‹ Fumeurs d'opiumChapitre 2 sur 21 · RTS OR SE INT A UT SUE · texte numérisé non relu

RTS OR SE INT A UT SUE

DANS LA FORËT 11

en cette contrée malsaine où les Annamites eux-mêmes, pourtant plus acclimatés que moi, mouraient en quelques ‘mois de la dysenterie et de la fièvre. Bah! -dans la brousse de Bornéo, j'avais couru bien d’autres dangers ! J'étais jeune, alerte, d'esprit froid et positif, et je ne craignais rien au monde. Je remerciai le résident pour ses renseignements comme pour l’escorte donnée, et je me mis en route, accompagné d’un Européen — mon employé, — de trente miliciens et d'une vingtaine de coolies porteurs.

C'est dans la vallée du Song-Li, d'après une vieille carte annamite, que se trouvent les mines aujourd’hui abandonnées, pour lesquelles le gouvernement percevait jadis un impôt, payé en taëls d’or par des exploitants chinois. Mais la carte est si inexacte que, depuis six mois, je cherche en vain leur emplacement, à travers la forêt qui couvre la région maintenant déserte, autrefois riche et peuplée. Quatre postes militaires, — Cho-Ra, Cho-Chu, Cho-Moi et Hung-Son, — y sont disséminés, très loin l’un de l’autre, et sans comunication possible pendant la saison des pluies. Aux portes de leur étroite enceinte se presse l’impénétrable forêt.

Les habitants de ces contrées sont de misérables Thôs, peut-être autochtones — quelques centaines d’âmes à peine — qui vivent dans la perpétuelle anxiété d’être recrutés comme coolies par les pirates ou par nos convois. Parfois, quand nos officiers en reconnaissance s’avisent de battre le pays en dehors des sentiers tracés et s'engagent sur quelque piste presque indistincte, un peu moins Jarge qu’une foulée d’éléphants, il leur arrive de découvrir à l’improviste un

à groupe de cases da paille, soigneusement dissimulées

au centre d un 4pais fourré, au sommet d’un mamelon entouré d’une brousse qui semblait inextricable, ou tout au fond d'une ravine, une fente à peine entre deux falaises. A quelques heures de là, on pourra trouver un étroit plateau débroussaillé, où les gens du hameau cultivent le riz et le maïs, dans les cendres d’un hectare de forêt incendiée. “°

L'eau potable sera plus loin encore. Les cases sont

vides, à l’arrivée fortuite de nos officiers, car leurs habitants ont l'oreille fine et l’odorat subtil du chien et du sauvage. Ils ont éventé de loin l'étranger et pris la

fuite, emportant la provision de riz, les volailles, les

porcs, toutes leurs misérables richesses.

C'est fini ; ils ne reviendront plus ici ; ils chercheront ailleurs, toujours dans la forêt, un autre asile : là, pour quelque temps encore, ils resteront ignorés de tous, sauf du tigre vénéré — monsieur le Tigre — qui, male gré les prières, les sacrifices et la bonne odeur des papiers brülés à son intention, vient dévorer leurs porcs et parfois, la nuit, pousse la porte de chaume, entre dans une case, et enlève à la force des dents un pauvre diable.

Et, malgré tout, ces gens ne descendent pas dansde Delta, riche et salubre ; ils ne quitteront pas leur monde . Sans air ni horizon, leur terre mortelle. Ils aiment passionnément la forêt qui a fait leur âme sombre, profonde et triste, à sa propre image.

Son indélébile influence subsiste même en ces milis.

ciens, si soumis, si dévoués, dont une discipline quasie militaire et le contact quotidien des Européens n’ont pas transformé les idées ni atténuéles superstitions. Ils

appartiennent à cette race des 7 Ads à denis jaunes, que.

l’Annamite aux dents laquées de noir redoute comme les pires sorciers, et dont il a fixé le type en ses classiques légendes. Pauvres êtres, doux, crédules et bons! Grâce à leur connaissance intime du pays, presque tous les soirs je trouve une case pour abriter ma tête, et les habitants, quines’enfuient plus à notre approche, m'accueillent en camarade, — en « frère aîné », on dit ici. Mais comme ils redeviennent défiants et craintifs, ces miliciens et Ces: paysans, quand je les interroge sur l'emplacement des mines anciennes !

Ils les croient gardées par de dangereux fantômes ; ils se refusent à me renseigner, l’esprit hanté d’effroyables superstitions. Et le soir, autour du feu de bois et de la marmite, ils se redisent à voix basse bien des tristes légendes d'autrefois et parlent avec respect des âmes qui errent dans la forêt environnante.

Li] se

Oui, ces terreurs devaient naître en ce monde sans air ni horizon, sur cette terre mortelle. Peut-être qu'aussi, dans ce pays où règne, en souverain orgueilleux et absolu, le végétal ; — où l’homme est si peu de chose, une exception à peine tolérée, etotilne peut rester qu’en consentant à mourir jeune, par la - meurtrière émanation du végétal, — peut-être ‘qu'il survit de ces influences mystérieuses, dont notre moyen-âge sombre eut la pleine conscience, et que les fantômes, dépossédés du monde habité, se sont retirés ici pour y régner en despotes sur les âmes crépusculaires des pauvres gens. |

Mais comment, peu à peu, cette pensée s’est-elle

glissée en moi, qui fus loujours si assuré dans mou matérialisme ? Ah ! c’est que j'ai fumé l’opium et j'a senti s'épanouir en moi un sens qui me manquait aus trefois ou, tout au moins, qui n'avait pu se développer quand je vivais dans la sceptique Europe. Et, à mesure que je devenais plus conscient du mystère épars dans tous les êtres et dans toutes les choses, par mon intelligence plus aflinée et par mes sens plus subtls, pourquoi, au lieu de s’enorgueillir, mon âme s'est-elle assombrie, aux heures surtout où je me réveille, la tête lourde, au lendemain d’un jour où j'ai trop fumé?

