‹ Fumeurs d'opiumChapitre 11 sur 21 · LE BLOCKHAUS INCENDIE · texte numérisé non relu

LE BLOCKHAUS INCENDIE

Et la pensée m’égavyait des pipes que je fumerais à la veillée, tandis que sous le rouge et vert crépuscule glacé je regardais au nord la campagne plate s’arrondir jusqu’à la mer où s’érigent, pour leur faction éternelle, lessombres promontoires de Paklung. A nos pieds s’étendaient la résidence — pagode fortifiée — et les baraquements de la garde civile, — des cases de chaume et de torchis : dans la cour quadrangulaire, à double enceinte de bambous, des congaïs cuisaient le riz du soir pour les miliciens, et, par l'air léger, vibrait clair leur rire insouciant de femmes à soldats.

Nous traversons Hoa-Lac, le village annamite, jusqu'à la placette du marché où naguère des pirates décapitèrent le commissaire français Haïtce et ses gens, pris dans leur fuite, liés à des poteaux et martyrisés longuement. Par la porte en pierres qu'ombrage un énorme banyan, nous entrons dans Monkay, aujourd’hui désert, en ruines. Sur les larges dalles des rues dépeuplées, sonne le pas lourd des {égionnaires, éveillant d’'étranges échos dans les maisons à l'abandon. Je pense aux générations qui vécurent heureuses en ces lieux, et surlout à mes aînés, les fumeurs doux et lents, les bienveillants thériakis chinois que la fusillade ou la baïonnette firent passer de leur extase passagère au définitif sommeil, cette froide soirée d'hiver où nos soldats vinrent occuper la ville.

Le blockhaus, au sommet d’une colline inculte — brousse sombre et hautes herbes — surplombe le gué. Sur l’autre rive, les maisons de Tong-Hin, en avant du fort chinois, dévalent en désordre jusqu’à l'eau, comme une bousculade de béliers à l’abreuvoir. Tong- Hin a recueilli la population tugitive de Monkay, et nos

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déserteurs, et des contrebandiers, et des pirates, tous les interlopes de la frontière : — ville de jeu et de débauche, où les bandits de la région, après les profitables aventures, accourent se saouier de choum-choum, d'amour à bas prix et d’opium. Les teintes claires du brillant et léger crépuscule s’enfument comme un vieux tableau d'église: à l'occident, une ligne de pourpre sombre souligne le bleu sombre du ciel, et la grenouillebœuf mugit au bord des marécages. À cette heure, triste à mourir, mon cœur se serre de je ne sais quelle presciente angoisse, tandis que la viile s'allume làbas, pour sa nuit de mornes luxures chinoises, et que dans le fort de Tong-Hin les trompes de cuivre beuglent, sur trois notes longtemps tenues, une mélancolique re= traite.

Voici, par bonheur, l’ami Tich, qui m'apporte de … l’opium de contrebande ; la veillée sera gaie, en compagnie de cet aimable garçon. Un type assez inquiétant, tout de même: bandit débauché, vrai sacre ; mais les mandarins, qui ne l’aiment guère, le tiennent pour fin lettré. Ce Tonkinois de vingt-deux ans ne nous garde pas rancune de la mort du /ank-binh son père, tué d’une balle française à la seconde prise de Hanoï. Il vendit sa sœur à un douanier européen, amateur fou de cette statuette ivoirine, faite au moule, exquise comme un fin bibelot du Nippon. Une ou deux fois par semestre, le Dôc-Tich — général Tich (disent les respectueux indigènes) vient se ravitailler auprès du beau-frère, le fait rire, lui fume son opium, lui boit ses économies, en des noces terribles où roulent sous la … natte les pires garnements de la région; puis, nostal- « gique de la brousse et des aventures, il disparait et ya

Pr Me

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pirater — oh! affirme-t-il, en terre chinoise seulement

-— à la tête de quelques gredins qui le craignent comme le feu et la corde, jusqu’au jour où, traqué par les paysans enfin lassés de servir d’enclume à ce joyeux porte-marteau, il rentre à la douane, pleure, supplie, implore pardon, asile et tabac, et reste tranquille pour quelques semaines. Après fumer, il se déboutonne et me raconte, dans ja familiarité du commun lit de camp, d’effroyables histoires, — pages de sa vie hasardeuse, presque épiques rhapsodies à la gloire de héros sans scrupules. IL méprise fort son gabelou, qu'il devine ignorant et brutal — sans rien connaitre pourtant de

.n0s sciences, par affinement d’intellectuel et simple ins-

tinct de lettré. A certains moments, il me semble que seul j'ai conquis sa confiance et son affection ; — et parfois, fumant ensemble, je crois voir flotter dans le

bleu nuage de la pipé un souriant Génie tramé de vapeur

éphémère, quelque dieu de l’opium, qui nous suggère une réciproque bienveillance et fait fraterniser nos âmes.

