‹ Fumeurs d'opiumChapitre 10 sur 21 · RENE NE · texte numérisé non relu

RENE NE

Au matin, après la représentation d’adieu e grâces rendues au chef généreux, les pauvres erranis s8 départiraient vers la Chine. Les officiers siégeaient sur les banquettes, aux pieds de l'adolescent frêle et hautain, qui lit et fume, toujours couché. Et les partisans, mêlés aux villageois, grouillaient en foule joyeuse qui se presse Jusqu'au lit du maitre bien-aimé. A voir ces gens hilares, soucieux uniquement du spectacle espéré, et surtout à voir cet éphèbe au beau sourire, qui médite, en fumant, le Livre des Sentences, — on eût supposé bien folles, et dénuées de vérité, les prédictions du falot bonhomme.

Et pourtant le devin ne s’était pas trompé : sa mort, comme la mort des chétifs ambulants, à cette heure était résolue. D'abord le gracieux adolescent n’en avait accueilli l’idée qu’en d’éphémères rêveries, que suggère l'ingénieux opium, évoquant, parmi les multiples images d'un univers idéal, un tableau de massacres, savamment composés, dans un cadre de luxe et de mélancolie. Puis, s'intéressant à cette idée, il la discuta

par jeu d’esprit avec son âme. Ces étrangers, des inconnus en somme, n'est-il pas vrai? Des espions, peut: «

être ! — Non, certes, pas si méchants n1 si dangereux

que cela, les pauvres hères ! — Mais, émerveilles du royal accueil, n’allaient-ils pas, même sans malice, par simple étourderie, révéler à d’autres la présence à Maï= Xé du héros, du doux éphèbe à la merci — n'est-ce pas

— d’un bavardage ? — Cela vaut d’y réfléchir. Car, alors, que deviendront le mystère de cette retraite, etce luxe, ces livres, cette chère solitude qu’une parole indiscrète risque de livrer aux brutes d'Occident ? — Bien sùr, Liêt ne hait nullement ces gens, les chanteurs puérils, les mignardes bachelettes, et le falot diseur de bonne aventure. En revanche, le lettré subtil, dénué de haine, manquait aussi de pitié. Ces pauvres ambulants, qui font sonner le rire en grelot aux oreilles des ennuyés de ce monde et revivre sous le cliquetis du paillon les grandes figures d'autrefois, Dôc-Liêt — en telle autre occurrence — les eût comblés de richesses et de sa bienveillante indulgence. Mais à quoi bon s'embarrasser de scrupules, au profit de ces êtres, éphémères en somme, presque irréels? — Après tout, quand elle menace la paix profonde du héros, leur existence ne vaut pas une seconde d'hésitation ; elle ne compte guère dans l’ordre du monde. Ah ! s'ils possédaient, ces gens, l’âme divine et la beauté de la chair qui fleurissent en leur délicieuse compagne, — oui, alors, il y aurait crime, sans pardon pose sible, à faucher de si nobles vies, à retrancher de l’harmonie universelle un s1 rare élément. Crime dont le doux éphèbe, avec une indignation sincère, s'affirme incapable, certes ! — Mais encore, qui sait? Puisque, au fond des secrets appartements, dans un cadre unique de luxe et de mélancolie, l’impériale fille a déjà vécu les plus divines heures de sa jeunesse et de l'amour, — et jamais ne sonneront d'aussi belles heures! — ne serait-ce pas, vraiment, une merveilleuse charité d'éviter l'horreur de la vieillesse et des chairs flétries à la frêle amie qui ne cueillera plus les inoubliables extases, et qui, parmi les heureux, sera désormais l’inconso-

lable exilée du bonheur, du paradis jadis connu ? — Il est permis d'hésiter; mais les naïfs errants doivent mourir. Et, s’il en est ainsi — pauvres gens ! — que, du moins, leur mort — inattendue, oui, n'en doutez pas! et subite, afin de supprimer d’inutiles angoisses, — que leur mort procure au maitre une neuve jouissance, une volupté plus poignante que l'amour, un de ces spectacles — or, soie et sang — dont il Ss’enivra parfois, dans la fumée des pipes, entre les pages éternelles des sages. Et le doux maître souriait à sa dialectique subtile ; après le délice de ces discussions poussées par jeu d'esprit, en tête-à-tête avec son âme amusée, il se sentait plus indulgent, meilleur, plus cie de comprendre les pages éternelles.