Avant d'entrer dans la forêt, jamais je n’avais fumé d’opium ; c’est le sieur Roux, mon employé, qui m’a révélé les rêves et la science enclos dans la bonne pipe. Il mourut l’autre semaine ; et par sa mort et par la pipe, j'ai appris que nous ne sortirons jamais de la forêt: nous sommes marqués pour y mourir.

Savez-vous ce que c’est que la fièvre ? — Dans le Delta et ailleurs, on connaît la fièvre des marais : parfois on en meurt, mais plus souvent on s’en guérit en « changeant d’air », par un simple voyage en France ou au Japon. Ici nous tremblons la fièvre des bois, que vos médecins d'Europe ne connaissent pas. La gueuse ! . vous la buvez par les poumons et par la peau, le matin, quand vous marchez en forêt.

Elle se tapit, pour vous attendre, dans le sentier, sous … les feuilles tombées qui se décomposent en tas et qui gardent sous leur amas, comme une précieuse réserve, . — vous le sentirez en y plongeant la main, — l'humi-.

dé chaude des mille et mille pourritures animales et

végétales. Avant l’aube, elle monte dans le brouillard

blanc qui se dégage de la terre et qui s’est imprégné de

toutes ces corruptions. Les rois de la forêt, banyans, “bambous, lataniers, vivent de ce terreau profond et de “cette lourde atmosphère ; pendant des siècles, ils s’en

engraissent et croissent plus fiers et plus beaux que

“dans le voisinage hostile de l’homme dont l’activité, dé-

daigneuse des géants presque éternels, épuise la terre au profit de ses éphémères et naines moissons. Mais en revanche, ici, l'homme frissonne en suant, aux plus chaudes heures du jour, et, dans ses os et son sang, il

“sent se glisser la fièvre des bois, celle qui jamais plus ne vous quitte et sûrement vous tuera, — tels ces poisons implacables tirés du bambou par les Malais de Sumatra.

Tous mes miliciens annamites sont irrémissiblement

“empoisonnés par celte nalaria, bue dans l’eau des “ruisseaux et respirée dans les brouillards du matin. La “nuit, ils ne dorment pas; je les entends geindre et

s’agiter sur le lit de camp ou sur la terre malsaine.

“Quand la fatigue ferme leurs yeux, des cauchemars les secouent et 1e réveillent, des cauchemars toujours les

mêmes, où passent les fantômes de la forêt. Et les mi-

Miciens TAds expliquent que nous avons irrité les

Génies gardiens de l'or; et les Génies, commis à cette

“garde par l'Empereur du Ciel, doivent, pour éviter

é'être punis, nous chasser de la région ou nous tuer tous. À certaines heures, depuis que je fume, le doute et la peur montent en moi — qui jamais ne les connus aux jours passés ; — et comme mes hommes, en mes nuits troublées, je vois des fantômes, sans doute nés

“de la fièvre qui me ronge et qui me dévorera.

Et je fume de plus en plus, pour oublier la Mère. et. aussi pour écarter les fantômes. Mais s'ils n ’eussent’ été que de vaines créations de mon cerveau débilité,, l’opium les eût chassés, sans doute, comme il a fait, disparaitre tant de rêveries éphémères, et tant de pré-" jugés, remords, scrupules dénués de sens, que certains : actes et telles idées soulevaient jadis en moi. Non, l’opium m'a, plus qu'avant, affirmé les fantômes, car il. tue l'erreur et dévoile la vérité. Et cela, mon employé, le vieux fumeur obstiné, me le redit souvent quand. nous sommes couchés côte à côte, et seulement séparés par la pipe et par la lampe allumée.

Celui-là, je l'avais rencontré dans une rue de. Haiphong, mineur sans ouvrage, et je lui avais pro-. posé de m’accompagner dans ces régions du Haut- Tonkin, où il a passé deux ans comme soldat dans la Légion étrangère. Il fumait l’opium, mais je ne men inquiétais guère ; je l’en plaisantai, comme d'un goût étrange. Savais-je, à cette époque, ce que c'était que, l’opium ? Même, est-ce que je savais quelque chose au. monde, avant d’avoir fumé ? — J'avais cru rencontrer. en Roux, tout bonnement, un pauvre diable, naïf, illet- | tré, très actif, au cerveau simple et sans pensée. Il par lait avec passion de la forêt qu’il connaissait bien ; il. me disait qu'il avait jadis découvert l'emplacement. d’une ancienne mine, et qu’il le retrouverait sans peine. Puis, en vérité, il me paraissait doué d'énergie et d’ac= tivité ; les fumeurs sont si rusés quand il s’agit de tromper un profane sur l’état de leur intelligence et de. leur vouloir !

Mais, dans la forêt, une nouvelle personnalité s’est révélée en lui, et Roux m'est apparu comme un être.

bizarre et parfois inquiétant : un passionné fou, qui rêve de s'enrichir vite, par quélque merveilleux hasard, et de fumer, après, jusqu’à la mort; un taciturne songeur, hanté plus que les 7hds eux-mêmes par les fantômes et par les Génies. Oui, la forêt mystérieuse a recréé ou repétri à son image l’âge de cet homme, comme l'âme des autochtones. Aux premiers jours, il n’allumait sa lampe qu’à l’étape du soir ; il se rationnait, devant moi; — je m'asseyais auprès de lui, sur le lit de camp, pour causer et me distraire ; et, peu à peu, de jour en jour, je m'’entraînais à fumer, — oh! quelques pipes à peine.

