‹ Fumeurs d'opiumChapitre 6 sur 21 · LA · texte numérisé non relu

LA

Sur le plateau les baladins avaient fait halte — àl’en« trée d’un pont couvert, jeté en travers d’une ravine, encadré de pins géants où dans les hautes branches la bise jamais n’interrompt sa monotone symphonie mineure. Des banquettes étaient dressées sous l’abri de la toiture angulaire.

Aux temps anciens, un lettré sage établit ce pont pour, aux lentes siestes d’été, y dormir dans la musique du vent et des feuilles, ou refléter en ses vers monosyllabiques la claire source du ravin, la frêle ramure des goyaviers et des myrtes, etles monts du Quang-Si, qui plus hauts que les nuées érigent leurs pics bleus et noirs, emplissant l'horizon, pareils à des sentinelles en faction aux frontièrés du monde. Pour le devin et pour la vierge, après les solennelles paroles échangées, une mélancolie montait du paysage désert, tandis que la bise emporte là-bas, vers les cimes lointaines, à l'inconnu, la bruissante ondulation des pins etle roucoulement des tourterelles.

Les enfants, insoucieux gamins trouvés ou vendus, se partagent, accroupis sur leurs talons, une boule de riz, gardée de la précédente étape. Les danseuses puériles jacassent avec le jongleur — museau de futé com père et de Calino, paysan naguère chassé de la rizière par ce vent d'aventure qui souffle au hasard sur les familles. Elles déroulent leur crinière pour la renouer en chignon. Les musiciens, d'un même geste, ont extrait de leur ceinture verte une pincée de tabac, et l'un après l'autre aspiré à la pipe commune une longue.

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bouffée qui fait glouglouter l’eau dans le bambou: ils parlent, maintenant, toujours, de l’art divin qui — affirme le Livre des Odes — non seulement dompte les fauves, mais encore, parmi les fonctionnaires, sait instaurer.la concorde. — Un trio de purs artistes, bien appariés par la vie. Ils se rencontrèrent, échoués sans sous ni maille contre un trottoir de Hanoï. Frères d’instinct, réunis par le sort, s'étant confié le secret de leur passion, ils se jurèrent de vivre indépendants, pour la musique. Par quel moyen, cependant? — Voler ? plût au ciel! mais les occasions du vol vraiment rémunérateur ne s'offrent guère aux déguenillés. Ils s’embauchèrent comme boys chez des Européens qu’ils méprisaient de toutcœur, car la musique n’est point faite pour l'oreille du buffle. Après un an de sordides économies, leur solde accrue des mille grappillages qu'invente l'ingénieuse tenacité des subalternes, ils possédèrent trois cents piastres, le capital qui, fructifiant à cinquante pour cent aux mains d’un mercanti chinois, les libérera. — Bah ! bien annamites, aux fêtes du nouvel an, ils dissipèrent leur trésor en deux semaines, à mener vie joyeuse, à boire et bäfrer, surtout jouer, avec beaucoup de méthode — comme dit la chanson — après le turban perdant la robe, et le pantalon après la ceinture, — dans les hasards du xoc-dia et du ba-quan. Alors ces passionnés entrèrent dans la troupe de l’honnête Vien. Ils en partagèrent la fortune bonne et mauvaise, n’exigeant pour salaire que les trois repas quotidiens, experts à se griser des sons quand manque l'alcool de riz, heureux — plus que S. M. Tu-Duc dans sa gloire — quand ils pouvaient, accroupis de longues heures sans fatigue, devant de fins amateurs on mieux encore sans

témoins, exécuter d'inédites vàriations sur les thèmes invariables de la musique chinoise. Puis ils dissertaient sur l’art divin ; ils possédaient la théorie des sons mâles et femelles, et doctement élucidaient la symbolique des cinq mélodies qui, dans l’universelle analogie, répondent aux cinq couleurs, aux cinq saveurs, aux cinq planètes, et que dans son plumage et sa voix, seul parmi les oiseaux, rassemble le fabuleux phénix.

