LM SENTES DU MONT TAN-VIEH
montrait trop dédaigneuse î Bah ! de ces racontars. jamais l'honnête Ferrier n'entendit rien. 11 adorait sa douce amie et le gentil baby, sans se demander ce que d'eux il adviendrait, le jour où la maladie renverra le père en France. 11 comptait bien vivre et mourir au Tonkin : — fermant les yeux sur toutes probabilités contraires, nature naïve de troupier qui jamais ne regarde pas delà l'heureuse journée présente, convaincu d'avoir rencontré « par une chance unique » — ils pensent tous de môme ! — une véritable famille, le parfait bonheur dans l'amour et le ménage, Ferrier n'entrevoyait dans l'avenir, jusqu'à la tombe, que cette belle vie de Ban-May, avec les joies du commandement et de la campagne. Thi-Nam, fourmi patiente et cruelle, douce et câline toujours, avait silencieusement amassé pour l'élu des jours futurs. Mais voici que prise de passion à son tour, elle jetait au petit sergent, par larges brassées, tout ce que, grain à grain, elle avait grappillé. Ces femmes d'Annam, si économes pourtant, il leur passe parfois de telles folies par la tôte 1 Le riz et la pitance pour le ménage, elle était experte à les prélever sur les paysans, puis elle s'ébahissait devant Ferrier de la cherté des vivres ; le linge, les chaussures, les vêtements, on les achetait à crédit chez les commerçants de Hanoï, qui déjà s'inquiétaient ; leurs réclamations de fournisseurs impayés valurent au sous-oflTicier les sèches remontrances de ses chefs. En fin de mois, Thi-Nam lui prouvait clair comme le jour qu'on n'avait pu mettre un sou de côté. Mais la solde s'était transmutée en bracelets et colliers d'or massif, martelés sans art ; daillcurs, le joli sergent les londait vite l — Thi-Nam prélait à la petite se-
maine : quatre piastres avancées le 20 du mois aux miliciens, cinq piastres retenues le 30. Toute une comptabilité pour cela ! Une liste établie par le sergent Diên, et que, pour assurer la retenue, le malheureux Ferrier lisait gravement, à haute voix, quand il réglait, non sans discussions, le prêt mensuel de ses hommes. Des montagnards, Thi-Nam exigeait double intérêt. D'ailleurs, elle incitait Ferrier à les punir à tort et à travers, et leur vendait k levée des consignes. Aussi, elle le savait bien, pour elle il n'eût pas fait bon se trouver seule, hors du poste, tête-à-tête avec les gaillards. Elle en riait. Ferrier n'avait pas la vue si nette ; il s'irritait seulement contre ces brutes de montagne, quand il les voyait, les Thôs, muets, les yeux baissés, le front têtu, impassibles devant les aimables paroles comme devant les injures. Mais, sur la natte, sa colère s'envolait avec la fumée.
Sur de plus pressants avis du résident, du souspréfet indigène et des eepion^, Ferrier prit, pour se garder, quelques précautions supplémentaires. Le faible effectif du poste ne permettant pas de doubler les quatre sentinelles de nuit, le sous-officier prescrivit de fermer les portes chaque soir au coucher du soleil, et, sous aucun prétexte, de ne les ouvrir avant le jour. Toutes les nuits, à trois ou quatre reprises, il quitta son lit de fumeur pour des rondes imprévues. Les porteurs de dépêches, même officielles et urgentes, ne seraient introduits qu'après le soleil levé. Le sous-préfet expédia de divers côtés de secrets émissaires. Dans ces conditions, Ferrier se jugeait, non à tort, bien tranquille, en état de dé6er, avec ses trente fusils, à l'abri de sa double palissade, la
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plus audacieuse tentative, bien improbable d'ailleurs, des rebelles. Les ordres donnés et compris, le premier jour, en regagnant sa case — il était midi — son regard s'arrêta sur l'éternel Tân-Vien, peuplé de Génies hostiles. Mais en plein jour, au soleil, la crainte n'entra pas dans son cœur conscient des responsabilités nouvelles et du plus difficile devoir. Bon pour la nuit, l'effroi, et pour ces heures où l'on se relève delà natte, vanné par la fumerie de la veille, pas encore fortifié par la fumerie du jour ! Et puis, quand le péril se précise et prend corps, devant lui se dissipent les vagues appréhensions, les terreurs indéfinies ; — elle vieux soldat, énergique et raillard, se retrouva tout de môme avec sa caboche solide, sa poitrine de vaillant, ses idées nettes, toute sa volonté rassemblée en front de bataille contre les épouvantes superstitieuses.
Huit jours après ce midi ensoleillé. — Il est quatre heures du matin, la fin d'une caniculaire nuit de juillet.
Ferrier est encore étendu sur sa natte, vêtu do la flottante mauresque de soie, les pieds nus ; — le jeune Dién lui roule ses dernir^-es pipes ; ils fument tour à tour, les deux compagnons. La femme et le baby sont couchés sous le moustiquaire du lit voisin. {]n milicien annamite veille, de faction au seuil do la chambre. Depuis une semaine, se déliant dos montagnards, le sous-officier veut à ses côtés, cha(jucnuit, co garde du corps ; même, précaution nouvelle, les dix
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Tonkinois dorment côte à côte dans la case des hommes, près de la porte, en section de piquet, la cartouchière sur la poitrine et le mousqueton à la main.
Jusqu'à Taube, en roulant les pipes, l'élégant sergent a raconté, comme à l'accoutumée, avec plus d'insistance peut-être, d'invraisemblables légendes, les exploits des Génies hostiles aux intrus étrangers, les méfaits des diaboliques magiciens à dents jaunes qui peuplent la région des châu, subtils maîtres en l'art de sorcellerie, redoutés des Annamiies. Les fenêtres sont restées ouvertes toute la nuit ; mais pas le moindre souffle d'air ne fait onduler le rigide voile du moustiquaire.
Quand les deux hommes s'interrompent de fumer, un montagnard, debout au milieu de la chambre, agite sur leurs fronts l'éventail à long manche, qu il tient à pleines mains et que, d'un rythme régulier, il relève, puis abaisse brusquement : mais le va-et-vient de l'éventail n'allège plus l'accablante atmosphère, où la fumée des pipes, soufflée vers le plafond, s'épand et retombe en nappe lourde sur les lits et sur le sol.
Le massif du Tân-Vien s'est voilé d'une brume aussi lourde et blanche, la brume matinale de ces régions, exhalée des terres toujours en travail, grasses, humides et fécondes : on ne le voit pas, et cependant il pèse, de sa masse colossale, sur les âmes; il pèse plus lourdement que jamais, de tout son poids, par cette nuit chaude : on le sent à l'horizon qu'il emplit ; il emplit et borne de même la pensée qui, s'envolant de cette chambre, irait, comme un oiseau, se briser l'aile contre sa masse et choir à son piédestal de granit.
Et maintenant, par l'influence combinée de la nuit