Alors, je me sentais plus fort et plus gai, et je ne m'attristais plus du vent dans la nuit ni des gémissements des hommes malades. Mais Roux me parlait, toujours, toujours, des mines gardées par les morts, ‘d’unelutte à entreprendre; il disait que l’opium lui avait donné confiance et révélé tant de moyens d'arracher l’or aux fantômes ; et il insultait les fantômes, et il leur criait des injures ; puis, en fumant, il se pacifiait, par l'effet béni de la morphine, et passait des nuits entières, immobile, muet, comme mort, — les yeux ouverts pour- “tant et l’ouïe subtilisée, voyant ét entendant tout, même les êtres invisibles et silencieux.

Je fumais de plus en plus chaque jour ; et, ayant fumé, je comprenais mieux la forêt. Je savais bien que j'irais toujours fumant davantage, mais cela ne me déplaisait pas ; pendant queiques nuits, je dormis sans fièvre ni cauchemar. Mais bientôt les fantômes appa- “rurent, — ah! je l’ai bien compris ; pour ne pas m effrayer et provoquer peut-être un effort de ma volonté vers la délivrance, ils s’étaient abstenus tant que

mes nerfs et mon cœur, encore insuffisamment asser vis, pouvaient vivre et battre sans l'opium ; mais main-. tenant, la noire drogue était nécessaire à ma vie, comme l'air du ciel, et les plus épouvantables terreurs ne de vaient me déterminer à me priver d'elle.

Et les spectres grouillaient et fourmillaient en mes. sommeils. Mais, parmi mes miliciens, il se trouvait des. hommes qui discernaient les êtres de l’au-delà, mieux que moi, sans fumer, par le seul effet d’une longue hé-. rédité dans la forêt mystérieuse.

Parfois ils s'interrompaient de parler, un doigt levé, … et, fermant les yeux, murmuraient de très antiques. formules magiques : ils avaient éventé quelque influence mauvaise, — comme peut- être les chiens quand ils. aboient à la lune. Le soir, sous les abris improvisés en. plein bois, ou dans les chaumières des hameaux, ils“ s assemblaient autour d’un feu clair, se racontaient de. wrrifiantes légendes, puis frissonnaient en silence quand. ie vent nocturne sifflait à travers les bambous. Tant de fois, dans la longue suite des siècles, leurs ancêtres avaient ainsi frissonné ! Eux-mêmes, les sceptiques An-«

namites, s'imprégnaient de l'horreur mystique de la. forêt, de la nuit et des légendes ; jusqu’au matin, chant : cun d'eux veillait à tour de rôle, un sabre à la main ; et quand un cauchemar planait sur ses camarades en-« . dormis, le veilleur gesticulait pour écarter les fans. tomes. ï

Une fois, nous passâmes huit jours dans un hameau |. Sans pouvoir continuer nos recherches, les chemins. élant coupés par les orages ; et là, Roux et moi, nous. : fumions nuit et jour : plus nerveux et plus fou que ja- î mais, il disait que le moment était venu. que la mine,

était proche, et les morts garæiens toujours plus irrités contre nous. Ces discours et d’autres faisaient naître “en moi de la tristesse et déjà de l’épouvante, par les “pluvieuses après-midi qui ravivent la fraîcheur des feuilles vertes emplissant notre horizon, par les crépuscules gris et rouges qui me donnaient de vagues envies de suicide. Je ne me sentais joyeux que le soir, dans la case barricadée qui s’illuminait au centre de tout ce soir de la forêt infinie, quand la lampe veillait sur le lit de camp et que le feu de broussailles flambait clair.

Dans ce monde étrange du végétal, nos intelligences ‘surhumainesetdominatrices s'élargissaient à la compréhension de tous les mystères, après bien des pipes fumées, et c'était la revanche du corps vaincu et ployé par la toute-puissance des arbres. Mais, pour Dieu, ‘qui fit en si peu de temps ma volonté si débile, mes mains si tremblantes ? A certaines heures, il me semble “que nous sommes deux pauvres êtres, à demi hallucinés, tâtonnant à l’aveugle et divaguant, à travers la forêt méchante. Le matin, au réveil, cette pensée me hante, quand ma tête est lourde d’avoir trop fumé.

Mais bientôt, dès la lampe rallumée, l’opium chasse cette futile et vaine idée, et je sais, alors, sans doute possible, que nos intelligences ont exploré des mondes interdits au vulgaire des hommes.

Je dis nous, bien que j'aie vu recouvrir de terre et de feuilles le corps de mon camarade. Vous dites que “Roux est mort et que je reste seul maintenant ? Oui,

c'est vrai. Mais sait-on qui vit ni qui meurt, et qui sure vit surtout ? Et puis, pensez comme il vous plaira ; —

que m'importe ? "

& se

L'autre semaine, nous arrivions au hameau de Ma- Thé, à l'heure du crépuscule. Ce hameau a gardé, des splendeurs d'autrefois, une pagode dédiée au génie Ba-Truc. Ba-Truc administra jadis cette région, pour le roi d'Annam. Quand il mourut, le roi, par un de cesdécreis que contresigne toujours Ngoc-Hoang, Empereur du Ciel, lui confia le soin de protéger cette terre et lui conféra de beaux titres honorifiques. Ba-Truc fit bientôt connaître aux indigènes, par des songes, par des prodiges et par les révélations des médiums, que le souverain du Ciel interdisait d'exploiter les mines et s’en réservait le territoire.

