‹ Fumeurs d'opiumChapitre 7 sur 21 · LA · texte numérisé non relu

LA

Dôc-Lièt! — De cet étonnant adolescent la légende Courait au pays d'Annam, et jusqu’en terre chinoise. On le disait promis à des triomphes, ce lettré fameux

pour son audace et sa beauté comme pour sa science, proclamé Prince des Docteurs — au concours triennal,

dans la Capitale — à l'âge où ses condisciples épelaient à peine le Livre des Trois maille mots. C’est à lui que les génies réservaient d’expulser du noble Royaume l’'envahisseur, À douze ans, prodigieux enfant que le souverain voulut lui-même interroger, il reçut de S. M.

Tu-Duc le titre de 7rès Savant, Inébranlable Soutien

de la Dynastie. A l'heure de mourir, ce monarque, le dernier représentant vraiment national de la dynastie Nguyën — affirment les Annamites, — prédit à Liêt ses gloires futures et en secret l’adopta pour son fils. Cloîtré dans le palais par la jalousie des hauts mandarins, de sa prison Liêt vit passer sur le trône Duc-Duc, Hiep-Hoa, Kien-Phuoc, les éphémères successeurs de Tu-Duc, dérisoires fantômes de souverains qui une heure à peine revêtirent la robe jaune et détinrent le sceau d’argent donné par le Fils du Ciel à son vassal,

le sceau symbolique où s’agenouille un dromadaire. —

Cinq ans plus tard, après la fuite de Ham-Nghi qui, respectueux des intentions de Tu-Duc, désigna le jeune lettré pour son héritier, Liêt lutta contre l'étranger aux côtés du dépossédé et de Thuyêt, le ministre de l'exil.

Enfin il dut — Ham-Nghi capturé par les Français et

transporté loin du sol natal — demander asile à la montagne, aux forêts de la frontière. Les patriotes — du dernier paysan au mandarin, Colonne d'Empire, — juraient qu'en silence il préparait la revanche et reviendrait un jour — bientôt — pour l'extermination des « diables d'Occident » ; et, comme à l'Empereur de Jade quand, incarné sous l’image d’un enfant, il chassa les Chinois, 1l lui suffirait pour arme unique d’un bam-

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bou. Ce lettré de dix-huit ans hantait les âmes. Son nom resplendissait, auréolé de prestiges : des Génies, descendus pour visiter Dôc-Liêt dans sa maison, avaient par respect refusé de s'asseoir, pour boire le thé, à la place d'honneur; — aux monts du Quang-Si, des tigres blancs l’avaient nourri de manne céleste ; — souvent on vit des Dragons bleus, une énorme perleen leur gueule rose, qui veillaient au seuil de sa case ; — un matin d'imminent péril deux Licornes, l’enlevant à la barbe d’un sergent français, le portèrent sur l’autre rive d’un fleuve ; et les soldats indigenes refusèrent de tirer sur le bien-aimé du ciel ; sur le champ, avant imassacré l'Européen, ils désertèrent pour rejoindre Dôc-Liêt et compter de ce jour parmi ses fidèles. On le savait doux aux faibles, amène pour les enfants et les femmes, — frêle lui-même comme les femmes et les enfants, modeste, ainsi qu'il sied, devant les lettrés et les vieillards, — lui, plus sage que les octogénaires et Prince des Docteurs ; implacable aux étrangers comme aux traitres compatriotes : car, justifiant ses actes par l'exemple des sacrés ancêtres, c’est lui qui, pareil à à Truong-Phu, éventrait les envahisseurs avant d'accrocher aux branches des arbres leur corps pantelant ; et c’est lui qui, tel jadis Lé-Loï, épargnant la vie des Annamites, se contentait de les renvoyer, leur ayant tranché les poignets, afin que leurs mains criminelles ne déchirassent plus la patrie.

Même en ce pays d’éternel arbitraire, où d’instinctles pauvres diables tremblent toujours quand ils se sentent à la merci d’un puissant, — rien dans cette légende n'était pour effrayer les ambulants, Et maintenant, honteux un peu d’avoir hésité, fortifiés par le verbe im-

périeux de la jeune fille, joyeusement, ils suivaient leur guide, tous, le nez au veut, avec la traditionnelle i insouciance des personnages de roman-comique, par. les sinueux sentiers, sous les bambous qui ondulent au vent comme de frêles graminées de montagne. Çà et là, entre les racines colossales d’un figuier-banyan, s’abrite une minuscule chapelle votive où niche, dans les fleurs et les papiers dorés, la protectrice tablette de quelque Génie local. Parfois passe, courbé sous le fléau où deux corbeilles pendent, un villageoïs qui à: tout hasard lève son conique chapeau de feuilles ef pour faire place se rencoigne dans la haie.