Le devin et Thi-Teu se sont tus. Vien se remémore les légendes où les dames qui président aux éléments descendent du ciel pour s’unir en mariage à de beaux étudiants : comme Liéu-Hanh, la fille de Ngoc-Hoang, chassée des divins palais pour avoir brisé un vase de jade, l'amie ne va-t-elle pas disparaître, quand une musique annoncera le terme de l'exil? Assise à son côté, la chanteuse médite les paroles du sage : mais — son sourire trop clairement l'exprime — du grave entretien elle veut retenir les seuls présages annonçant le héros né pour elle, l’élu des jours à venir.

Voici que le jongleur, qui marchait en avartt de ses camarades, revint en courant, avec de grands gestes joyeux : « Un village ! un village! » — criait-il. Tous se levèrent, en joie comme lui. Un village ! l'étape, la probable pâture, la natte où fumer et dormir à l'abri du . vent et de la pluie, — le riz et le gîte, si rares sur cette. route de Chine ; — et, qui sait ? peut-être aussila fortune, dont ces aventuriers au vivace espoir, misérables entre les plus misérables, attendent toujours la rencontre au prochain tournant : éternelle féerie d'illusion, dont s éblouissent les âmes bohémiennes ! — Oui, en avant, au pli d’une vallée, apparaissait un riche village ; parmi les champs de cannes et de patates, dans Îles

feuilles retombantes des bananiers, on distinguait déjà les maisons couvertes, non de chaume, mais de luisante ardoise.

Le froid fut oublié ; les mômes se réattelèrent à la carriole. Une roide côte descendue, maintenant on longe des cultures — maïs, haricots, patates; elles s'étendent parmi la brousse sombre, taches claires toujours plus larges, finissant par se fondre en une bordure continue autour de la haie vive qui enceint le village. Que rencontrera-t-on aujourd’hui? des Annamites, ou des Célestes ? un mandarin bienveillant, ou de brutaux notables, ou des pirates peut-être ? Il n’importe guère, du reste, aux ambulants experts à obtenir la pitance et la niche, même après les injures et les bourrades, — gens connus pour inoffensifs, après tout, et trop pauvres pour tenter la cupidité du plus avide fonctionnaire, du pire bandit.

Arrivés à la haie de cactus et de ronces, ils s’arrêtèrent devant une de ces portes que la nuit on abaisse, et qu'on relève de jour sur deux piquets. La porte était close ; en ces parages, la défiance chronique parait, certes, justifiée. Ses mains en cornet, le jongleur hélait déjà verse village, quand une voix rude interpella les pèlerins : « Où allez-vous comme cela ? que demandez-vous ? » — Alors, levant la tête, ils aperçurent derrière la haie un grêle mirador — quatre bambous fichés en terre, supportantun plancher de bois qu’abrite

un toit de feuilles. De là-haut, un homme dévisageait

les meschins : un plébéien comme eux, vêtu de la blouse et du pantalon passés au cunao, cette brune teinture où crasses, sueurs ni poussières ne mordent; un de ces

hommes que le conseil des notables assujettit àla corvée

des gardes nocturnes et qui, pour se tenir éveillés, de quart d'heure en quart d’heure entrechoquent à coups secs deux cliquettes, — le « sentinelle, prenez garde à vous ! » de ces contrées. Et on comprenait que la surveillance ne cessât pas durant le jour, aux régions mal famées dela frontière, dans ces villages toujours en alerte. Rien de suspect, en somme, à ces précautions inusitées dans le pacifique Delta. Aussi, sans appréhension, Vien répondit au questionneur :

— « Nous sommes, frère aîné, d’humbles artistes, qui gagnons la Chine à cette fin d'éjouir les honnêtes gens par les décents attraits de la comédie, et vivre, comme il convient, de nos talents. Qu'on nous laisse entrer et nous reposer à notre plaisir. Pour payer l’accueil, nous glorifierons en mètres élégants le Génie de ce village, et nous exalterons sur le théâtre les vertus de vos bacheliers. Fouillez notre bagage : vous n’y trouverez d’autres armes que les sabres de bois et les casques de carton. »