Roux m'avait souvent rapporté cette légende et, je ne sais dans quelle intention de défi, depuis longtemps il voulait m'amener à Ma-Thé, à la pagode où trônait le Génie, chef des milices gardiennes de l’or.

Mais, à notre arrivée, Roux ne pensa d’abord qu'à fumer et s'installa sans retard dans une case, tandis. que, poussé peut-être par une force inconnue, j'allais visiter la pagode de Ba-Truc, un vieux temple poussiéreux caché dans un bosquet de banyans, à la lisière du. nameau et déjà en pleine forêt. Un milicien, porteur d'un flambeau, m'accompagnait, et j’entrai dans la pagode. Les araignées avaient filé leurs toiles sur les co lonnes en bois de teck; un voile d’uniforme grisaille drapait les murs et la charpente. :

Seule, sur un autel éclairé par une veilleuse, la” Statue du Génie, dorée à neuf et chaque jour nettoyée, brillait dans l'ombre. Ba-Truc, de grandeur humaine,

vêtu en haut mandarin civil, se tenait debout, un immense sabre à la main, et l’on eût juré qu'il voulait couper une tête, à voir son geste, et les muscles de son visage contractés par l'effort. Le milicienfrissonna, balbutia une oraison ; puis il me montra, posée auprès du Génie, une tablette laquée qui portait, en caractères chinois, un décret royal. Et je lus ces mots, après l’obligatoire énumération des titres et des vertus de Ba-Truc :

« Or, le dit Génie fonctionnaire fut délégué par le ciel pour préserver du contact des hommes les mines où mürit l'or. Car l'Empereur Céleste garde cet or pour la solde de ses miliciens. Et Ba-Truc, puissant et sage, s’est acquitté de son mandat en tuant les profanes qui voulaient cueillir l’or réservé. C’est pourquoi, nous conformant à la volonté du ciel, et soucieux de préserver la vie des hommes justes qui pourraient désobéir par ignorance, nous voulons que nul ne s’approche, à moins de deux lis, des mines d’or. Respectez ceci. »

+ Je relus encore une fois le décret, édicté et signé par Lé-Thanh-Thong, — un de ces rois qui, pendant que leurs lieutenants héréditaires gouvernaient à Hanoï et à Hué, mélancoliques et délaissés dans leur sombre palais ne savaient s'occuper que des rites, rabâchaient de vieilles légendes moroses et balbutiaient des choses “d’outre-tombe, pour épandre sur le peuple, comme une

“poudreuse toile d’araignée, l’immense tristesse de leur âme...

Et comme nous sortions de la pagode, le milicien me “dit : « Il y a deux ans, Ba-Truc ne portait pas de sabre, mais il avançait les deux mains, et l’on eût dit qu’il voulait étrangler un homme. Car autrefois il étrangla de

nuit, avec ses mains de bois, un notable de Ma-Thé. Mais, l’an dernier, le Génie décapita deux Chinois, ve-w nus du Kouang-Si pour chercher l'or, et depuis ce jour” la statue est armée d’un sabre ».

Oui, je savais tout cela : nous en avons si souvent parlé dans la forêt. Ù Je retournai vers mon camarade et je me mis à fu-… mer comme lui, pour dissiper les pensées Crépuscu—. laires. La soirée commença très gaie, à la lueur douce de la lampe à opium. Roux, après les premières pipes, . : semblait content et débarrassé pour un moment de ses idées noires. Mon boy chantait de joyeuses chansons annamites et les miliciens riaient aux éclats quand la. ; chanson s ‘apitoyait ironiquement sur les chagrins de la belle Thi-Ba, qui voulait épouser un fils de roi et qui. pour mari n'eut qu'un singe. Vers dix heures, le boy alla dormir dans son coin et les miliciens continuèrent, la veillée autour du feu. | Lentement, lentement, comme une couleuvre, se! glisse en nos âmes la tristesse et la poignante sensation de l’ombre immense qui nous entoure. Maintenant, les miliciens causent tout bas ; ils parlent, de quoi ? toujours des morts et des Génies. Roux ne dit plus un. mot ; et je n’enterds que l’agaçant chuchotement de ces: hommes. Puis, ils se taisent tous, et il me semble que. la Nuit vient d'entrer. Le vent bruit au loin dans les feuilles — c’est une large et profonde lamentation — et tout près, tout près, il susurre dans les chaumes d toit — c’est une plainte gréle et triste. En ma poitrine

ments, dans une rafale qui ébranle la charpente de bambous, on dirait qu'une bande de spectres accourt.

en hurlant, pour un assaut, du plus noir de la forêt. Roux s’est endormi.

Maintenant, il est minuit; les miliciens se sont enroulés pour dormir dans leur demi-couverture de laine rouge ; mais, à la clarté du feu de bois, l’un d’eux veille encore, le sabre à la main ; et son corps tressaille d'épouvante, quand le vent souffle plus fort dans les arbres.

Enfin, je me suis endormi, moi aussi, sur le lit de camp où Roux reste immobile depuis deux heures.

Une main m'a secoué pour m'éveiller, et j'ai vu devant moi dressée la forme longue et maigre de Roux. Les chiens du hameau hurlent à la mort, et ce lugubre aboiement monte dans la nuit déserte.