Le devin se tourna vers Thi-Teu; toujours cette audace dans les yeux ardents de la jeune fille, et cette attente du triomphe, qui la fait plus belle !

— « O mon maître, seriez-vous triste encore! — A mi-voix elle lui chanta : Les bambous S’agitent sous la brise, et votre cœur sous les pensées. — Elle rit. ensuite, coquetterie de souveraine qui d'un mot daigré consoler son esclave.

— « Triste? » — répondit Vien. Il soupira : « Oui ; à les astres nous prédirent malencontre. Et, sœur, plus que jamais m'épouvantent vos espérances insensées... »

— « Frère aîné, en vérité je ne devine guère le secret de vos perpétuelles terreurs. Parlez clairement ; et j'essaierai de vous rassurer... » +

— « Parler? je sais trop la vanité des paroles. Ce pendant, n'oubliez pas ; vous, dédaigneuse des hommes et qui sans pitié les écartiez, — enfant, vous ignorez combien profondes et tristes les âmes des héros, et plus dédaigneuses que vous-même, et plus dénuées pitié... »

Il n’osa poursuivre, trop certain, hélas! d’être deviné. — Car la vierge qui ne l’écoutait plus, pensive, se murmurait l’antique chanson : Ne crois pas quetu ne comprennes point; la rencontre que lu fais, en cinq cents ans — aucune femme ne fera la pareille. — Et, pour la danseuse exaltée par des visions de gloire, les silhouettes des aréquiers et leur plumeau vert en panache évoquèrent de jeunes héros sveltes et rigides, tendant vers elle en signe d'hommage les palmes de la victoire.

Fo 1 0e

A un détour du sentier, ils se trouvèrent au centre du village, sur la place du marché, en pleine rumeur de multitude affairée.

… Un rectangle que limitent de trois côtés des cases de torchis ; en bordure sur la quatrième face, la pente rapide d’un ruisseau qui écume à travers roches.

— Et dans ce cadre bruit la même foule qu'aux marchés du populeux Delta, la plèbe criarde aux piailleuses querelles vite enterrées sous de gros rires, la canaille ingénue et gouailleuse d’Annam, irascible suérilement, rancunière jamais. Des coolies, leur fardeau jeté bas, avalent une goulée de thé, bâfrent le riz à plein bol, hument à longues aspirations la fumée 2e la pipe à eau — un tronçon de bambou, muni d'un fourneau minuscule. Ils se hèlentà grands cris ; ils rient à large bouche, trépignant, se roulant pour un lazzi banal, éculé depuis mille ans, qui vaut tou. jours à les émerveiller. Car il suilit de peu pour

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débonder leur gaîté facile. Comme dans les riches

villages du plat pays, çà et là un gras Céleste, face de lune, mine placide, fume sa pipette de cuivre en attendant la pratique, — sur le pas de sa porte décorée de papiers en longue bande où les écrivains publics

peignirent de fastes sentences. Des (Cantonaises

parées de colliers et de bracelets, boucles aux oreilles, anneaux aux jarrets, passent, en leur aandinementde canard ; elles portent lelarge pantalon chinois et la courte

blouse aux flottantes manches. — Mais, gens qu'on ne

rencontrait guèreaux marchés de Hung-Yén ou de Nam- Dinh, ici stationnent en groupes désœuvrés certains robustes malandrins, reconnaissables pour hommes de guerre à leurs cheveux serrés sur la nuque et qui tombent jusqu'aux reins en queue de cheval, à leur ceinture tordue par-dessus le sarrau, au fusil en bandoulière ; et plus encore à cette attitude résolue, cet air insolent du partisan, qui contrastent tant avec l'allure craintive, le museau fouinard des villageois. Et, tenez ! quatre de ces gens, accroupis sur une: natle, en plein air, dévalisent au jeu « des trois sapèques » un paysan. Avec quelle mine méfiante, quelles lèvres

pincées, quels roulements de prunelles, le bonhomme . surveille les coups ! Il n’est pas de force, pauvre gars!