Le factionnaire, sautant à bas du mirador, souleva la porte :

— « Puisqu'il en est ainsi, entrez, frères aînés. » — Jroniquement il souriait : « Vous me paraissez gens paisibles; d’ailleurs, ceux de May-Xé ne redoutent personne. C’est temps de fête. Sans doute on vous accueillera comme d’aimables hôtes, sivous plaisezau chef. C’est qu'il est difficile à contente * un fin lettré, vous savez? »

Ils se bousculaient dans le cadre de la porte, les ambulants, pour entrer plus vite! ils reniflaient déjà la bonne odeur des frairies devinées, pauvres rats de campagne, affamés sans trêve, et toujours appätés par

le fumet du lard. Mais, homme sage à qui l'expérience apprit le danger des résolutions hâtives et l’art de passer à propos près de l’aubaine sans y mordre, Vien jugea prudent de se renseigner, avant que füt retombée la grille de l’alléchante souricière :

— « Le chef, vous dites, frère aîné? De qui parlezvous ? — Est-ce le chef du canton, ou quelque mandarin de passage ? »

De nouveau l’homme sourit: « Comment peut-on ignorer ces choses ? Et le grand chef Dôc-Liét est-il si peu connu ?... Oh! — conclut-il, après un geste d'in: souciance devant la reculade effarée àes peiepes — il ne vous mangera pas, camarades. »

Le devin avait baissé les yeux, immobile, terrifié, comme fasciné par l'apparition d’un tigre ou d’un mauvais serpent. Et lorsqu'avec effort ses lèvres s’ouvrirent, elles balbutièrent des syllabes entrecoupées. IL ne trouvait plus les mots au service de sa pensée, . le lettre, le sage à la parole savante, captieuse et nuancée :

— « Mais comment ocerions-nous, chétifs, paraître devant le noble chef?... Non, nous préférons repartir. Qui ne fémirait à l’idée d’approcher un si grand homme ?.. Merci, frère... Ne parlez pas de nous, nous partons... ; — nous partons, — redisait-il tout tremblant ; — merci, merci... »

Vien, prodigue de saluts, s'était reculé de deux pas ; et les tristes ambulants, le cœur gros, voyaient déjà s'envoler le mirage des plantureuses ripailles, et le remplacer un brumeux horizon de montagnes, les pres sentiers où vous talonne, dans le vent, sous la pluie, une fringale Sans espoir. Le « frère aîné » rail:

COMÉDIENS AMBULANTS Gi

leusement les dévisageait ; du reste, il ne s’opposait point à la retraite effarouchée des misérables,.

Alors Thi-Teu toucha du doigt l'épaule de Vien. La vierge en cet instant parut transfigurée; ses yeux illuminés, ses joues fleuries de pourpre, ses frémissantes narines, tout en elle exprimait une intense joie et l’on ne saurali dire quelle prestigieuse audace. — De sa plus câline voix, elle parla :

— « Maitre, je dois rester. Liéêt n’est-il pas un sage, un pur lettré, digne de s’asseoir sur les lits les plus élevés à la cour, et même chez le Fils du Giel ? Redoutable aux méchants, il daignera prendre en grâce les pauvres artistes.,. Allons vers lui; je le veux. » — Elle avait accentué ces derniers mots d’un ton plus impérieux. |

— « Mais... » — commença le devin. — « Je le veux ! » — redit-elle. Le grossier gardien ne souriait plus, dompté comme les autres par la radieuse enfant. Il se fit remplacer à son poste par un des hommes qui dormaient au corps de garde voisin; et pour guider les pèlerins il marcha, précédant la jeune fille. Tous le suivirent par les étroits sentiers qui glissent, sinueux, comme des couleuvres de buisson. entre les verdoyantes haies d’où surgissent, pareils à des panaches, les bambous géants ondulant dans le large souflle d'hiver.

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