.… Aucun tréteau pour les baladins; nul décor, même. Ils donnaient, ce jour, un pièce inspirée des Annales. En ce pays de lettrés à la complaisante imagination, on jugerait superflue la reproduction exacte, selon le goût barbare d'Occident, des milieux — pa-

godes, champs de bataille, palais — où les ancêtres vé-

curent leur fière vie. Et, si le décor vaut uniquement à mettre en valeur, par évidentes analogies, les sentiments exprimés sur la scène et les idées, quel cadre plus propice au drame national, à la vaillance des généraux, au geste passionné des reines amoureuses, que ce jardin sous la lune, ces montagnes protectrices des vaincus, — et ce cercle de partisans, derniers fidèles de l’ex:1, serrés autour de l’enfant à qui les destins ont réservé de libérer la terre sacrée ?

Pour une suprême tentative, Thi-Teu avait choisi avec soin la pièce à représenter. Dôc-Lièt — elie ne l'ignore pas — dédaigne jongleries, horoscopes et mu-

siques, et aussi la mimique des danseuses ; et si parfois, entre deux pipes, il écouta de câlines mélodies balbutiées sur la chanterelle des guitares, il ne se passionne vraiment qu à retrouver sous le masque du comédien et dans ses livres les preux ancêtres, lorsque, en costumes de guerre et de fêtes, il les voit évoluer aux pages du Légendaire ou sur la scène. Alors, par la sràce souveraine de l'illusion, il revitles jours resplendissants des siècles abolis. Et pour son âme acclimatée au sortilège du rêve, dédaigneuse du temps, et de l'espace, et des périssables phénomènes qu'ils encadrent, les morts évoqués s’aflirment plus réels que cette tourbe bruyante des spectateurs.

Plus réels certes et vivants, puisque ces illettrés passeront sans laisser de trace, et que les anciens héros, applaudis toujours, admirés, ‘érigés en exemp'e aux générations, ressuscitent d'âge en âge et se perpétuent dans le geste de l’acteur, dans le verbe de poète.

.. La vierge s'était attribué le rôle principal (1), celui d’une princesse dont l'amour suggère au lettré Lé-May la force de chasser les intrus chinois. A cette heure, sûre de son génie et de ses charmes, une fois encore l'espoir du triomphe la ressaisit tout entière.

Dôc-Liêt cessa de lire quand elle apparut, vêtue de deuil, sous les longs voiles blancs de l'impératrice proscrite, pour implorer Lê-May, l'adolescent unique, proclamé docteur en les concours triennaux de la capitale, à l'âge où ses condisciples jouaient encore au

(1) D'ordinaire, les rôles de femme sont tenus par de jeunes garçons ; mais dans les troupes ambulanies. honnes à tout faire, chacun, de son mieux, se rend ulile.

122 FUMEURS D'OPIUK

cerf-volant. Des masques enluminés et barbus cachaient le visage des baladins ; seule, la Thi-Teu laissait à découvert ses traits radieux, son pur visage resplendissant sur les robes de deuil, ennobli par le charme des fards savants, et révélateur d’une âme aussi fardée, savante, exquise. La princesse exilée ne regardait que Dôc-Liêt, tandis que, déclamant les fières tirades, elle commentait leur éloquence par les gestes étudiés de ses beaux bras, par l'harmonie des poses et des lignes. Veuve de l’empereur assassiné, ambitieuse du trône à relever, de la patrie à libérer, plus que de vengeance, elle se donnerait en récompense, et donnerait avec sa beauté l’Empire, au libérateur, le soir de la victoire. Vien, sous un masque de jeune homme, de sa voix profonde et lente jurait obéissance et s’engageait à combattre les étrangers. Et tout à coup, la face empourprée — indubitable signe de l'inspiration divine — Ia princesse révélait au vaillant le secret des dynasties, le lieu précis où bâille la gueule du Dragon terrestre, la caverne où — pour s’assurer le mandat du ciel — les souverains enfouissent les os de leurs ancêtres; — et, par un couplet héroïque, âprement scandé, elle lançait l'étudiant aux batailles.