En dépit des véhémentes oiJjurgations au « Génie du

marché », il a perdu. Les monnaies ont déjà filé dans

la gibecière des truculents gaillards; et, comme il. À

n’a plus une sapèque aux plis crasseux de son turban, on ne se gêne pas pour lui rire au nez.

— Des pourceaux à soies noires, de douanes

gélines, errent en liberté, se vautrent et picorent dans la boue ‘des flaques ; — des bambins se bousculent,

roulant tête-bêche parmi les porcs, effarant les poules ;

etcest un grouillis de gros ventres, de culs nus, de

têtes rases. — Et sur tout cela plane dans le ciel gris, avec un ronflement de bourdons et de toupies hollandaises, la vibrante musique des cerfs-volants.

Les pèlerins se faisaient petits en glissant parmi les

groupes ; ils franchirent, sur les talons du guide, à

un angle de la place, un ponceau — deux planches en travers d’une fosse à purin. Devant une enceinte de briques on s'arrêta, près d’un corps de garde. Ayant frappé trois fois d'un maillet le tympan du tam-tam de bois qui pend à son cadre rectangulaire, l'homme quitta les ambulants pour courir aux ordres.

Îls n’attendirent guère, les nouveaux-venus, livrés à la blague bon enfant des coolies et des soldats. Après quelques minutes, le guide essoufflé vint annoncer que le chef daignerait les recevoir. Ils traversèrent, le cœur battant, des cours pavées,des hangars où, vautrés sur les châlits de bambous, les hommes de service fument l'opium ou soranolent, devant les fusils en faisceaux. En signe de respect, à la troisième porte les

pèlerins abandonnèrent surs sandales... — Et Lièt

apparut, assis sous une sarangue, au seuil des appartements privés. C'était à entrée d’une maison érigée sur le modèle de toutes les pagodes et les habitations de hsuts personnages officiels — avec les murs blanchis à la chaux, les épaisses colonnes de charpente, — et la toiture de tuiles dont le faîtage de briques vernissces. figure deux chimères affrontées qui supportent un globe de faïence bleue. Eiêt attendait silencieux — s'interdisant toute parole, tout geste, avant les salutations des visiteurs.

Les mâles dela troupe, sur un rang alignés, par quatre fois se prosternèrent et se relevèrent à temps égaux, exécutant avec une précision de soldats à la manœuvre cet exercice dont le rythme et les moindres détails, réglés par les rites, sont inculqués dès la prime enfance aux extrême-orientaux, dans la famille. Les femmes, en deuxième rangée, assises sur leurs jarrets en croix, quatre fois aussi inclinèrent leur front jusqu à terre, les bras écartés du corps, les mains à plat sur le pavé. Seule la Thi-Teu, sa fleur aux dents, resta droite; confiante au prestige de sa beauté, elle s’accoudait à l'écran de pierre — isolé au centre de la cour — où en bas-relief est sculpté le Tigre redoutable aux fantômes.

Sur le visage de Liêt, à peine un froncement de sourcils marqua de l’étonnement ou de la colère ; et le “egard du chef alla chercher les yeux la chanteuse ; il n'y put démêler qu’une ironie ingénue, dans ces prunelles qu’elle voulait, pour le regard curieux, désertes de la pensée et du rêve, — un firmament sans étoiles. Et cependant, à cette même minute, son cœur battant à se briser, elle se connaissait déjà vaincue, l'insolente, asservie au souverain élu de sa chair et de son âme. Tél que l’évoquèrent les insomnies de la vierge, il surgissait enfin, l'Unique, avec la jeunesse immortelle et la beauté non périssable des héros. Dans le simple vêtement des lettrés, — la robe de soie moirée où deux dragons, front à front, soutiennent le caractère : Bonheur, — il se révélait aux hommes comme aux femmes, n'est-il pas vrai? celui qu’on vénère aussitôt qu'on l’a rencontré, le prédestiné qu'il faut suivre et servir, car on n’éludera pas ses ordres sans crime, Car le ciel parle évidemment par sa bouche

adorable et les Bouddhas reflètent leurs vouloirs dans la glace de ses prunelles.

