‹ Fumeurs d'opiumChapitre 4 sur 21 · É EL À · texte numérisé non relu

É EL À

Génies inférieurs sont moins cléments à l’impie que les dieux suprêmes plongés dans la définitive béautude.

» Des coups de fusil éclatent au dehors : une alerte, sans doute une attaque des pirates, furieux d’avoir sans combat cédé la place et abandonné leur chef. Je saute hors de la maison ; je me sens lucide et gai, et je serais content de me battre, avec l’idée que nul de nous ne peut être tué. Merci, vénérable et sacro-saint Opiunm !

» Mais le qguan-co accourt à ma rencontre : les pirates, nous voyant bien gardés, se sont retirés.

» Dans l'ombre d’une maison se meuvent une vingtaines de silhouettes indécises, et par éclairs luit la lame large et longue des coupe-coupe. Le quan-co s'est fait escorter des hommes du village, 7kds montagnards à faces de bandits ; tous ils ont les cheveux nouëés d’un crépon, en queue de cheval, flottant en arrière, lefront découvert, la ceinture sur la blouse. Le mandarin, un bonhomme rabougri, sec comme une racine de buis, brandit un grand sabre à poignée d'ivoire et donne ses ordres pour la nuit. Son domestique élève brusquement une lanterne sourde à la hauteur de nos visages ; et je rentre dans ma case, gardant en mes prunelles les faces féroces, les blouses noires sabrées par des ceintures vertes, la lumière blanche sur les lames, la composition et l'éclairage à la Rembrandt de cette Ronde de nuit. |

» À tour de bras, un vivant jacquemart sonne dix heures sur une cloche de fer ; les chiens du village jappent et piaillent férocement, et la lune, ivre d’opium sans doute, poursuit sa paisible ascension lente sur

Le

les bruits, les incendies, les pauvres aventures de notre

terre.

» Et je fume, je fume, je fume. Et maintenant je vois la vie en rose, une bienveillance universelle monte en moi. Je pense au vieux chef tué, mort heureux sur ce même lit de camp, — au vieux chef, mon semblable, mon frère. Vrai, je voudrais le voir là, à mes côtés, et partager avec lui la sainte drogue, mère du bonheur, qui luit comme de l’ébène limpide dans l'étui en corne de buflle. J'écoute avec bienveillance les plaintes interminables du guan-co. Il dit que les Français, qui tiennent tant aux mandarins civils, ne font guère état des militaires ; on les emploie à surveiller des coolies, eux, les colonels et généraux de l'antique armée de Minh-Mang et de Tu-Duc.

» Et le cœur serré, devant le vieux chef qui pleure lugubrement l’irrémédiable défaite, je me prends à souffrir de sa peine. Une mélancolie monte en moi, comme devant toutes les grandes choses qui s’abolissent, surtout quand on devine que les nouveaux-venus, fils orgueilleux d’une autre race, n’essaieront pas d'adoucir l'angoisse de l'heure suprême aux derniers partisans de la Cause en train de mourir. Et je me sens, en toute sincérité de cœur, le frère du vieil homme, parce que j'ai beaucoup fumé et que, d'un regard attendri, je vois qu’il fume comme moi.

» Je fume encore, encore. Ma vaste bienveillance s’élargit toujours ; mais avec elle voici que monte et grandit l'indifférence et le dégoût d'agir. Un besoin me vient d’absolue inertie, de rester en place, de ne pas parler, et de laisser rouler les mondes, sans y toucher,

satisfait de les voir et de les comprendre, du haut de

4ÿ FUMEURS D'OPIUM

mon intelligent et [lucide anéantissement. Je ne rêve pas, Je ne suis pas ivre; non, je pense, je vois, j entends, mieux que de mon vivant. L'oiseau parleur bavarde en annamite, et sa voix grêle récite — mais qui me l’a dit? — les ironiques et triomphales litanies de l'Opium. Les chauves-souris, les cinq Bonheurs volent ensemble, pour un hommage, vers le caractère du bonheur suprême : et ce caractère, — je le sais à cette heure, — signifie : opium. Mais cela, c’est trop facile à comprendre, n'est-ce pas?

» Sur le socle du Génie je discerne, grain à grain, la poussière ; je reconnais le cliquetis de chaque insecte, au loin dans la brousse ; et, s’il me plaisait, j'entendrais aussi l'herbe pousser : la belle affaire ! Et ce Génie qu’on nous disait si hostile, son sourire m'apparaît indulgent et doux ; il sait comme moi, n'est-il pas vrai? que nous sommes frères, car lui aussi, sans doute, il fut un sage fumeur. Il est mort, pourtant!