« Ne dors plus; viens, viens ! —me dit à voix basse mon camarade. Il se passe des choses épouvantables, et, si nous restons ici un moment de plus, je crois notre dernière heure à tous arrivée. »

D'un sursaut je me relève: avant d’avoir compris, par machinale habitude, j'essaie de rassurer Roux épouvanté. Il a les yeux hagards du fumeur qui a trop fumé, brusquement éveillé au milieu de son lourd sommeil. — « Viens, viens, ne restons pas ici! » Sans m'écouter, d’une voix brève et saccadée, il me répète dix fois les mêmes paroles. Et déjà j'ai peur comme li. J'ai peur de m'attarder ici, mais j'ai peur plus en. core d'aller à cette heure par la forêt mystérieuse et la nuit, loin de la lumière qui rassure, A grand peine, je | prouve à mon camarade que nous ne pouvons partir

avant le jour, par des sentiers inconnus, inondés et coupés de fondrières ; je l’oblige à se recoucher et à fumer deux ou trois pipes. Grâce à l'opium, il retrouve quelque intelligence et quelque courage ; enfin, répondant à mes questions pressantes, il parle ainsi, parfois secoué de subits tressaillements d’épouvante, —et moi, hélas ! je n'étais guère plus rassuré :

a Vois-tu, je dormais... Non, je n'avais pas trop fumé... Mais est-il bien vrai que je dormais, et bien vrai que j'ai rêvé? Ah!les choses horribles que j'ai vues sont trop présentes à ma mémoire, et de trop réelle apparence, pour que je puisse croire à une erreur, à un cauchemar né des songes. Je l'ai vu, le Génie, Ba-Truc, le persécuteur ; il m'a maudit et menacé de sa vengeance. »

Et les chiens aboyaient toujours dans la nuit.

« Je l’ai vu : en mon sommeil il m’est apparu. Je me suis réveillé, haletant, terrifié. Mais pour le défier, le gueux, je me suis levé ; j'ai pris une lampe et je suis allé dans la pagode, où jamais auparavant je n’étais ehtré. Et là j'ai reconnu le Génie, tel qu'il m'était apparu. Est-ce un mensonge, cela ? Mais hier tu vis la statue, menaçant de son sabre on ne savait qui. Tu l'as vue, n'est-ce pas ? tu l’as vu, le sabre ! Et cette nuit le sabre est, devant mes yeux, tombé sur le sol, — et le Génie a tendu vers moi ses mains, comme s’il voulait m’'étrangler. Alors je me suis enfui vers la porte, et comme je franchissais le seuil, en entrant dans l'ombre extérieure, la statue s’est mise à rire et son ricanement m'a poursuivi jusqu'ici. Oh! le rire de ses lèvres de bois !.. Un malheur est sur nous ; j'ai peur ; — et jamais nous ne sortirons de la forêt! »

Et moi aussi, je frissonnais d’épouvante, en écou-

tant ces folles divagations d’un malade ; — mais au-

jourd’hui, oserais-je dire qu’il était malade et fou, celui qui parlait ainsi?

Les miliciens réveillés l’écoutaient sans le comprendre, et. terrifiés par ses gestes saccadés et par les intermittents éclats de sa voix, ils tremblaient dans leur coin d'ombre et se serraient les uns contre les autres, tels que des moutons effarés. Moi, je répondis à Roux, pour me rassurer par le son de mes vaines paroles :

« Demain, au matin, nous partirons. Mais cette nuit, do’s encore; essaie d’oublier les songes et la colère peut-être imaginaire des morts. Nous te veillerons, et tu sais que les démons n’approchent jamais de ceux qui veillent. A cette heure, nous ne devons pas errer dans la forêt inconnue et sombre, où les mauvaises influences

. de l’au-celà rôderaient autour de nous. »

Envahi par l’apsréhension de l'ombre dense, sous les arbres géants, Rcux consentit à se recoucher pour essayer de dormir. J’appelai un milicien qui, pour veiller son sommeil, resta debout près du lit de camp, et je me remis à fumer, — car, si J avais eu le courage de rassurer mon camarade, qui m'eùt rassuré moimême, qui, sinon le bienfaisant opium ? Oui, si l’opium

. nous fait clairvoyants et nous révèle les mystères, en récompense il arrive un moment où la sainte drogue, “ en qui tout le bonheur est contenu, sait nous rendre » indifférents à tout ce qui peut nous faire du mal — que - ce mal vienne de la terre ou de l'enfer.

Et les chiens de Ma-Thé hurlaient dans la nuit. Donc je me remis à fumer, uégligeant pour la pre=

mière fois de compter mes pipes, décidé à fumer jus- : qu’à l’anéantissement des sens et de la douloureuse |

pensée.

A la trentième pipe, je m’aperçus que ma main ne. pouvait plus agir et que l’heure de l’absolue inertie .

était venue. Mais, horreur ! tandis que le tact, la vue et l'ouïe, exaspérés, percevaient mieux que Jamais les êtres et les phénomènes du monde matériel, ce sens intérieur, qui se révèle en nous par l'effet de l’opium, pressentait l’environnante approche d'êtres intangibles, innommables, préparant l'assaut.

Le milicien de garde, effrayé par je ne sais quel bruit, se dirigea en tremblant vers la porte, que le vent — était-ce bien le vent? — venait d'ouvrir, et, pour un instant, détourna ses regards de mon pauvre ami. Alors, — je ne sais comment exprimer et rendre concevable ce qui suit, ayant fermé les yeux, il me sembla qu'une grande ombre s’appesantissait sur nous, comme une toile d’araignée sur deux insectes. Et le

souffle d’un être qu’on devinait immatériel, intelligent

et hostile, passa sur le lit de camp. Tout mon poil se hérissa. Le milicien revenait vers nous, à pas lents; mais, tout à coup, cet homme jeta un cri si terrifiant que, par un suprême effort de volonté, j'ouvris les yeux, je détournai la tête vers mon camarade.