Et tandis que passionnément elle se chantait ces choses, la vierge ne laissait pas lire en ses yeux le vœu de l'âme et de la chair asservies; elle le reculait derrière l'ombre et l’abîime, un érèbe d’indifférence. En cet instant, elle se füt agenouillée pour clamer les aveux de son amour et s'affirmer esclave à jamais du seigneur élu ; mais son impérieuse volonté la roidit dans l'insolente attitude ; sa fleur aux lèvres, de l'ironie naïve sous la paupière, vaguement Thi-Teu souriait ; — et la vierge silencieuse laissait son rêve chanter tout bas des strophes toujours plus passionnées, de plus douces choseg,

N'est-ce pas qu'on ne lui donnerait guère plus de : seize ans, au chefsi frêle ? Fin et délicat suprémement, son visage arbore le front poli des enfants, très blanc et très pur, qu'à lourds replis réguliers le turban encadre de sombre moire. Oh ! l’ingénuité des tranquilles prunelles ? la mignardise de ces dents, claires à se mirer dans leur ébène! et ce teint reposé de jeune

fille : et le bienveillant sourire, expert à fondre les cœurs en adoration, — le sourire, attrait suprême et mystère de ce visage joyeux et grave à la fois, selo/ que Confucius le prescrit!

— Thi-Teu le sentit affable et hautain, le svelte adolescent, né pour l'empire, et seul digne d’aimer comme d’être aimé, — et d'une douceur qui se révélera peutêtre impitoyable. Et dans le cœur de la vierge passa le frisson des douleurs futures ; si jeune devant la vie, si neuve devant la passion, elle devina que l'amour, à qui aime, ne réserve sue ARRETE — Ft tragiqui :

parfois et plus douloureuses que les supplices énumérés, pour la juste épouvante des méchants, dans le code criminel de Gia-Long. Mais en même temps, dès cette première rencontre, elle comprit aussi par divine intuition l'amour seul désirable, — seul digne, en y jetant l’étincelle, d'animer la statue encore saus vie de son âme ; elle connut qu'ici-bas, comme au ciel,‘ nulle des joies dont s'éprend Ia folie des hommes ne vaudra jamais, pour tels êtres d’exceptions, pour les élus, les

pires angoisses, les suprêmes tortures de l'amour.

Sous le regard obstiné du jeune homme, Thi-Teu n'avait pas rougi. Et quand de ce regard il eut vainement interrogé les yeux, où l'écran d’une mensongère ironie voile encore le soleil déjà levé de la passion, il abaissa lentement ses très longs cils de femme et se récita la strophe antique : Une jeune fille — visage d'ivoire, prunelles de jade — s’accoude au mur du pavillon, parmi les chrysanthèmes dorés.

…. Cependant — car le rêve de la vierge avait flotté, au large comme une jonque en pleine mer, dans l’espace d'une minute, et le temps aussi n’est que vanité — les ambulants, leurs mains jointes, complétalent les saluts rituels par quatre inclinakons de la tête et du buste, de moins en moins profondes; puis ils. croisèrent les bras et se tinrent debout, attendant que le maître les favorisât de sa parole.

S'adressant à Vien, il dit : « Bienvenus soyez-vous, e vos amis, puisque l'hospitalité d'un proscrit ne vous fait point peur. » — Qu'il vient de loin, le verbe voilé, s. lent et si las ! Certes, en cette voix très basse, et monotone, et sans timbre, se trahit l'élégante afféterie, commune aux lettrés, qui ne veulent accentuer les

# mots, accélérer les phrases à la mode du vulgaire bruyant, prodigue d’exclamations et de gestes. Peutêtre encore y démélerait-on la calme confiance du chef qui ne daigne élever le ton pour des subalternes, assuré de leur attention pieuse. Mais, aux oreilles de la baladine, il semble — ce verbe voilé, silent et si las, — l'écho d'une âme lointaine, au ciel des songes retirée : cela descend de haut, d’un inaccessible empyrée, à travers la délicate floraison de ces lèvres : ainsi, par la bouche oraculaire des statues, un dieu parfois se manifeste et répond pour consoler nos détresses.