» Il est mort... Oui, mourir... je sais ; il paraît qu'on meurt... et d'aucuns disent qu'on en meurt. C'est toi qui dis cela, mandarin? et que j'ai trop fumé, et que les pirates peuvent revenir en forces. Non? non ?.. Si, tu l'as dit, menteur ! Et après ? qu’ils viennent done, les pirates! Ce sont des frères, comme le Dôc-To, et comme toi-même, mon vieux. Tu sais, ce soir je suis bon, — pas ivre du tout, par exemple! — j'aime tous les hommes, tous les Génies, toutes les actions et toutes les paroles. Et puis, ça m'est égal; et quoique bon

diable, je ne me lèverais pas pour saluer le Bouddha

lui-même, s’il daignait venir. Qu’a-t-1l de plus que moi, en somme ? Il ne peut pas me faire de mal; personne ne peut me faire de mal; — du reste, je m'en moque,

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je suis heureux. Et si, ce soir, les ennemis entraient par la brèche, si je voyais, à deux pas de moi, un pirate levant son coupe-coupe pour m'assassiner, eh bien ! moi aussi, je tendrais le cou; et, en mourant, j'aurais un bienveillant — et pas même dédaigneux — sourire pour mon assassin, Comme ce vieux DÜc-10 — comme mon bon frère! »

.. Et Bonbomet les avait eonsidérés longtemgs en silence, — leur souriant, même : n’était-ce pas leur chant dont, en parfait dilettante, il rêvait de se repaitre bientôt les oreilles ?..

Viiuisrs DE L’IsLu-Apau (Le Tueur de Cygnes).

FF LLE ne meurt pas, la race des dieux. — Au crépuscule de notre monde ils surgissent encore, en de lumineuses efligies, pour reprendre parmi la foule transitoire les luttes de leurs impérissables passions. Seuls réels, ignorés — en essence — des vaiñes multitudes, sous les multiples déguisements des incarnations ils dressent face à face d’irréductibles volontés en qui se formule peut-être l’antinomie de Lois éternelles.

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Sous la triste grisaille des nuées, les chétifs ambulants erraient en montagne, rudement cinglés par la bise de février, là-bas, aux solitudes de la frontière chinoise. Mâles et femelles, onze pauvres hères d’Annam — chanteurs, musiciens, batelcurs, transis pèlerins

en quête du gite aléatoire. Ils allaient, sans crainte aucune — car, si dénués d'argent! — au long des rampes ronceuses, par les gorges taciturnes, à travers ces parages mal famés. Et ie vent seccuait leurs frissonnantes silhouettes, minuscules sur l'énorme croupe des monts.

Deux mômes dépenaillés halaient à bras la carriole aux accessoires — oripeaux rouillés, lattes dédorées, barbes de crin et mitres de carton. Légèrement, grimpait un déluré trio d’éphèbes, souples échines où ne pèse guère le gagne-pain des musicanti tonkinois — psaltérion à cordes métalliques, guitare au long manche, et la viole en bambou gainée de serpent. Pour tromper l'ennui de la route, un rustaud de jongleur, en montant, égayait à bouffonnes imprécations les danseuses, trop bachelettes — laides peut-être, mais plaisantes et si mignardes ! des joues fraiches, des yeux limpides et cette câline accortise des filles annamites et des minets. Elles claquaient des dents, pauvrettes ! quand la bise aiguillonnait leur chair grelottante, à travers l’ample pantalon et le sarrau de mince cotonnade, sous le carré de crêpe orange qui voile leur jeune sein.

De gradin en gradin, à durs efforts on avance tout de même. Derrière les ambulants, sous leurs talons, le paysage plus vaste s’approfondit en abime, des bois sombres frañchis avant l’aube jusqu'aux îlots éparpillés en archipel sur la houle grise. Entre les palétuviers des plages noyées et l'alpe'massive, la mousson de nordest ayant balayé les brumes du golfe, la plaine inculte allonge jusqu’à l'horizon occidental ses brousses que marquètent de taches jaunes ou violacées, loin à loin, quelques vagues défrichements. — Mais de tout cela les