La foule attentive haletait dans l’ombre, — âmes très neuves, êtres ingénus qu'envoüte, pour les ployer à tous Les caprices du poète, le son de cette voix pareille à la vibration d’une cloche d’or. Cette voix, experte à jouer sur les nerfs tendus des auditeurs la symphonie multiple des passions ! Pour séduire, elle semblait se glisser vers le cœur troublé du héros, en serpentines inflexions aux courbes harmonieuses ; pour annoncer le combat, elle retentissait en terribles accents, comme

l'épée sur l'acier des cuirasses; et tour à tour c'était le tam-tam de guerre et la viole d'amour, pour enflammer les subtils lettrés d’une ardeur belliqueuse ou révéler aux grossiers soldats le rêve des plus mystérieuses voluptés. Evocatrice des siècles abokis, elle douait de réalité les fictions du drame; soldats ou lettrés, ces hommes assemblés auteur de la merveilleuse artiste participaient en corps comme en esprit aux exploits, par eux revécus, de la grande épogue. Par la seule présence de cette authentique impératrice, en la chair des vils comédiens s’avéraient indubitablement Lé-May et ses compagnons, et, réincarnés, les patriotes d'antan. Et, plus encore que son peuple de subalternes, Dôc-Liêt jouissait, délicieusement ému, de cette résurrection, de ce beau rêve. Une délicate teinte de rose colorait son visage charmant. La Thi-Teu surprit d’un regard l’émotion ainsi révélée ; et, rayonnante d'espoir, elle se rassit parmi les spectateurs, comme le jongleur entrait en scène.

Celui-ci figurait un paysan poltron, grotesque caleb du héros, qui se lamente sans trêve pour ses buflles razziés, sa rizière dévastée etsa chaumine à l’abandon. Une des danseuses, suivante de l’impératrice, donne la réplique à ce fantoche; inquiète d’un amant parti en guerre, aux couplets désolés du buffon elle oppose son amoureuse plainte, en strophes rigoureusement parallèles ; — un interminable dialogue.

Puis, sous un prétentieux accoutrement de mandarins militaires, les musiciens et les gamins, ceinturés de pourpre, mitrés d’or, clament à voix stridente les exploits de l'étudiant : pirouettant sur un pied, avec des mines terribles et joyeuses, ils brandissent des

sabres, ils effilent de la main les crins de leur. barbe immense. Après eux passent et repassent longe temps, pour la joie de faire admirer leurs uniformes verts et les pavillons multicolores qu'ils agitent en hur- Int, les soldats du triomphateur, comparses prêtés par Dôc-Liêt, naïfs partisans, fiers de gésticuler et de rugir, et de se piéter en des poses rébarbatives. Et cela se prolonge pendant des heures, sans fatiguer les curiosités puériles; ofliciers et lettrés, guerriers et croquants, tous les spectateurs s’esclaffent aux intern:èdes de fcce ; is trépignent d'enthousiasme après les tiralss belliqueuses et les défis, et réfléchissent dans le misuir de leur visage les plus subtiles nuances, accentuées et grossies, des sentiments mimés et parlés par l'art des comédiens. Liêt, indifférent au hourvari, Lt et fume ; il ne ferme son livre ou ne repose sa pipe qu'aux réapparitions de l'impériale Thi-Teu. — Et de quart d'heure en quart d'heure, autour du viilage, se répondent à travers la vibrante atmosphère, dans le bleu de lune, les appels lointains des veilleurs.

.… L’aube déjà blanchit lorient où, fleurs nocturnes, les prunelles des étoiles se closent. La lune, très loin du zénith où, cette nuit, elle a triomphé, est descendue jusqu’à l'horizon, —— errante déesse, toujours solitaire, près de disparaitre maintenant, mélancolique symbole des destinées errantes et solitaires comme elle et qui passèrent aussi, dans leur gloire éphémère, au zénith. La brise fraîchissante fait onduler Les bambous frêles, sous la coupole aérienne aux pâleurs de nacre : et ce ciel, si pâle, léger et subtil, on dirait que, la pièce jouée, il va s’évanouir avec ses clignotantes étoile” — jrréel décor, tendu pour encadrer une

heure les ancêtres réveillés et les tragédies d’autrelois.

.… La représentation s’achevait ; Thi-Teu reparut ayec le vainqueur, pour leur jumelle apothéose.