— «Bienvenus soyez-vous dans mon village, en ces jours de fête. De l'exil, le légitime empereur envoya le brevet de Colonel, déléqué pour pacifier les frontières du Nord, à mon ami le Lanh-Bich, ici présent. Vous prendrez votre part de notre joie, s’il vous convient de contribuer aux communs plaisirs. »

En nommant le Lanh-Bich, Liêt avait désigné de da main un colosse à rude mine de bandolier — front déprimé, cou de taureau, tête carrée de Mogol. Ce geste autorisait les nouveaux-venus à saluer le lieutenant en présence du maître. Et tous, mâles et femelles, recommencèrent devant cet homme les salutations prescrites. Comme avant, Thi-Teu resta debout, sans même incliner en signe de vague hommage son front altier. Le grossier soldat — sa large face congestionnée par l'émotion, de la colère braisitlant dans ses yeux étroits — ne daigna pas regarder les pauvres errants : très animé, bredouiHant à l'oreille du chef ses indignations exaspérées, il pointait la menace de son doigt vers la jeune fille toujours impassible, et qui sourit. Ce cuil disait, les misérables l’entendirent ou le devinèrent,

tandis que, verts de peur, ils multipliaient les rapides génuflexions. Mais Dôc-Liêt posa doucement les ongles eflilés de ses frêles mains sur le bras gesticulant du fidèle. Lettré qui fleurit ses lèvres de citations classiques, toujours trop brèves à son gré, et qui se plaît a rehausser la moindre action par les exemples de jadis remémorés à propos, — aux récriminations de Bich il laissa répondre les saintes Annales, en cette phrase cadencée lentement par sa voix basse :

— « Or, à l'entrée du temple, Ly-Thanh-Thông aperçut une jeune fille qui se tenait droite, pareille à la tige du lys en fleur; indifférente, qui ne s’empressa point avec les autres'autour ducortège impérial. Et le prince l'aima ; et d'elle il fit son épouse. — Le noble général exige-t-il que son ami châtie l’insolence, ou veut-il la châtier lui-même, ou s’égalera-t-il par sa clémence au plus sage empereur de la famille Ly ? »

Et ces paroles, d’une ironie à peine dissimulée, suffirent à consoler le glorieux colosse. A voir le chef hautain apaisant, d’un mot, le stupide soldat grisé par le vin de la plus grossière flatterie, on l'eùt deviné maître en l’art de manier, à gestes doux et savants, le cœur des hommes, et si expert à faire prévaloir son désir léger sur les caractères les plus indisciplinés, sur les plus farouches volontés, aussitôt fondus en passionné servage!

Aux ambulants, Liét dit alors: « Ainsi vous participerez à la joie des miens ; vousserez nos hôtes.Restez parmi nous aussi longtemps qu'il vous agréera. Vous égayerez mes amis par la musique et sur la scène évoquerez les héros d'autrefois, pareils à mon généreux Lanh-Bich. Aussi pourrai-je vous dire avec le poète:

— « Tu me donnas des pêches ; accepte en échange, faible hommage de ma gratitude, ces pierres précieuses. — Quels soins de l'hospitalité vaudront jamais à payer les trésors de l’art et des beaux talents ? Maintenant, allez en paix. » — Et Liêt, escorté de ses ofliciers, à pas égaux et lents gravement regagna Îles appartements secrets.

Les voyageurs suivirent un des serviteurs, qui les devait conduire à la maison commune, l'ordinaire logis des hôtes de passage, au pays d’Annam. Sur les lits de bois recouverts de nattes neuves, ils installèrent leur maigre bagage. Et tout joyeux de l'aventure, ils se vantaient les uns aux autres en paroles fiévreuses, en exclamations émerveillées, la grâce et la douceur du grand chef; en secouant en plein air et lustrant de la main les oripeaux froissés, on répondait aux lazzi comme aux questions des villageois — les enfants surtout, etles femmes, — accourus déjà vers les baladins, l’éternelle attraction qui, sous tous les climats, ne lasse jamais la curiosité humaine. Puis,jusqu’au repas, ce fut une heure de reposante flânerie. Les danseuses et le jongleur tiraient une bouffée de la pipe à eau, chiquaient le bétel offert par les notables, et bavardaient avec leurs hôtes, — déjà familiers et confiants, les pauvres ambulants: — cette aimable facilité des mœurs annamites ! Les mélomanes, dans un coin à l'écart, essayaient sur les cordes frôlées d’'inédites variations. Thi-Teu se taisait, pensive, à demi couchée sur une natte ; près de la jeune fille, Vien se tenait assis, triste plus que jamais, et n'osant parler le premier.