errants n’ont cure, en leur pénible ascension vers les plateaux où déferlent, dans la poussée irrésistible du vent, les hautes lames des nuées. A longs intervalles, au penchant d’une terrasse déclive, en marge d’un ravin sans eau, des arbres fruitiers à l'abandon parmi la ronceraie envahissante, des regains vivaces — mais, riz de coteau — pas encore mangés par la folle avoine etles épines, témoignent de vergers délaissés, de récentes cultures. Parfois, au passage de marais, une bécassine jaillie des roseaux raye d’angles aigus le ciel morne ; — aux silencieux abords d’un village en ruine, des perdrix rappellent plaintivement dans le chaume ; — puis on n’entendait plus que le vent colérique des hauts dans les herbes dures... — Et les ambulants, étrangers du plat pays, voués à ne prendre racine en aucun lieu de la terre, ne donnaient pas une pensée aux exilés des hameaux abolis. Leur âme puérile, dans l’unique inquiétude de l'étape, ne s’ouvrait point à la pénétrante mélancolie qu'exhale, comme un brouillard de ses palus, ce recoin du monde.

En arrière du groupe insoucieux, au tournant d’une combe, un dernier couple apparut: Vien, le chef des baladins et leur poète, — et Thi-Teu, la chanteuse, belle, en ses vêtements de coton, — disaient les lettrés, amis de la magnifiante hyperbole, — comme jadis en robe d'or Trung-Trac la Libératrice et comme la déesse Kouan-An elle-même. — Mais quel injurieux destin l'avait jetée hors des secrets appartements, loin

des Esprits familiers ? De refuge en refuge, quel caprice |

du Ciel ou quel forfait des hommes l'exila chez les va-

gabonds? Dix mois déjà passés, ils l’avaient rencontrée un matin, au printemps de l’année Tân-Meo, à la saison

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Canh-Minh ou de la Clarté-Pure. Dans une auberge des chemins, la vierge ayant requis de Vien un entretien particulier, leur ami, quand elle eut parlé, se prosterna. Elle le laissa faire sans étonnement dans ses yeux d'immortelle; — ces yeux! non pas le calme miroir des prunelles indiennes, mais de pures étoiles vibrant, comme au fond de cieux lointains, sous leur paupière appesantie par le rêve. Vien était de ces heureux qui, par les mérites d’une âme ingénue et profonde, comme il en fleurit aux pages du Légendaire, gagnèrent de discerner toujours l’immuable réalité, sous la transitoire apparence des formes et des phénomènes ; — il fut de ceux-là qui, pour avoir médité le perpétuel miracle où baigne le monde, ne s’étonneront

plus. Tandis que Thi-Teu parlait, le lettré, imprégné de

la Sagesse chinoise, s’évoquait ces histoires, authentiquées par le témoignage des ancêtres, de bienveillants Génies qui daignent revivre entre les hommes à cette fin de rallumer ici-bas le culte des idées et la flamme de l'amour.

Et Vien entraîna doucement la jeune fille vers le groupe des baladins ; sans questions, ils l'accueillirent ainsi qu'une égale, dédiée par sa vocation aux plaisirs des riches. Dans leur âme sincère ces artisans se réjouirent, fiers de posséder, couronne de clarté au front

- de leur falot assemblage, la vierge en qui se réalise,

selon les rigoureux canons de l'esthétique annamite, l’absolue beauté. Et bons artistes épris de leur com-

* pagne, troublés — tous, les femmes avec les hommes . — depuis l'heure de sa venue, ils vénéraient, comme sun dévot son fétiche, chaque attrait de ce doux visage

«— le front étroit et poli, la ligne pure des joues, — les

sourcils dont l’ellipse élégante s’infléchit et se relève

vers les tempes, pareille au vol d’une hirondelle — et le col gracile — et, plus que tout, le sourire des dents misnonnes, un éclat de jaïet entre les lèvres fardées par le bétel de vif vermillon.

