‹ Fumeurs d'opium; comédiens ambulantsChapitre 8 sur 17 · LES GEMES DO MONT TAN-VIEN · texte numérisé non relu

LES GEMES DO MONT TAN-VIEN

chaude et de l'opium, dans la cervelle du sous-ofïicier, sur les vagues des idées tristes, les épouvantes émergent; — et cela roule, monte et descend sous le crâne, comme une confuse marée d^océan. Les superstitions reparaissent ; la défiance s'exaspère, de ces montagnards qui dorment à deux pas du chef exécré, qui veillent peut-être.

Longtemps il avait ri, le robuste gars normand, delà naïve imagerie des légendes, avec son immuable personnel de Dames, de Bouddhas et de savants Mandarins : Génies bénisseurs ; — généraux et guerrières, en armure d'or, chevauchant contre les Tartares ; — rois drapés de soie jaune, impassibles, qui récompensent ou dégradent les Poussahset les démons, par décrets calligraphiés à l'encre incarnadine ; — bonzes chenus ; — serpents tricéphales, qui sont de sages devins ; — et les poissons cannibales qui exigent sept vierges en tribut ; et le Dragon, le Tigre, la Licorne, la Tortue, qui sont les quatre animaux symboliciues... — Mais, de son enfance vécue en les villages où sévit l'effroi des sorciers et du mauvais œil, il était resté chez Ferrier, comme chez tant d'illettrés, derrière le rideau des faciles crâneries, une appréhension inavouée des pouvoirs mystérieux et des êtres qui les détiennent. El maintenant il avait peur. A travers ses rôves, ces personnages des légendes, sommairement délinéés en deux traits au crayon de cou» leur, passaient avec des gestes anguleux, do hiératiques allures, sur de très simples paysages, tels qu'en dessinent les enfants et les sauvages : du jaune indien pour les rizières, du bleu de Prusse pour le firmament, du vert céladon pour les bouquets de bambous, — et c'est un coin du Delta, une matinée de printemps ; do

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sombres moires sur un rectangle de bleu minéral, tiqueté de points d'or, — et c'est, pour la marche des licros, le ciel étoile, la mer et la nuit. Pour Ferrier, l'enfantine féerie des contes s'animait d'une vie étrange : rois, bonzes, dames et mages, les sorciers, les soldats et les dieux, — peu à peu, celte imagerie étriquée, délinéée en lignes sèches et précises, s'éloignait derrière un ondulant rideau de fumée, pour transparaître, dans le demi-jour et le lointain, plus authentique et plus farouche.

Les marionnettes ricanaient, avec de grands gestes terribles qui menacent l'intrus ; les animaux symboliques, dans une clarté pâle, faisaient frissonner leurs luisantes écailles, pour l'éblouir ; ils recourbaient et tordaient en anneaux, pour l'étouffer, leur queue monstrueuse et leur corps de Chimère. Et lentement, lentement, sous les influences de l'ombre, du mont emplissant l'horizon, et des périls réels, dans le cœur du soldat se glissait, exaspérée par le silence, centuplée par l'opium, une terreur plus intense de minute en minute, où se combinent et se mêlent l'anxiété d'être livré par des traîtres aux ennemis qui guettent dehors, tout près, dans la ténèbre enveloppante, et l'appréhension des volontés surhumaines, des Génies mauvais qui veillent sur le mont sacré...

Voici l'heure où se fondent les étoiles dans le blanchissant orient. En ces régions tropicales, le ciel va s'éclaircir, vite, vite, vite ; un quart d'heure à peine, les ombres s'attarderont sur la plaine; à peine un quart d'heure le soleil attendra sous l'horizon pour, après un bref crépuscule, surgir dans sa gloire d'implacable dieu. Il n'est pas de ces contrées, le long embrassement de la

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nuit et du jour, Tadorable mêlée de l'aube que suit l'aurore approchant à petits pas, pâle longtemps et comme lasse d'avoir lutté. Telle qu'un immense serpent à son réveil, la brume immobile des nuits s'agite et se déroule ; elle élève vers lès sommets, comme une tôte languissante, de la vapeur qui s'efîumo en montant ; — et le Tân-Vien apparaît des pieds au front, debout pour son éternelle faction de haine.

Ferrier se disposait à s'endormir. Tenu en éveil par les avis, de toutes parts venus, depuis une semaine il ne souillait la douce lampe qu'à l'aube ; alors, il pouvait sommeiller jusqu'à midi, tranquille pour un jour sur la sécurité du poste.

S'il agissait ainsi, ce n'était certes point par énervement de poltron, à la guise de ces couards qui, lorsque ne se trouve pas leur case au sur abri des murailles de citadelle, guettent, toute la nuit en alerte, l'oreille attentive aux feuilles Irôlées, la chair frissonnante. Non I mais le sous-officier, responsable du poste, des hommes et — cela surtout! — des fusils, ne laissait rien au hasard ; il ne se fiait point aux miliciens de faction, qui pour, tant, mis en garde par ses rondes perpétuelles et ses menaces d'exécution militaire, ne s'endormaient guère sous les armes. Et encore ! ces gaillards vous ont une manière de somnoler debout qui ne les empêche pas de répondre, tous les quarts d'heure, au « garde-à-vô ! » du voisin. Ils laisseraient l'ennemi s'approcher à dix mètres du fossé 1 — Ferrier ne s'en rapportait qu'à l'œil du maître, « pour toutes questions concernant le service »...

Une rumeur de voix ; — le sable de l'allée crie sous des pas pressés... Le garde principal est déjà levé, la

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crosse du revolver dans la paume ; il a sauté dans ses sandales de paille, prêt à s'élancer. Fausse alerte. Le caporal de piquet vient seulement rendre compte d'un incident : deux paysans sont arrivés, porteurs d'une caisse.

Las de leur marche nocturne, ils sollicitent d'être admis sans retard auprès du chef, le poste ne devant s'ouvrir que dans trente minutes, après le soleil levé. Dix secondes à peine, Ferrier hésite : évidemment, la caisse renferme les provisions par lui commandées à Sontay, qu'il attend avec impatience : vin, saucisson, conserves — de quoi varier ses maigres repas à Tannamite, — absinthe, vermouth de Torino, amer Picon,

— les indispensables « apéritifs » D'ailleurs, que craindre de deux hommes ? Il fait déjà grand jour... Cependant, — dernière précaution, impatiencepeut-être,

— Ferrier va lui-même ouvrir la porte. Il sort, le revolver à la ceinture. Le jeune Diên reste étendu par la natte, impassible toujours, un peu plus pâle que de coutume ; mais qui soupçonnerait la moindre inquiétude sous ce front tranquille, dans cette main qui, sans trembler, avec le soin et la précision ordinaires, roule une pipe à la flamme droite de la lampe ? Ferrier approchant, le factionnaire — un Thô — de garde à la porte présente l'arme ; car le chef du poste minuscule, l'orgueilleux troupier, exige les prérogatives des hauts mandarins. « A bas ! — gueule Ferrier, — on ne rend pas les honneurs avant le lever du soleil, idiot ! »Etildôbarricad'^^ la porte que maintiennent close deux lourdes barres de bois. Les porteurs sont là, dehors, mines de braves j iysans ; patiemment ils attendent, accroupis dans l'herbe, contre la caisse : « vite 1 entrez. Et qu'on

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