ou d'oranges, selon la saison, — les quartiers de cerf, les régimes de bananes, les volailles ; sans oublier, aux fêtes, les boîtes de thé, les soieries, les pipes en bois rare. Et puis, c'étaient les randonnées en montagne, — courses furieuses, ardentes poursuites, coups de fusil échangés, — les joies et la folie de l'ac tion. Dans les premiers mois, jamais Ferrier ne se connut plus heureux qu'à traquer les pirates, levanl le nez pour les renifler au lointain, et passionné comme un joueur quand il les avait dépistés, quand sifllait une balle, quand de la fumée, là-bas, sur les feuilles, lui révélait l'ennemi. Une ivresse, pour ce sanguin joyeux, sans nerfs, insensible aux blessures, de se ruer à l'assaut, de crosser les malandrins avec son revolver, de courir à travers fossés et palissades. Le soir, il consignait tout cela dans de beaux rapports sans orthographe, fiers comme des chants d'Homère, quand il rentrait au poste, jamais las, impatient de trouver sa récompense, près de la chère lampe, sur le lit de camp.

Depuis quelques semaines, pourtant, l'opium l'avait bien changé. Naguère robuste et rouge, vrai gars du Caivados, voici que Ferrier faiblissait, plus pâle et

1G2 FUMEURS D^OPIUH

plus maigre chaque jour. Et, à présent, ses ardeurs de violent, à sang riche en fer, âpre à la poursuite, étaient réveillées et entretenues par le seul opium. S'il s'obstinait à l'action, ce n'était désormais que par amourpropre ; dans son étroite cervelle restait la vanité de la vigueur perdue.

Souvent, à cette heure, il avait une peine immense à se lever, un dégoût d'aller, une impatience de regagner la maison ; mais se l'avouer? Jamais ! Il parlait plus qu'autrefois, à ses copains de passage, pour les éblouir, de randonnées et de faits d'armes. L'opium faisait aussi nerveux et sensible, par une rapide évolution, ce gaillard naguère sans nerfs. Hier, bon enfant et cruel tour à tour, en garçon toujours hilare et gueulard, qui obéit sans réflexion aux poussées d'un sang généreux, voici qu'il se révélait capricieux comme une femme malade ; on le trouvait méchant sans raison, maintenant, pour le plaisir, lui qui jadis parut souvent implacable et brutal, à tort peut-être, mais avec la conscience de bien agir, « dans l'intérêt du service ». Irascible et faible, puérilement, il modifiait ses décisions sans motif, maintenant ; dans la même minute il rossait un milicien et lui prodiguait les sous et les caresses. Il tyrannisa les montagnards, méchamment il les humilia pour égayer les Annamites rigoleurs. Devant les injures, comme devant les bonnes paroles, ceux-là — qui ne savent point pardonner — restèrent plus impassibles et plus fermés que jamais. Pour finir, Ferrie? exaspéré les leoonduisait à coups de bottes, gueulant qu'il saurait mater ces brutes. Et cela faisait rire les souples Aniidmites qui empochent avec philosophie injures, coups et sapèques, et ne gardent point de

LES GÉNIES DU MONT TAN-VIBIf 163

rancune. Et plus encore que les autres, cela faisait rire le jeune Diên qui préside aux exécutions et conte les coups de rotin, débouta 1 arrière-plan, très gracieux toujours avec son torse balancé par un dandinement, et sa face pâle et plate.

Enfin, Ferrier devenait fier, frondeur envers ses chefs, comme en témoignèrent plusieurs lettres insolentes, qu'on lui passa pour sa bravoure et son zèle ; il n'admettait plus une remontrance, finissant par se considérer comme le propriétaire, par droit de conquête, du poste et de la région. Vaguement, en son crâne épais d'illettré, repassaient les vieux contes de sa Normandie maritime, des remembrances confuses de renégats dans leurs harems, de conquistadors invincibles et jouisseurs, et les légendes que des légionnaires beaux-parleurs narrèrent aux veillées de l'escouade, que de malins gabiers dévidèrent durant les traversées de cinquante jours, à bord des transports ou des « affrétés ». Avec cela, le souvenir, vivant au Tonkin, des Garnier et des llautefeuille. Et, mêlant les hommes et les époques, le sous-oiïicier croyait, de bonne foi, se constituer à son tour, par le droit du sabre, seigneur et civilisateur de races inférieures. Tout cela n'était pas bien net, dans sa cervelle embrumée, non plus que les légendes du Tân-Vien, qu'il écoutait couché sur sa natte ; c'était assez vague, comme les superstitieuses épouvantes, oubliées au soleil, que lui glissaient ces légendes, dans les lourdes et chaudes nuits, au milieu d'une immense région hostile, si près de la montagne dont la masse, qu'on ne voit pas, opprime les âmes.

Une vie réjouissante, en somme, si le massil peuplé

464 FUMEURS d'opiiw

de Génies mauvais n'avait sans trêve projeté sur elle l'ombre envahissante de ses trois sommets.

Souvent, la nuit, Ferrier s'interrompait de fumer, pour admirer la douce Thi-Nam berçant son bûbv, près de la natte, sur le hamac. 11 la regardait avec amour, la sèche et pâle rouleuse, qui se fait qualifier de « grande dame » par les miliciens et les paysans et qui daigne à peine, à rares occasions convenablement espacées, causer avec les femmes des sergents et caporaux indigènes. Toutes lui prodiguaient cadeaux et flatteries. Et les notables des villages les imitaient ; et les mandarins n'y manquaient pas davantage. C'étaient, en cachette de Ferrier, les pièces de soie et les barres d'argent apportées, avec génuflexions, à la concubine, avide, — comme tous ses compatriotes — d'hommages et de flatteries autant que de riches présents, et qui promet d'intercéder pour un suspect, de fermer les yeux du chef sur tel village coutumier d'accueiUir les pirates. Mais, tout bas, on narguait « la grande dame catin » ; on la traitait de garce ; mon Dieu ! non point parce qu'elle vivait auprès d'un étranger ; les familles paysannes là-bas, n'y voient guère que des avantages ; leur aimable enfant économisera, chez le Français, en quelques années, de quoi vivre avec l'époux annamite de son choix, lettré de résidence, mandarinot, bel étudiant sans le sou, promis aux plus fières destinées. On ne lui reprochait pas, certes, sa bonne amitié pour le petit sergent, ni les grappillages qui serviront à réchauffer l'amour de ce joli greluchon — mais ces dames juraient tout bas, les vilaines ! que la Thi-Nam fut ramassée jadis par l'Occidental dans une tolérance de dernière catégorie ; et, en vérité, elle se

Page 1