Leur compagne, ces fins observateurs que sont les plébéiens d’Annam, la sentirent de supérieure origine. Paysans libérés de la glèbe, au cours de leurs causeries Thi-Teu devint la fille d’un puissant mandarin, évadée de la capitale pour se garder fidèle au fiancé, quelque étudiant obscur, peut-être un paysan comme eux, —

elle, la vierge de seize ans, plus érudite que les bache-

liers, — chantaient-ils — yolie comme la fleur du pécher, fraîche comme le bourgeon jailhssant de sa gaîne. — Les inflexions de sa voix doublaient d' un

sens profond chaque parole ; ses gestes rhaussa till à

de dignité les actes vulgaires ; sa démarche cadencée selon les rites, révélatrice des savantes éducations, l’égalait aux plus nobles dames — princesse que déguisent sans doute pour le caprice d’une heure ses vêtements de hasard. Ainsi s’avérait en cette enfant, avec le droit divin des êtres qui sont beaux, linexprimable prestige des aristocraties, qu'autour des patientes générations la destinée tissa fil à fil. Affable, sans orgueil,

telle ses compagnons l’éprouvèrent — indulgente et fraternelle vraiment, aux mâles grossiers comme aux

femelles folles de leur corps: ni la sottise des sots n1

l'effronterie des impudiques,et ces débauches d'occasion: — trop rares! — où s'agriffe à la volée leur lubricité rapace, rien jamais n’altéra sa douceur de vierge qui sait compâtir à la misère des êtres avec le bon sourire:

des Bouddhas guéris de la vie.

SOMÉDIENS AMBULANTS 49

Seul, Vien avait deviné cette âme profonde et triste, dédaigneuse de l’or comme des luxures, hantée d’ambitions sans borne, d'irréalisables espoirs.

Ainsi les deux compagnons parlaient en marchant, sous le ciel gris, aux solitudes de la frontière,

La jeune fille disait : « Quel présage, ami, vous contriste — ou quel souvenir ? Vous me savez rebelle aux tentations, fidèle à vous suivre... Combien me requirent . d'amour | — La maitresse des plus séduisants, l'épouse assise des plus sages, ne la serais-je pas, l’une ou l’autre, selon ma fantaisie ? Mais toujours j'ai préféré le riz rouge, avec la joie de chanter et la libre vie des ba ladins. »

Pour clamer l'appétit en éveil des mâles, sa voix, montant et descendant la gamme à six tons du parler d'Annam, vibra clair ; — puis, aux dernières paroles, elle fut toute douceur zézayante et caresse, avec ce nasillement très léger — le charme au Tonkin des voix féminines, — ces hésitations indiquées à peine, comme un recul de la pensée apeurée et qui s’entraverait d’une réticence perpétuelle.

— « Non, sœur! vous n'aimez pas notre vie oscillante aux moindres caprices d’un mandarin ou d’un notable villageois. Hélas! elle monte d’essor audessus des foules : elle se meut dans l’air supérieur et les gens admirent parfois l’audace de ses ailes. Libre et chantante, vous dites ? — Peut-être ; à la maniere des cerfs-volants qu’on lance dans la mousson de suroit et qui, au gré du fil et du vent, montent, des-

cendent où planent — et qui chantent aussi. Mais ceux-là que notre art a charmés nous abominent ; avec délices ils nous diffament. Si nous ne trouvâmes pas trop souvent faces hostiles et portes closes, le privilège à vous seule en est dû, à l'influence tutélaire qui de vous s’émane. Ainsi vous ne sauriez aimer notre

vie d’humiliés. Vous découragiez les désirs, et tant de

jeunes hommes, et tant de fiers docteurs : mais, beaux, riches ou savants, vous les deviniez tous inférieurs à voire rêve, tandis que s’exaltait votre espoir vers l’inconnu, — vers la Chimère toujours décevante ou dont la rencontre fait mourir. »

Vien parlait en lentes périodes, sans les éclats de

voix indignes du Sage, sans la pantomime des bras et

des prunelles, coutumière aux gens d'Europe, attesta=

trice encore du Singe, l’aïeul où se réfèrent — dit-on —

ces gesticulants occidentaux, depuis dix-huit siècles à

peine émergés des primitives barbaries.

C'était un frêle personnage, sous la noire souquenille des scribes, un quinquagénaire amaïigri et vieilli par les veilles méditatives — et par l’opium — plus que par les fatigues de son métier ambulant. Ses cheveux blancs

débordaient en chignon, du crépon sombre qui enserre.

correctement lelarge front crayonné de rides. La moustache et la barbiche clairsemées tombaient en pointes parallèles sur sa poitrine.

La chanteuse aimait assez cet être falot qu’une bour-

rasque plus forte pourrait souiever du sol et souffler

d’une halenée jusqu’àla mer, là-bas. Un sage, le maigre rêveur aux yeux sans ruse, qui pour elle élucida tant de magiques arcanes, déchiffreur des signatures divines inscrites dans tous les êtres. Enfant, il s'était initié chez

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