Lé-May, empereur par le sabre, rentre dans sa capitale en fête; et, dédaigneuse des rites, la femme a quitté les secrets appartements, pour courir à la rencontre du vaillant. L’épée miraculeuse qu'il reçut du cie! pour sa mission s’est changée en un Dragon de Jade qui, remontant vers les étoiles, a béni le couple victorieux. Alors ils proclament leur amour et les présages splendides du règne.

Si beaux, la fille et le devin, lui sous un masque de jeune homme et dressant sa taille svelte ; — elle, montrant sans voile son pur visage, dans ce matin léger où le bruissement des feuilles s'accorde en sourdine aux hymnes de joie pour unir à la félicité des hommes la complice harmonie de l'univers. Vien se tut; elle, ses éclatantes prunelles tournées vers Dôc-Liêt, prédisait passionnément les voluptés et les gloires; et le génie, pareil aux langues de feu qui sacrèrent les disciples du Bouddha, illumina ses traits sublimes où la musique du verbe se transpose en sentiments exprimés. Les comédiens — jongleur, musiciens, gamins et danseuses — se prosternèrent pour la quadruple salutation devant le couple rayonnant, tandis que des partisans, figurants improvisés, érigeant à bout de bras leurs sabres nus, hurlaient les vœux et les enthousiasmes du peuple affranchi. Pour l'âme mystérieusc de maître, qui seule savail,pour l’âme éprise de symboles, rien de plus mélancolique, délicieusement, Sous le ciel de pâle nacre, que ces merveilles, — soies

vertes et pourprées, ors vibrant au col délicat des femmes, et l'éclair des larges lames envolées sur ces êtres transitoires, beaux de leur vanité même, doués du charme unique des choses qui vont s’abolir. Ils demeuraient prosternés, les pauvres errants, frémissants encore, encore haletants des clameurs qu'ils avaient lancées en hymne de gloire vers l'aube grise et rose, orgueilleux pour l'admiration, enfin consentante, du miraculeux adolescent déjà légendaire.

Liêt, ayant bâillé, — oh ! très courtoisement, la main sur la bouche étendit le bras, avec une élégante nonchalance : et le couple héroïque resta, comme pétrifié dans sa pose, tandis qu'un silence d’effroi, éteignant de proche en proche la rumeur admirative, s'élargissait sur la foule spectatrice. |

Derrière les baladins, neuf des bénévoles comparses s'étaient dressés : et. d’un revers de sabre, chacun avait tranché une tête. Un beau travail en vérité, méritoire chef-d'œuvre d'artistes experts à manier le coupe-coupe ! — Elles roulaient parmi les gazons, la tête hébétée du jongleur, les fines têtes des femmes et des gamins ; etle sang, jailli en écumeuses cascades, épandait ses vagues vermeilles sur les soies vertes et de pourpre, sur les satins moirés ét les palpitantes chairs. |

Liêt, le très doux lettré pervers, avidement admirait ” la glorieuse apothéose, transfiguré, le blanc de ses » prunelles injecté de rouge. Épris de la beauté de son crime — si toutefois un tel mot: le crime, put jamais « signifier les œuvres par qui se manifeste une âme si bauie, — on l'eût dit, à ce moment, possédé des mal- « faisants Génies qui hantent les mornes fumées de …

l’opium. Mais les deux héros restaient impassibles, plus forts que lui, dignes de Lê-May et de l’impératrice qu'ils figurèrent ; — le devin, sans gestes inutiles, en vrai sage, attendait, soumis à la destinée contre qui nul efort des hommes ne prévaudra ; la jeune fille, indifférente en apparence, assurée peut-être que le tyran n'osera pas la sacrilier comme les vils baladins, arracha de ses doigts négligents une brindille fleurie, pour la porter à ses lèvres.

Jamais, avant cette heure, Dôc-Liêt ne contempla tableau vivant si savamment composé, figure de ballet si harmonieuse ; le bras tournoyant des bourreaux, tout à coup immobilisé, les robes splendides, le sang jailli des carotides, et le couple victorieux debout dans l'aurore. Et quand sa belle âme eut à souhait savouré ce délice d'admirer les héros, si nobles et si doux, qu'entoure le flot vermeil avivant les couleurs claires, élargi parmi les soieries, et stillant sur l’or des colliers, Dôc-Liêt alors leva un doigt. Un soldat appesantit sa