Le milicien me désignait du doigt Roux toujours immobile et couché sur le dos ; et je vis la face convulsée de mon ami, ses yeux ternes démesurément ouverts, son Cou noir comme si quelque main de fer ou de bois l'eùt serré jusqu’à la mort ; et je sentis que la vie s'était pour jamais retirée de cette pauvre chair si longtemps animée par le seul opium. Une furieuse rafale emporta

l'Ombre maudite qui pesait sur mon âme, et l'épouvantables clameurs de joie s’enfuirent avec elle dans la nuit.

Mais, malgré la terreur galvanisant mes muscles et mes 0$, Je ne pus ni crier ni me lever. Puis, à ce moment, l’opium avait enfin dompté ma pensée, comme mes sens, — et, pour Dieu! que m'importaient désormais la mort de mon ami, ses causes possibles et ses probable conséquences ? Qui peut prouver, du reste, la réalité de tout cela ?.…

….. Le lendemain, j'ai fait enterrer le cadavre de Roux derrière la pagode de Ma-Thé, et j'ai tremblé, puis j'ai fumé pour chasser loin de moi la crainte et le deuil. Je suis consolé, je n’ai plus peur ; et pourtant la forêt impénétrable m'’entoure et m'’enlace, et je sais bien que dlus jamais je n’en sortirai.

Et la route commençait à lui sembler longue, lorsqu'il arriva enfin au septième ciel.

(Juzes TELLIER).

L E sergent Fanien, du 10° tirailleurs tonkinois, se laissa mourir, le quinzième jour du mois d’août,en ce maudit poste de Deo-Lang où 7oyeux du 30° bataillon d'Afrique et tirailleurs indigènes souffraient et mouraient sans médecin. Ce ne fut pas long : à midi, il mettait au net les écritures du sergent d'administration — un camarade de popolte, — quand il jeta sa plume, se tortilla, vomit du noir, et, en moins de quinze mis nutes, passa l'arme à gauche.

Le commandant du poste, un vieux outertnt d'Afrique, vint regarder curieusement le mort, lui tâta les poignets et les ailes du nez toutes froides et me dit à l'oreille : « Ça,c’estun cas de choléra foudroyant. » Puis, à voix rude et haute, au sergent de piquet : « Il est mort de la fièvre, un accès pernicieux. Tout de même, faites enlever cet homme et qu'on l’enterre sans retard. » Le sergent hasarda : « P’t'être le choléra, mon lieut nant? » — Il en avait tant vu défiler, le rengagé ! Mais le vieux dévisagea les maigres joyeux, qui

écoutaient avec de l’épouvante sur leurs faces hâves, terreuses, jaunes et vertes ; et il répondit au vieux briscard, en clignant de l’œil : « Non, un cas douteux, quelque accès de fièvre cholériforme. Rompez! »

On l’emporta pour l’enterrer bien vite, le cas douteux, avant la décomposition imminente. Un sergent commanda le piquet d'honneur — quatre hommes en bourgeron, les moins malades du poste. Et le cadavre passa là porte, entre les palanques de l'enceinte, les pieds en avant, porté par des coolies en guenilles, roulé dans une natte trop courte, sous la demi-couverture régimen:taire. On le déposa de l’autre coté du gué, où, après la prise de Deo-Lang, nous avons couché quinze soldats dont les récentes tombes, pas assez profondes, dégagent par ces journées humides une odeur de pourriture mêlée à l'odeur amère et salubre des herbes de la montagne.

Et le lieutenant me dit : « Encore un fumeur d’opium, ce Fanien. Vous l'avez vu, comme il était maigre. Les sacrés lascars ! comment voulez- vous qu'ils résistent à la maladie, avec leur sang appauvri et plus de muscles ? Tas de crétins ! — Allons, venez à l'apéritif. »

Et ce fut l’oraison funèbre du sieur Fanien, sergent au 10° tonkinois.

Je l’avais connu, cet homme : un pauvre diable de bachelier, un naïf qui se croyait malin pour avoir noté au jour le jour ses « impressions » de troupier et d’intoxiqué. Il m'avait, une semaine avant sa mort, apporté ses cahiers; j'en extrais quelques lignes, griffonnées sur le lit de camp, à la clarté de la lampe à opium, aux heures où la lourde fumée rendait son esprit lucide et pacihait son cœur :

« C'est un triste poste que Deo-Lang; mais, moi, je ne suis pas triste : J'ai l'opium.

» Un poste que dominent de blanches falaises, moutonnées d’une brousse sombre et frisée comme la tête d’un nègre. Deux cents indigènes, venus de partout et d'ailleurs, se sont groupés autour de l’enceinte : ils cultivent quelques rizières et possèdent douze buffles qui paissent sous la garde de nos hommes — car les yeux aigus des pirates nous surveillent, de l’impénétrable forêt environnante, Nous sommes perdus, plus isolés qu'un bateau en plein océan, au centre d’une immense région hostile où s’espacent quelques misérables villages. Mais l’opium peuple mes rêves de foules cosmopolites, en luxueux haïllons de soies multicolores.