Nous restons un instant à l’entrée du blockhaus, à regarder les beaux Chinois jaunes qui se baignent au fleuve, s1anc et criaillant, et font rejaillir l’eau, vite évaporée sur leur peau huileuse à la bise d’hiver. Ils sont là une dizaine qui, par quotidien passe-temps, nous injurient gaiement en leur dialecte cantonais, avec des gestes obscènes et le simulacre de nous scier le cou.

” La nuit tombe en quelques minutes, une nuit sans lune

du Tonkin, plus impénétrable qu'aucune de nos nuits de France, sous les yeux clairs des étoiles à myriades. Là-bas, en Chine, les lanternes de colle transparente, historiées de dragons verts et jaunes, oscillent aux

portes des maisons de jeu et d'amour. De joyeuses clameurs passent le fleuve; des odeurs d’absinthe, d’opium et de chinois traînent dans le vent, avec l’odeur de l’eau et des feuilles.

Un légionnaire posté en faction, mes soldats roulés dans leurs couvertures, je m'installe sur le lit de camp en face de Dôc-Tich, qui va préparer mes pipes. Ce soir, par exception, je le trouve préoccupé, défiant, inquiet, et je ne tire de lui que quelques paroles. Dieu sait pourtant s’il se confessa à la dernière veillée ; et je ne pense pas qu'il lui soit désormais permis de faire la mijaurée avec moi. M'a-t-il point avoué comment il embrocha, d’une broçhe rougie au feu, le chef pirate Lanh-bi, pour quelque histoire de femmes ? Mais qui donc se vanta d’avoir essorillé je ne sais quel beau saltimbanque, surpris en conversation secrète avec une gamine que Dôc-Tich élevait, l'ayant achetée toute jeunette, pour ses nuits futures ? Et qui me fit tant rire, à propos de danseuses et de chanteurs — toute une. troupe ambulante — enlevés sur la grand route, hébergés, gavés de riz, d'alcool et d'une hospitalité quasi royale, — puis, après une semaine de noces, de feslins et d’amourettes, décapités par certain chef bon diable au fond, qui les aimait fort, mais qui, sa tête mise à prix, gardait le secret de son gite et redoutait les havards ? Hein, mon vieux Tich, c’est-il en les Morales de Koung-Fou-Tsé que nous lûmes cela, ou si nous l'avons recueilli de votre bouche d’or, l’autre soir ?

Justement, sous l'influence de l’opium, ce soir très savoureux et parfumé, je me sens un exceptionnel besoin dy causeries expansives, au rebours de mon taciturne compagnon. Lui, malgré tous mes efforts, s’obs-

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tine en son silence préoccupé, se soulevant parfois sur le coude pour guetter le factionnaire dont s'encadrent le képi et la baïonnette dans la lucarne du blockhaus. Je me lasse de l’interroger, et nous fumons en silence.

… J'ai fumé plus de vingt pipes : maintenant je reste étendu, immobile, sans parler ; pour un mot, pour un geste, il me faudrait à cette heure une incroyable tension des muscles, un surhumain effort de volonté. Je ne dors pas cependant ; mais ma pensée, longtemps vigHlante, s’assoupit ; ou plutôt an dirait qu'elle s'évapore en fumée, laissant mon crâne vide, léger, intérieurement illuminé d’incertaines visions heureuses. Tich se lève et sort, — pourquoi? — emportant le fanal du poste, après — 1l me semble — quelques vagues mots d’explication que je n’écoute même pas. H bavarde un moment, là-bas, dehors, avec le factionnaire, puis s'éloigne dans la brousse ; mon ouïe aflinée par l'opium discerne son pas rapide et le froissement des herbes. Une demiheure se passe; tous mes hommes dorment; mille bruits épars dans la nuit approfondissent le vaste silence environnant, — la respiration des troupiers, les poux de bois vrillant dans la charpente, les vibrantes ailes d’un coléoptère autour de la lampe, les cuics effarés des rats poursuivis par les couleuvres, dans le chaume du toit.