paume émergique sur l'épaule du fréle Vien. Les yeux

du sage exprimèrent une terreur insensée, mais qui n’était pas l’angoisse du condamné sous le sabre levé, ou devant les imminentes tortures de la « mort lente ». Non ; lui, tranquille jusqu’à cet instant, heureux de périr avec l’adorce, par un commun supplice, il frissonna de peur, épouvanté à l’idée de tomber seul, et qu'épargnée Elle survécüt pour s'unir à l'adversaire, comme ici-bas dans l'éternité : c'était le ciel désert et vide, après la terre sans amour. Dôc-Liêt, comme irrésolu, regardaitle devin sans parler ; une minute de rare plaisir, aigu jusqu'au spasme, cet instant où, sous l'impassibilité du corps, il devina ‘a peur folle, il en-

128 FUMEURS D'oPIUN :

tendit battre le cœur éperdu : — une pure jouissance psychique, après la volupté physique dont s'étaient extasices ses prunelles.La seule présence de l'impériale aimée et du douloureux adorant auréolait de lumineuse poésie le crime vulgaire : spiritualisant la joie du mañlre blasé, elle réalisait l'incident éphémère en permanent symbole. — Et peut-être, comme les jouissances spirituelles prédisposent à la divine Bonté la volonté amollie, Dôc-Liêt épargnait-il le couple héroïque;

mais, en ce même instant, comme Thi-Teu devina l'hésitation, il vit un sourire s'épanouir sur les belles lèvres fardées de l'amante ; | comprit qu’elle s’obstinait à l'espoir de vaincre. Et, complices de l’orgueil, les mornes Génies de l’opium chuchotèrent au doux lettré que, par de basses piliés, serait détruite l'harmonie de son œuvre — quil ne connaîtrait pas la merveiHe unique, le spectacle enfin digne de lui, conçu dans la chère atmosphère des rêves ; qu'un jour la noble amie, transformée en vieille infâme, imposerait d'abominables démentis au souvenir qui la garde triomphante et jeune. Ah! que plutôt, vraiment favorisée des dieux, jeune et triomphante, avant le temps de sa honte elle meure ; et que, dans une mémoire fidèle, elle persiste, plus fraîche qu'au matin de sa jeunesse, immortalisée par les baumes puissants de l’amour! — Un geste encore, et le sort fut jeté; la femme, écrasée par une patte brutale, tomba sur les genoux auprès du devin. Alors, sur le maigre visage de Vien resplendit enfin l'heureuse extase. Deux têtes roulèrent jusqu'aux pieds du jeune maitre et le sang : des vaincus ruissela sur la soie jaune de leurs vête: ments impéria1x, “à

COMÉDIENS AMDÜLANTS 199

… Le globe empourpré du soleil, pareil à une tête tranchée, roulait à lorient parmi les neiges croulantes et les floconneuses mousselines des nuées. Un instant, devant la foule muette qu’il ne vovait pas, Liêt admira les pâles chairs mortes — etle sang en claires gouttelettes, rubis et grenats exaspérés, braisillant au soleil, crépitant sur les lourds satins, les joyaux et les soieries versicolores. Il s’enivrait, artiste passionné pour son œuvre unique au monde, du tableau miraculeux, où s’harmonisent en subtils accords et se répondent en contrastes savants, comme les pétales des plus rares orchidées, les formes souples, les sveltes lignes, les splendides couleurs que parfois il entrevit dans les fumées de l’opium, — et cette apothéose radieuse et triste, enfin réalisée, de la Mort et de la Beauté, sur qui plane, ceinte d’une gloire, la volonté triomphante du doux lettré. Puis, rassasié de son crime et des mélancoliques merveilles, il ordonna — d’un geste ennuyé — d'enlever cela. Etlentement, en decälinesinflexions, il se récita les strophes populaires : Ciel d’or, nuages d'argent. — Les arbres se courbent au vent, sur le versan{ lointain. J'écoute l'appel éclatant des coqs; à l'occident, la lune pälit, des corbeaux croassent, sur le versant lointain. Ma case,entourée de bambous, est pleine de livres. O joie d'y reposer à l'ombre, d'y méditer le verbe des sages !