» La garnison — indigènes et joyeux — est répartie dans douze chaumières, des toitures et des cloisons de paille sur une ossature de bambous. Et, comme la cons-

truction du poste n'est pas terminée, la moitié des.

hommes dort, la nuit, en plein air et, à midi, sieste sous les lits occupés par les camarades. Il n’y a pas ici dix soldats valides. Les moins malades travaillent au fossé et au remblai, et beaucoup meurent de remuer cette terre malsaine. Les plus malades sont astreints aux corvées de quartier : maigres et jaunes, ou bouffis de male graisse et le teint cireux, ils traînent mélancoliquement, d’une main, leur balai sur le sable de la

place d'armes. Et, parfois, on voit sortir d’une case, . soutenu par un camarade et titubant, quelque être dé: .

Tr UTS

LA PRISE DE LANG-xI 91

charné, la barbe férocement hirsute et noire sur une face de cire, le corps perdu dans le pantalon et le lourgeron de coutil trop larges, les yeux ternes et déjà morts : c'est un dysentérique. Diarrhée, fièvre, dysenterie, moi je ne crains rien; j'ai la panacée qui sent bon.

» Hier, on portait un yoyeux dans la « salle des morts » — un châlit de bambous sous une paillotie. Un agonisant — un qui s’accrochait à la vie, de ses ongles tordus, comme aux bords polis et glissants d’une margelle de puits — le regardait partir, avec des yeux attentifs et doux, un air très sage et très réfléchi. Celuici s'était juré de tenir jusqu’à l’arrivée du convoi, dont on profite tous les deux mois pour évacuer les mourants vers le Delta salubre où ils se remettent à vivre. Or, depuis trois Jours, nous savons que le convoi ne montera pas, les chemins étant impraticables par cette saison d'orages. Le pauvre gars s’abandonne ; — et il a rejoint son camarade dans la salle des morts ; ils y ont passé côté à côté cette chaude nuit si belle où j'ai tant fumé. é

» Après tout, Deo-Lang n'est pas un si mauvais poste ; l’opium n’y est pas cher, et pas plus impuissant qu'ailleurs à me donner l'absolu bonheur...

. . » Cinq heures après midi. J’étais en marche de- » puis le matin — le sergent-major m'ayant réveillé avant … l'aube — et je n'avais pas fumé depuis la veille. Je - m'étais mis en route avec vingt- Cinq tirailleurs ; il s’agis- . sait de montrer nos fusils dans deux ou trois villag:s

de la vallée du Song-Li, des villages de Thds montagnards, souvent visités par les pirates. Un vieux mandarin militaire — un qguan-co — m'accompagnait comme guide. Tout le jour nous avions cheminé à travers la forêt vierge.

« Donc, depuis la veille au soir, je n’avais pas fumé. À la halte, vers midi, j'avais essayé, avec l’aide de mon boy, d’instailer ma lampe en rase campagne, au revers d’un fossé. Mais il pleuvait et le vent du nord soutflait en bourrasque ; et mon brave Theu, plus intoxiqué que moi-même, n'avait pu préparer une seule pipe ; et il sacrait, le pauvre bougrel De guerre las, nous avions dû manger chacun une boule d’opium. Vous savez ? On fait cuire à la lampe une goutte de la noire drogue, la

valeur d’une pipe, et on l’avale comme une pilule. Et.

cela équivant à dix pipes fumées, ou peu s’en faut. Je ne puis dire que Je souffrais, puisque la morphine avait mécaniquement produit son pacifiant effet, mais la bonne fumée me manquait; c'est pourquoi je me hâtais, pressant mes hommes, vers Lang-Xi, le plus important

village de la région, où nous devions nousinstaller pour

la nuit et où, enfin, je fumerais. Ah, misère ! que la

route me semblait longue, par ces interminables sen. tiers — des foulées à peine — couverts d’une herbe

courte et drue où mon petit clieval ne perdait pe un coup de dent!

» Vers six heures, mon sergent itdigène me dit que nous approchions de Lang-Xi. Nous traversions, sous le ciel gris et noir, une plaine encerclée de montagnes bleues. Ça et là, je remarquais quelques carrés de rizières, entre les vastes terrains vagues, hérissés de brousse sombre où la brise froide sifflait. Avec l’'es-

LA

poir de bientôt atteindre le village, le besoin de l’opium s'exaspérait en moi, et je me rappelais en rageant ces bons jours où, dans notre poste fiévreux, on se hâtait de manger à cinq heures pour fumer après. Et je pensais avec délices que, avant un quart d’heure, je m'’étendrais sur un lit de camp, sur une natte — propre ou sale, qu'importait ? — et la sacro-sainte veilleuse enfin allumée.

» Cependant la campagne restait déserte; pas un homme dans les rizières ni sur le sentier; et, aux abords d’un gros village, je sentais bien que cela ne nous présageait rien de bon. Par précaution, j’ordonnai la halte derrière une haie vive. La nuit tombait rapide- "ment, sous un ciel d'orage, après le bref crépuscule des tropiques.

» Nous étions arrivés aux bords du Song-Li. Sur notre rive, en amont, apparaissaient les toits en chaume de Lang-Xi, et les murailles en briques d’une pagode, dans les masses feuillues de deux banyans. Autour du village on apercevait par endroits, à travers des bambous, le rempart en terre durcie. Tout semblait ‘tran-

. quille; du reste, incité par le besoin de fumer, j'allais

sans autre examen commander « en avant, marche! » quand deux de mes hommes m'amenèrent un indigène qui se disait envoyé par les notables de Lang-Xi.

