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les bonzes à l’art de guérir par l’empirique emploi des racines, des feuilles et des fruits. À seize ans, instruit dans les livres de la Chine, il prescrivait avec discernement les moxas à la fleur d’absinthe ou les piqûres et dissertait d’après le Y-/Zoc et le Ban-Thao (1)sur le sec et l’humide, sur l'équilibre des humeurs et du sang, sur les correspondances zodiacales du corps humain. Mais, bientôt dédaigneux de la science si vite acquise, il s'était mis, dans les grottes sacrées du Tàän-Vien, à l’école d’un Man à dents jaunes ; au cours d’une retraite décennale, après les mortifications rituelles, ayant commenté les manuscrits thibétains et reçu les traditions ésotériques, il connut les influences du soleil et de la lune ; pour prédire il lisait les lignes de la main et les traits du visage, il mettait en œuvre les racines de bambou, la patte du coq et les baguettes. Inspiré des cinq Dames qui président aux Éléments, puissant exorciste, il déterminait, d’après la position du Dragon Azuré et du Tigre Blanc, l’heureux emplacement des tombeaux, par qui deviennent les familles, riches, puis- » pantes et lettrées ; — et il avait médité le triple sym” - bole de l'emblème Am-Dzuong. Comme uans le poème du Zuc-Van-Tien, pouvait dire : J’analysai l'élixir des philosophes : je possède les dix odeurs, les soiæante-quatre sorts, les trois cents congectures. Ma main me sert de calendrier ; je pénétrai l'essence du Ciel et de la Terre sacrée et le sens caché des mots. Mais il pouvait chanter aussi, comme le pêcheur du poème : le jour, je bois Pair libre; la nuit, je
(4) Livres chinois :L'Étude de la Médecine et la Table des
m'éjouis à contempler la lune. Indépendant sur la terre, heureux sous les étoiles, j'ai pour unique bien ma barque de bambou tressé. C'est l’eau du ciel qu me lave, c’est le vent duciel qui me sèche, sur le fleuve de Han-Giang.
Sans l'avoir compris tout entier, Thi-Teu aima le frêle levin en qui elle reconnut une âme indulgente toujours et cordiale à la sienne ; aux heures d’ennui elle se réfugiait auprès du « frère aîné » — cette appellation charmante dont les Annamites se saluent !
Mais lui, à ses côtés, se désespérait. Dès la venue de l'enfant royale, au premier jour, les désirs, les passions — qu'un soufile enleva, qu’un vent rapporte — et la fireur amoureuse de la jeunesse s’abattirent, vol d’aigles affamés, sur le cœur longtemps désert, pour s’y agripper du bec et des serres, pour le secouer rageusement, le déchiqueter, en éparpiller le sang en gouttelettes. Et Vien maudit sa décrépitude — triste présent, certes ! à placer en ex-voto devant la plus fière des vierges. Ilsesouvint alors de sa science trop dédaignée ; il mit en œuvre les plus terribles secrets pour faire fleurir au cœur de la bien-aimée un réciproque amour. Mais il reconnut vite que le sentiment divin, par qui les plus humbles s’égalent à l'Empereur du Ciel, échappe à la prise des conjurations magiques et seul, aiïlé, triomphal, plane au-dessus des sortilèges.
Enfin il sut par les horoscopes que jamais ne s’ouvrirait pour lui l’impériale fleur. Mais, au savant adepte des doctrines ésotériques du Thibet, la vie terrestre n’est qu'une passerelle offerte à la perpétuelle ascension des êtres. Vien alors s’attacha à la foi de vivre et de mourir avec son amie, de la marquer d’un signe in-
délébile — ainsi marquent leur bétaïf les laboureurs — pour la reconnaître outre-tombe, unir à jamais leurs âmes dans une existence plus haute. Et pourtant il soufirit encore, à pressentir qu'après les vains galants et les étudiants farauds, elle trouverait un jour ici-bas l'inconnu versquitendentles bras ses ambitions cachées, — le rival prédestiné à conquérir son corps sur la terre, et peut-être son âme dans l’au-delà. Mais si telle est la fatalité, que l’ignorant et l’insensé se rebelle ; le sage obéira, sans geindre à la manière des enfants.
La jeune fille, maintenant, monologuait à phrases lentes :
— « Si les femmes me honnirent, les hommes m'ont recherchée. Sur les places publiques où j'ai chanté, les plus orgueilleux, prêts à tout quitter pour me suivre, s’avouèrentd’unregard mesesclavesMaisles adolescents m'aimaient sans oser le direet, commeils ne parlaient pas, souvent j'entendis battre leur.cœur dans le silence de l’heure. Et souvent l’épouvante des mères, comme la jalousie des épouses, nous exila des hameaux. Ainsi nous sommes demeurés des parias, par la honte de ma beauté. Combien peu clairvoyantes, pourtant, ces femelles ! Car je ne veux pas de leurs hommes ; — et puis, aucun ne m’eüt longtemps suivie ; désenchantés de ce trouble qu'ils prirent pour de l'amour, effarouchés par mon rêve et brûlés pour m'avoir frôlée seulement, comme ils henniraient vers l’étable honnête où leurs familles digèrent en paix! Aux jeunes, je chantais: Ne vous savez-vous pas trop laids pour partager ma natte ? Mais regardez-vous donc au miroir ! — Aux lettrés, je disais la mélopée des aveugles mendiants : Pauvre mari, l'étudiant! IT a le dos très long des
paresseux : il s'habille de neuf et peigne ses crins ; il
laisse croître ses ongles, et nese lève du repas que pour
aller dormir. — Les puissants mandarins, les délicats poètes experts à charmer les femmes,-sans choix, je les écartai. Et jamais — oh! non ! — pour de tels séducteurs je ne délaisserai nos frères. »
Elle mélait au simple annamite des expressions de la langue écrite, ainsi que s’y complaisent les lettrés par coquetterie un peu pédante. Et Vien à son tour parla,
expert comme elle à fleurir de mots chinois l'idiome |
vulgaire :
— « Tu dis vrai ; aussi nous t’adorons, Ô sœur en qui résident toute grâce et la majesté des Génies, — digne de siéger à la gauche de Ngoc-Hoang, l’immortel Empereur de Jade. Mais j'ai le juste effroi des espérances que, même à moi, tu prétends cacher. Tu le sais, rien ne m'est plus mystère, des minéraux que l’ignorant croit dénués de vie jusqu'aux âmes. Tu rêves le héros.
Elle tressaillit; mais Vien, dédaignant de prendre garde à son émoi :
— « .… Le héros encore innommé, celui qui peut-être, tu penses, n'existe pas. Or, écoute : tôt ou tard tu le rencontreras. Mais je redoute sa venue — pour toi,
sœur, plus que pour moi-même. Car tu mourras à ses … pieds, devant sa couche, sans avoir seulement ému son cœur indifférentet mélancolique, non plus que l'oiseau qui file en plein ciel ne trouble les eaux vrofondes du lac «
Nam-Li. »
Elle sourit doucement, une fleur sauvage aux lèvres;
puis, à mi-voix, elle fredonna le vieux refrain : Seule ï la jolie femme est supérieure aux femmes, — seul % i.
héros est supérieur aux autres hommes.