.…. Sans presque détourner :a tête, d’un regard coulé de côté, je venais de regarder l'heure à la montre posée auprès de moi sur la natte : il était environ minuit. Je refermai les yeux, pour suivre à mon aise, sans mouvement et sans volonté, les capricieuses arabesques d'idées et d'images que l’opium enroule et déroule dans l'atmosphère du rêve : images pures et belles, dignes

de somptueusement vêtir les idées nobles ou subtiles ; — légères, ainsi que ies fées dans le vieux conte des Trois Citrons, elles s'approchent et s’éloignent, toujours insaisissables comme la fumée bleue, et le réveil les recule bien loin, bien loin, dans l'infini. Mais si, par un prodigieux effort, nous les emprisonnons dans une case de notre cerveau, avec la foi de les sertir-un jour: en quelque page qu'elles illumineront, — à l'heure d'évaluer notre butin nous ne retrouvons qu’une idée misérable, une métaphore banale ou baroque, — et c'était l’opium illusionniste qui leur prêtait la souveraine magie de ses charmes.

.…. Tout à coup dans la nuit muette jaillit un cri déchirant, angoisse terrifiée et horrible douleur à la fois, comme l'agonie d’un mâle surpris en pleine vigueur. Et cela recommence, persiste et se prolonge, telle la plainte aiguë d'un porc qu'on égorge. Mais avant qu'un brusque sursaut m'ait jeté à bas du lit, des hurlements sauvages ont couvert, noyé, englouti cette clameur de moribond : la porte fracassée vole en éclats ; dans le rectangle du chambranle, sous la June énorme et pleine, nouveaulevée, je vois mon factionnair s’abattre sous une poussée furieuse, et l'éclair de. baïonnettes cribler sa poitrine. Et d’affreuses faces ainoises, vociférantes, apparaissent, plates etiaunes ‘mme le masque ricaneur de la lune qui sembiea elles bondir à l’assaut. D'un revers de main, en criés' aux armes, je renverse la lampe à opium; l'ombre :::daine s’épand dans ie poste, jusqu’au cadre lumine . où grouille un combat; car nos hommes, vite sur pi: surgissant du sol tout vêtus, se défendent en déses} :rés à coups de crosse et de sabre. Les assaillants hésitent une seconde. Et tout

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çeela, vu à travers une violente migraine, m'apparaissait

"iireel comme un cauchemar. Tour à tour refoulés et re-

poussant l'ennemi, nous résistons en enragés, trépinant des corps mous, hurlant, mordant, piquant de la baïonnette ; et jaillissent des cervelles, et une odeur de sang fume en holocauste vers la lune maintenant lointaine, reculant toujours nlus haut au fond du pacifique empyrée sa face moqueuse de complice. Puis — comment cela s'est-il fait? — je me retrouve accroupi dans Ja brousse, seul parmi la nuit silencieuse. Tout à l'heure, en pleine lutte pour la vie, la baïonnette au bout du fusil, j'étais brave, combattant à côté de mes soldats, prêt à mourir pour le salut de tous et le bon exemple. A présent, tombée l'excitation du combat, dissipée la magnétique Influence de l'effort commun coude à coude, sans une arme dans la main, je ne suis plus un chef responsable, un militaire, mais un pauvre homme qu'on traque et qui n'ose remuer, mourant de peur, pareil au cerf pourchassé par des chiens féroces. J'ai roulé en bas du mamelon, jusqu’au bord de l’eau, dissimulé dans l’ombre des maisons de Tong-Hin qui, en amphithéâtre sur l’autre rive, me cachent la lune encore loin du zénith.

Voici que sur les herbes ondulent de larges clartés rouges ; — là-haut, les Chinois sortent du blockhaus, ayant sans doute exterminé mes camarades; ils agitent des torches de paille tordue, noirs tels que des diables dans la calme clarté lunaire. Sur la pente, à grands gestes réguliers, ils rament dans la brousse pour découvrir les survivants d’entre nous:etje vois un légionnaire serré de trop près se lever, lutter et tomber, au milieu des rires cruels, en hurlant à l'appel d'un

secours qui ne vient pas. Puis une immense flamme jaillit, tremble, s’élargit, pousse jusqu’au ciel une fumée criblée d’étincelles ; des bambous crépitent et détonent au feu comme une enragée fusillade ; — et subitement s'écroule en braise ardente le blockhaus incendié.….