» Je l'interrogeai; voici ce que je compris à sa réponse entrecoupée de prosternations multiples, à ses phrases ponctuées de « Bom quan leun (ah ! monsieur le grand mandarin !) » émises de cette voix lente, basse, hésitante et comme terrifiée, qui signifie le respect dû aux supérieurs en ces pays d'étiquette raffinée, mais

qui m'horripilait, pendant ces éternelles minutes d’im-

ssl

patience : un chef pirate, le Dôc-To, était venu avec ses hommes à Langi-Xi, pour y fêter l'anniversaire de son .ami Thanh-Hien, tué par nous l’année précédente, et honoré au rang des Génies, en ce village d’où sa famille était originaire. On l'avait accueilli sans diff. cultés; mais ses hommes, ivres d’eau-de-vie de riz, : avaient violenté des femmes ; les principaux du village s'étant interposés, le vieux Dôc-To, qui ne semblait pas de bonne humeur ce soir-là, avait fait décapiter deux femmes et trois notables et incendier plusieurs cases. A … cette heure, Lôc-To dormait, ivre d’opium; un seul factionnaire gardait le village, et nous pouvions surprendre les pirates dispersés dans les cases et dé-. sarmés.

» Un piège peut-être ? Oui, sans doute : mais je ne voulus pas y penser ; fumer, mon Dieu, fumer ! J'avais si fort besoin de fumer ! — Je bâäillais invinciblement, un larmoiement piquait et rougissait mes paupières, 1 d’horribles crampes tordaient mon estomac, je tombais en défaillance, et je fusse allé tout droit et sans escorte « Ju milieu des pirates, pour leur demander à genoux lapermission de fumer, quitte à me laisser empaler après les premières pipes.

» Cependantun effroyable orage crevait sur nos têtes. — Voyons, si le coolie disait vrai, pouvions-nous caler… devant quelques pirates et passer la nuit en plein air, en É ce pays presque inconnu, avec la chance pour nous | d’être tuës le matin, quand on nous attaquerait, tous harassés et mouillés ? — D'autre part, nous précipiter | à l’aveugle dans une embuscade, sur la foi d’un indi-. gène suspect ? — Mon Dieu, fumer, fumer, tout le reste. est folie et vanité. Et le Éesbin de l'opium montait, 1

. montait en moi. Las, surexcité, en proie à une indicible * impatience nerveuse, j'aurais tout massacré, tout vendu, . pour fumer enfin ma pipe, en paix. Pour m’arracher à - ce malaise et retrouver toute ma lucidité d'esprit, si

nécessaire à cette heure de doute et d’anxiété, il m’eût suffi de manger vite une ou deux boules d’opium ; mais alors je n’aurais pu fumer le soir, fumer à ma guise. J'aimais mieux souffrir en mon corps et mon âme, au hasard de sacrifier ma tête, mes hommes et les fusils, et me réserver pour le lit de camp, pour la douce fumée

-lointaine, que j'avais crue si proche tout à l'heure !

. » Donc, je commande la marche en avant. Protégés par la nuit et l'orage, nous arrivons, sans encombre, au “pied du rempart. Et de plus en plus je me disais que “tant de tranquillité dissimulait sans doute quelque piège, “que j'aurais dû réfléchir plus longtemps, à tête reposée, sur tout cela ; — mais je voulais fumer, je vous dis. À ce moment, l'orage s’enfuyant vers le sud, la pleine lune apparue entre deux nuages nous laissa voir le fac “tionnaire assis sur le mur, son fusil entre les jambes.

Lui nous aperçut en même temps et, jetant un grand cri, essaya de se relever : mon mandarin militaire l'étendit «roide d’un coup de son immense coupe-coupe.

» Et je ne pensais qu’à l’opium.

… » En moins d’une minute, nous avions escaladé le rempart et sauté dans le village, quand les pirates, appelés par la clameur du factionnaire, s’élancèrent hors des paillottes. Je voyais passer des ombres, luire Gà et là les lames des Coupe-coupe ou les canons des fusils ; et J'avançais le premier, rageant, la tête perdue, avec, en mon cerveau défaillant, l'idée fixe que nous allions tous être tués et que je n'aurais pas fumé au

paravant. Même je ne me rendais pas compte du désarroi de l'ennemi qui, surpris, n’essayait pas de résister et s’enfuyait par le rempart. J’entrai dans une case, sur les talons d’un caporal indigène : — la lampe à opium, Je ne vis que la lampe, sur un lit de camp, douce, pure, luisant clair comme une planète. Je m'élançai vers elle, dans l'oubli complet des pirates et de mes hommes; mais le caporal courait en avant, et dans la lueur blanche flambait l'éclair de sa baïonnette croisée. |

» Deux secondes à peine, il hésita: sur le lit était couché un vieil Annamite à mince barbiche, en les. moires violettes de ses vêtements ; d’une main il soute-… nait la pipe à opium au-dessus de la lampe, et sa main droite étendue nous commandait d'attendre. Puis il laissa tomber la pipe, abaissa la main droite, et, rejetant avec lenteur la lourde fumée amassée dans sa poitrine, il resta immobile devant nous. Le caporal, « que le geste avait arrêté, comme par un effet magné tique, fit un pas en avant et enfonça la baïonnette dans. le corps du vieux ; l’homme n’essaya pas de résister, il n'étendit même pas la main vers le revolver placés auprès de lui sur le plateau incrusté de la fumerie : il se laissa tuer sans une plainte,et mourut avec un bienveillant sourire, comme dans l’extase, comme si nous eussions été impuissants — et nous l’étions — à troubler par la force sa surhumaine joie de thériaki. — « Le Dôc-To!» dit alors le caporal, en me désignant orgueilleusement le cadavre.

» À ce moment, mon sergent indigène se trouva près de moi ; vaguement, en rêve, je l’entendis me raconter que tout était fini, qu'il ne restait plus u

Page 1