— « Eh bien, maître! — dit-elle enfin — ils men-

tirent donc, vos pressentiments. Après une semaine, enrichis de quelque monnaie, nous repartirons. N'y. vovez-vous point unc aventure vraiment terrible ? » — Ainsi eile interrogca le maître, captieusemént, avec 1ne affection d'insouciance légère.Mais, déjà, elle se sentait bien engagée, cependant, dans une sombre aventure, moins simple qu'il ne semble à ces baladins ingénus; le sang battait la charge, à rompre les artères et la cloison du cher petit cœur ému, tandis que, superstitieuse à cette heure, la vierge enfant, de sa feinte ironie, provoquait le sage à parler, — tandis que, livrée aux démons de l'angoisse, elle écoutat l’oracle de cette bouche qui ne proféra jamais erreur ou mensonge.

Vien:'s’étendit sur la natte et, fermantà demiles yeux, il répondit de sa voix la plus monotone, comme pourse réciter à lui seul un verset de Manh-Teu :

— « Les pressentiments parfois ont menti : mais les horoscopes ne trompent guère. Pourquoi le ciel prendrait-1l une joie cruelle à nous égarer, quand nous l'interrogeons avec respect, dans les rites prescrits et selon les règles qu’il nous a données ? Un sort mauvais plane sur nous, et nous guette une néfaste influence. Veuillent les Génies protecteurs que nous sortions d'ici tels que nous entrâmnes, pauvres et contents. » ne

— « Que redoutez-vous encore ? » — interrompit la vierge irritée : « Donc, vous supposez que Doc-Liét vexera de misérables ambulants, lui si bienveillant et si glorieux ? » — Et sa colère tombée,la chanteuse laissa ces mots s'envoler sur un sourire d'heureuse langueur: « Pareil au prince, dans le livre du Chi-Kinh : Quel air imposant! en son maintien combien de dignité! et quelle splendeur de majesté dans sa démarche! »

Pre. St

— « Enfant! qui de nous connaît le cœur d'un si haut personnage ? Tout le monde croyait Doc-Liêt rcfugié par delà la frontière, en Chine. Pour quel motif se cache-t-il ici, quel nouveau projet? Sache quele con- {act des grands hommes, comme le feu, nous tue et nous consume, nous, les chétifs. Voici que Liêt, en veine de générosité, nous accueille pour ses hôtes: mais dans une semaine, laissera-t-1l partir ceux-là qu'un basard initie au redoutable secret de sa présence en ce village ? nous laissera-t-on vivre seulement si, notre humble vie d’inoffensifs, on l’estime — qui sait? — funeste à tels graves intérêts qu'un bavard, sans même s’en douter, pourra compromettre ?...

— « Oh! — s’écria la passionnée chanteuse — Liût ne devine-t-il point déjà notre adoration et que chaeun de nous, avant de trahir l'élu, investi des mandats du ciel, subirait les tortures de la mort lente? »

— « Sœur, vous dites bien... Pourtantjecrains encore, pour d’autres motifs ; et vous les connaissez »…

Ses purs sourcils froncés par la colère, une inflexible décision dans la glace de ses prunelles, la fille dévisagea le vieux maitre.

— « Sœur, ma sœur, plus que tout je crains le conflit de vos âmes. Vaincue par l'homme, oubliée »…

— « Tais-toi, frère aîné » ! — Furieusement sa fine main s'était crispée sur le poignet de Vien. Puis le front se déplissa, la main retomba, les lèvres contractées se fleurirent de sourire; et, la soudaine vision des triomphes futurs ayant rasséréné la vierge, voici que, dans la froide nuit des prunelles, tel qu'un nouvel astre au ciel du monde, un orgueil cruel se leva.

Et le sage ne parla plus; et la pensée que nul

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ne prévaudra contre les destins pacifia sa belle âme.

— Depuis la minute où, devant les errants, de Liêt le radieux visage apparut, le désespoir avait conquis le triste mage ; il s'était installé en seigneur de droit divin sur le trône du pauvre cœur ; et le pauvre cœur avait reconnu en Liêt — adolescent aux rouges lèvres et dont le visage a le pur éclat du diamant — le prépotent rival, celui-là qui, avec la jeunesse et la beauté, plus que personne possède, pour séduire ou dompter, la science du verbe et la féerie des idées et peut épandre aux pieds de l’Aimée les gemmes des mots, l'or de la pensée, les joyaux sans cesse sertis à neuf des antiques légendes et des sublimes projets. Et plus que tout cela : armé de l’inexplicable attrait qui désigne aux hommes l’homme né pour les commander, Liêt régnait par la grâce de ce câlin — et pourtant si dédaigneux — sourire qui fond les vouloirs rebelles en adoration passionnée. — Mais, Vien le savait, jamais la royale enfant ne se ploierait à vivre en modeste épouse auprès du héros attendu ; pour son triomphe unique, elle exigeait la domination absolue et qu'elle eût dompté, douce vierge, le doux éphèbe dompteur des hommes. Sa victoire, aux humbles ambulants accordera le repos