Silence de mort : on n’entend plus que les Chinois affairés à leur recherche, avec imprécations et ricane: ments. J'ose à peine respirer. Parmi eux, à quelques mètres de mon pauvre corps trempé dé sueur et mou comme une loque, mon ami Tich : c'est bien lui; je l'entends sacrer en annamite, injurier les Célestes — — tout de même, ii ne craint rien ni personne, le scélérat! — jurer que le sergent n’est pas mort, qu'il faut à tout prix le retrouver, sinon ledit sergent —c’est moi — le trouvera, lui Dôc-Tich, et lui coupera la tête : voilà ce que lui vaudront les Chinois, une belle récompense, en vérité, pour le poste livré. — Ce bandit, c’est lui qui nous trahit. Si j'en réchappe, son compte est bon ! Mais voilà, je n’en réchapperai pas. Ma tête ira sommer cette pyramide sanglante, les crânes amoncelés de mes compagnons, que j'ai vue, en un remous des flammes, quand un Chinois, comme au jeu de boules, y jetait la tête du dernier Européen surpris dans la brousse.

Cependant la meute acharnée à mes trousses se détourne à l’appel d'un homme qui la hèle, de l’autre versant du mamelon, pour indiquer un ravin non fouillé, un sentier par où j'ai pu fuir. Tich, joyeux, entraine la bande, criant qu’il me tient déjà, car le sentier ne mène qu'au bord de l’eau, en face du fort chinois. Tous s’éloignent, par grand bonheur, car à ce moment la lune, émergeant des toits de Tong-Hin, m'enveloppe

Le

LE BLOGKAUS INCENDIE 1Al de clarté : une minute encore, j'étais découvert. Je me traine un peu plus loin et me blottis au fond d’un fosse. Du calme et du silence enfin, et la lune sur le fleuve. Mes ennemis disparaissent dans les hautes herbes. De Tong-Hin m'’arrivent, vibrant sur l’eau, des musiques de guitares cantonaises, et de gaies chansons hurlées à grands râclements de gosiers chinois. Là-bas, c'est nuit de fête, et la fête se prolongera jusqu’à l’aube ; dans les casernes comme chez les mandarins c’est royale débauche, en toute sécurité protégée par les conventions diplomatiques, et l'on y rit des Européens et des diplomates, et l’on y boit à la santé des bandits, soudoyés pour nous massacrer. De mon aléatoire asile, en proie aux angoisses, j'entends les chants et les rires ; de pacifiques lettrés récitent les vers de Li-Tai-Pé, tandis qu'un rayon de lune joue au flanc de la tasse en porcelaine pleine de vin ; — à cinquante pas de moi, tranquiilité, joie et triomphe ; les lanternes multicolores vacillent dans le vent aux portes des maisons, — et les lentes vibrations des guitares cantonaises traînent sur l'eau.

Mais une horreur sans nom glace mon sang, un frisson secoue de la tête aux pieds mon corps anémié, tout dégouttant de sueur froide. Au milieu du fleuve, qu'ont vu mes yeux fixes ouverts ? Ah ! les affres de la mort et la terreur des Chinois sont oubliées ; — mon Dieu, fuir, offrir ma tête au coupe-coupe des ennemis, et ne plus voir cela, cela, peut-être inoffensif, que l'hébétement de l'ivresse et mon intelligence, aussi débilitée que ma volonté, emplissent pour mon imagination de toutes les horreurs de l'enfer. Est-il né des hallucinations de l'opium, l’effrayant spectacle? est-il réel ? — Oui,

réel; les lantômes surgis dans les cauchemars du fumeur n’eurent jamais cette netteté, cette immuable précision des contours ; ils grandissent et se déforment, confus et changeants, et leur épouvante vient de ce vague même et du brouillard qui les voile à demi. Immobile et pale, une tête émerge dans l’eau lumineuse, juste au milieu de l’arroyo tout éclaboussé de lune. Je distingue ses traits, du front au col ; je la vois, muette, les yeux élargis comme par une terreur égale à la mienne, les cheveux épars sur les joues. De quelabime infernal s’éleva-t-elle silencieusement, pour cette fête du massacre et de l'incendie ? Quelle victime sans sépulture d'antiques assissinats, en cette terre classique du brigandage, vient s'éjouir de notre mort, vengeresse peut-être de la sienne ? Qui réveilla ces yeux ternes de décapité et, immobile et pâle, posa cette tête de mort sur le mélancolique miroir de l’eau? — Après le brusque sursaut, le combat, la fuite, et les angoisses dans la brousse à dix pas des assassins, — après les multiples émotions des dernieres heures, dans le froid battement de la bise glaçant mon front et collant le bourgeron à ma chair, — l'ivresse de l'opium monte, monte, toujours plus haute etdébordante.Impuissantà retenir en moi la nette pensée et la saine logique, qui seules m'enorgueillirent jusqu’à ce jour, je sens à leur place, dans ies 5ases du cerveau, un chaos d’images visionnaires virer et tourbiiionner sur mon crâne. Le fixe regard du décapité m’hypnotise, comme un médecin de fous fait d'une hystérique ;— pour :a première fois de ma vie il me semble que l’hallucination est là, prête à m’emporter hors du monde réel, par la suggestion de cet œil terne, pour me jeter, victime résignée, au sabbat où dansent