Et, comme les rais du soleil glissaient jusqu'au lit de Camp parmi les cristaux, les nacres et les ivoires, Liêt se leva ; avec un bâiilement étouffé par un joli geste de la main, le frêle adolescent élégant et hautain entra dans la maison fraiche et reprit sa lecture:

Des fleurs, — disait le livre, — des fleurs ! Epa-

450 FUMEURS D'uPiuM

+ nouies à l'aurore, elles se flétrissent avant le soir; ainsi la vie humaine. Pourquoi s'inquiéter de chosen au monde ? Qu'est done, sous le ciel, la montagne de Nam-Son ? Et qu'est, sous le ciel, La terre entière ?.….

Au dehors, la foule se dispersait en silence. Il ne resta, sous le soleil nacré, que le jardin désert où les, « oiseaux dorés », par couples, chantaient éperdüment. l'amour et la joie de vivre, — et qu'un sombre paysage de montagne. ï

— Les eaux s’écoulent, les hommes passent et les dieux même. Seules, les profondes pensées et les: phrases harmonieuses ont l'éternité. |

Et il est dit, dans un antique évangile de Nubie:

. Or Salomé offrit en un plat d’or la tête du Précurseur au jeune rhéteur heliène qui dédaigne amour. Mais lui; « C'est votre tête, 6 Salomé, que je vou= drais. » — Ainsi, par jeu, il parlait. — Et le lendes, main un esclave lui apporta la blonde téte de l'amoureuse. — Or, le Sage plus ne se rappelait son væt d'hier; tl command de remporter la chose sanglante, et il continua de lire Platon.

HR te, ©

LE BLOCKAUS INCENDIN

Je renfermai mes parfums inconnus x et je restai debont, immobile.

(Poësies chinoises, — Li-S40.)

A l'égard des actions humaines, je n'ai pas voulu les juger ; je me suis contenté de comprendre,

(SPixosa.)

D ans le journal du sieur Fanien, sergent au 10° tirailleurs tonkinois, un malheureux sous-officier pourri de prétentions littéraires, je copiai quelques notes datées de Haï-Ninh — ce poste qu'un ruisseau, “guéable à mer basse, sépare de Tong-Hin, vilie chinoise de Quang-Tong.

17 novembre 1888

… Enfin passée, l'épouvantable nuit. Nous venons d’enterrer douze hommes, légionnaires ou tirailleurs, tués par ma faute. De la garnison du blockhaus incendié par trahison survivent deux indigènes, — et moi, le chef, dont l’insouciante inertie fut mortelle à mes soldats. Depuis ce matin j'ai beaucoup fumé; et maintenant, grâce à l’opium, il me souvient du massacre à peine comme d’un cauchemar longtemps après le réveil. Les décapités ne se lèveront pas pour m'accuser

el il me plaît de repenser sans remords ni haine aux assassinés comme aux assassins. Le coupable, c'est la Cause, l’inaccessible Cause, et non pas moi, guère plus criminel que le sabre aux mains d’un furieux. En orgueilleux initié, je sais tout comprendre, tout excuser : et vous aussi, vous m’excuserez, — si vous êtes dignes de me comprendre.

Je quittai le fortin de Haï-Ninh, hier à cinq heures, à la tête d’un détachement — huit tirailleurs et six légionnaires. C'était notre tour de veiller, à quinze cents mètres de là, dans le blockhaus de bois en vigie sur le ruisseau que traversent souvent, pour piller les villages et nous harceler, des pirates encouragés, soudoyés peut-être, par les mandarins du Quang-Tong. Quand nos escouades leur donnent la chasse, ils repassent tranquillement le gué, et nous n’osons les suivre en territoire chinois : affaire de diplomatie. Eux, la diplomatie ne les empêcha pas, le mois dernier, d'empaler vif mon vieux copain, le caporal Tabard, sur la rive tonkinoise ; — mais deux heures après, quand je rapportai les oreilles de l’empaleur en chef, que j'étais allé quérir en Chine, le commandant d'armes, en récompense, m'alloua quinze jours de prison, portés à trente par le colonel : et bien heureux de couper au conseil de guerre, encore! — Aussi, que les diplomates entre eux s’arrangent! Moi, je fume de l'opium de contrebande, bon et pas cher, et je serre la main loyale du Chinois qui m’approvisionne.

Après la soupe et le rata, nous descendimes, par un sentier à pic, le mamelon du fortin, — un mamelon conique, hérissé de brousse et d’arbustes sauvages, comme un panache au milieu de la plaine alluvienne.

Page 1