de la définitive étape, une existence tranquille et for-

tunée, — à Vien seul elle laissera le désespoir que la pitié des dieux ne consolera point par le bienfait du néant. La défaite — qu'annoncent les présages — ap-

portera la mort à tous, la mort sanglante, — la mort

bénie si le frêle songeur gardait l’espérance d'enlever à travers les bleus éthers l'ombre aimée, libérée enfin des passions terrestres, et de la consoler éternellement, l'âme douloureuse, après la défaite, après les mas-

+ sacres, après la mort. Mais voici que l’adversaire s’est révélé plus redoutable qu’on ne le rêva, rival prépotent, aux serres d’aigle qui, s’il ne dédaigne la capture,peut-être ne lâcheront plus au lendemain de la mort l'ombre chère ; et s’il en est ainsi, dans la suite des siècles les lourdes chaînes du regret lieront pour jamais le triste sage à la terre ; serf du désir inassouvi, oublieux de la perfection à conquérir, impuissant à s'élever jusqu’à la gloire promise du néant, — à travers les vains avatars qui ne sauront lui donner l’Oubli, à jamais le vaincu tournera ses yeux pleins de larmes vers la douce Aimée qu'une âme aux serres d’aigle emporta, dans le passé des siècles, vers les bleus éthers… |

Mais si telle est la destinée, à quoi servirait la révolte ? C’est pourquoi, quand la vierge, serrant d’une main furieuse le poignet frêle, eut ordonné : « Frère ainé, tais-toi ! » — je sage obéit ; et cette pensée, que nul ne prévaudra contre les destins, vwacifia sa belle âme.

.… Le même jour, à l'heure Ng6, au sortir d’un plantureux repas dans la maison commune ; un repas de riches où défile au complet la théorie des mets succulents : après les herbes bouillies, les grains de grenade et les vermicelles de riz, y figurerent les poissons secs ou confits en saumure, et poulets frits et pigeons rôtis, ha. chis de porcet d'œufs en saucisse, filets de buflle sautés à la graisse ; et les viandes étaient coupées menu, en pe-

tits cubes, — pour être avalées sans quefes dents y touchent, selon le précepte des rites. Et pour les arroser, on versa Îles alcools de poire, de prune et d'orange mandarine, les capiteuses eaux-de-vie chinoises.

La bise hostile, qui là-haut pourchassait d'un furieux abol las errants si les mordait aux jambes, s’est radoucie ; au creux du val hospitalier, elle n’a plus pour eux, comme pour l'hôte de la maison un chien fidèle, que des haleines cordiales, soufflées en plein visage, et de chaudes caresses. Le soleil de clair argent descend vers les cimes, nimbé de floconnantes mousselines qui se parfiient en fumées légères librement envolées parmi le pâle éther. Une de ces après-midi de l'hiver tonkinois, tièdes comme un matin d'avril à la corniche de Provence, moins lumineuses pourtant et qu’une atmosphère toujours humide, émoussant les dures arêtes et les couleurs éclatantes, enveloppe d’une grâce particulière, le charme plus intime des lignes fondues et des nuances atténuées en grisaille. Aux crêtes sauvages, le vent, sonnant l'hallali, poursuit encore les brumes attardées, les déchire aux pointes des ronces et rabâche dans le bruissement des brousses ses désespérantes légendes ; mais ici, sans force, à bout d'haleine, il s’apaise. Le souffle alenti soulève à peine les lourdes feuilles des bananiers, pareilles à des boucliers de jade vert, et fait bruire doucement le plumet des aréquiers, autour de la maison commune où les pauvres errants étirent sur les nattes fraiches leurs membres si las, et pour se ré: chauffer lampent à tasses brûlantes le thé de Chine, le thé « des Dix Mille Printemps »…

Un partisan vient annoncer que le maître exige — pas d'excuses surtout, pas de retard! — une repré+

se, MES TE es 1e ke

sentation sans costumes de théâtre, ni fards aux joues, — sur l'heure, dans les jardins.