va

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autour des pauvres hantés les Iémures du cauchemar. Et de lentes heures s’écoulent, et la tête reste tou-

jours là.

Mais deux brèves lueurs éblouissantes, blanches dans le noir opaque, flambent et s’éteignent, là-bas, au fortin français : deux obus, rayant l’air d’un vol aussi rapide que la détonation, s’abattent sur l'emplacement du blokhaus incendié, et subitement éclatent en splendides cycas de feu. Deux autres, puis deux encore. Ensuite un vaste silence, tandis que l'horizon oriental commence à palir. Et tout à coup, une galopade effrénée,-comme un lourd piétinement de bœufs pourchassés du tigre, le sol ébranlé ; — et de toutes parts dégringole vers le fleuve la bande effarée des Chinois, — parmi eux mon ami Tich courant plus vite que lesautres. IlS passent sans me deviner, dans le tourbillon de leur fuite haletante. Tout cela tombe au gué : la grouillante bousculade, dans le clapotis de l’eau qui rejaiilit, traverse le fleuve à toucher la tête silencieuse; — tous se hissent sur l’autre rive, pour reprendre leur course furieuse à travers la ville chinoise.

Des voix s’approchent, de bonnes et franches sonorités de voix françaises et annamites. On vient à mon aide. Enfin j'ose m'étirer de tout mon long, me dresser dans la brousse où j'étais accroupi depuis tant d'heures, la crampe aux jambes, les dents claquant et la sueur froide au front. Sur ie mamelon, dans la clarté pälissante de la lune, apparait le bourgeron gris des légionnaires et la noire silhouette des tirailleurs. Le lieutenant X... vient à moi; et, secoué par la fièvre, je ne puis que trembler, flageoler sur mes jambes et dire merci,

ler F.+

144 *uM£uRs D’opitit

Par hasard, je regarde par le fleuve : la tête époüs vantable n’a pas disparu. Enfin elle remue : — dans l'eau clapotante, elle se rapproche de la rive. Des épaules, un torse, un corps entier. Et, stupélié, je reconnais en mon effrayant fantôme un de nos tirailleurs qui, comme moi, a pu se sauver et a passé plusieurs heures, immobile dans l’eau jusqu'au cou.

Nous ramassons douze têtes d’Européens et de tirailleurs, et je n'ose les regarder. L'officier qui commande le détachement de secours m’accable de questions. Dieu, que ces longues explications me fatiguent! Ne me laissera-t-on pas seul, libre enfin de fumer et de rassembler mes idées ? Nous rentrons à Haï-Ninh sous le clair matin rose qui se lève ; et la froide bise chasse au loin le souvenir des récents cauchemars. Nous retraversons Monkay en ruines, la place triangulaire, commémorative d'anciens martyres, et le village annamite de Hoa-Lac : la population, réfugiée cette nuit à la résidence, rentre dans les cases ; des malins, moins faciles à effaroucher, ont piraté le riz, les ustensiles, les pauvres trésors du paysan, abandonnés à la garde de Bouddha et des ancêtres. On remonte au fortin : — à l'horizon, sur l’île de Tra-Co, des traînées de lumière, du rose au vert, diaprent le ciel de nuances fraiches et tendres comme les vêtements de fête d’un riche Chinois ; et bientôt va radier le dieu-soleil, tel qu’un roi d’Annam drapé de jaune impérial et constellé de topazes.

De mon détachement, seul avec deux tirailleurs j'échappe au massacre. Nul ne pense à m’accuser. Les survivants, par bonheur, dormaient au moment de l'attaque ; ils ne virent pas le Dôc-Tich sortir du poste ;

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