Vien et la chanteuse, précédant de quelques minutes leurs camarades, se rendirent à l’ordre, pour soumettre au chef un programme improvisé. A là suite du soldat, ils revirent les hangars et les cours franchis le matin; puis, lentement, avec respect, ils gagnèrent les privés appartements par deux vastes salles, entre les hautes colonnes de bois dur où s'appuient de colossales traverses tordues et chantournées en Ghimères. Au long des cloisons, des coffres de fine vannerie alternent, dans la première chambre, avec les tabourets rectilignes — lourds, noirs et polis comme de l’ébène, — et les éventails éployant en forme de Iyre, au bout d’un msrche très long, leur tissu de blanches plumes ; au t-.. due massive table rectangulaire, entre deux banqueites suulpiées. Dans la salle suivante, sur l'autel des ancêtres, entre deux lampadaires de bronze, les tablettes familiales proclament par leurs caractères i:+ la gloire des antiques vers qui, des bâtons d’en:s, monte sans trêve la fumée dont l’odeur plaît aux ombres gardiennes. Contre la muraille, sos l'abri des quatre parasols, insigne du pouvoir, des chevalets supportent le palanquin — hamac de soie tressée, bambou tigré que rehaussent de guivres d'argent, tentures de cuir et de bleu crépon. Aux murs lavés de chaux, aux fûts rigides de la charpente, sont appliqués des panneaux en bois, incrustés de leitres de nacre — souhaits de longévité, axiomes de morale. Et, de tout côtés, une profusion de soieries brodées et de pesantes orfévreries, les brüle-parfums de cuivre, les plateaux niellés et les gigantesques défenses d'élé-

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phant ; et plus précieuse encore, sur son piédouche en corail, une corne de rhinocéros : tout cela, sans doute, une part des trésors de Hué, donnés ou confiés par. l'empereur fugitif à son fidèle. De la double lucarne grillagée, deux traînes de clarté pâle s’allongent dans la pénombre où luisent, comme de félines prunelles, les laques, les rares métaux, les moires fleuries de la nacre. Etle sage Vien, au passage, frissonna devant un bouddha tout doré, colosse au sourire affable, ironique et implacable à la fois; car voici que, dans l'éclair d’un pressentiment, pour le devin l’idole indifférente symbolisa le chef au doux visage de femme, l'adolescent qui gagne les cœurs, puis les déchire de ses doigts fins et rejette leurs sanglantes loques.

Mais sur les impériaux trésors, pour les faire resplendir, une lumière glissa, qui ne venait pas des rondes lucarnes, quand la baladine, pareille à la déesse Kouan-An, parut parmi ces merveilles. Ils s’éclairaient de sa présence, les souriants Génies, les ancêtres se survivant dans l’immortalité des tablettes, les vœux etles sentences gravés en nobles caractères. Tous, se réveillant, semblaient dire: « Voici l'enfant que nous espérions, seule digne de nous garder, et de vivre dans la pacifiante atmosphère de gloire qu'autour de nous, tous, nous épandons. Nous voici plus attrayants de sa beauté; plus riches, du luxe qui réside en elle ; plus profonds, du mystère qui d’elle émane ; et, de même, en de subtiles analogies, le miracle de l’enfant royale s’alimente et grandit, plus attrayant, plus profond et plus riche, par notre mystère, notre luxe et notre beauté. »

Des serviteurs silencieux errent, nu-pieds, en robe noire et large pantalon de soie neigeuse, et coïfés du

ct crépon violet: une recherche de propreté, bien extraor- dinaire en cet Annam où les domestiques des manda- LL rins, — es porte- parasol du roi, même! — sous le rouge terni de la blouse d’uniforme, dans leur haïllonneuse culotte, égalent par leur crasseuse incurie les L. . puants mendigots. Sous la varangue qui borde le À jardin, Liét, étendu sur un large lit de camp, en feuille « tant un livre, fume l’opium. Lui, dont les plaisirs ré- clament la solennité d’un rite, il a paré son svelte corps . de la jaune tunique, brochée de dragons à quatre grilles. que l’empereur confère parfois, suprême hon- neur, à ses ministres, aux membres du Conseil Privé, Colonnes d'Empire. Des nattes de Hoai-Duc, doublées . de soie, couvrent le lit sculpté que décorent aux quatre angles des appliques de métal; et sur la fine sparterie versicolore la /umerie est sans honte étaiée aux regards de tous : lampe d’argent ciselé, boites de laque dorée, massive pipe d'ivoire jauni par les fumées, ovale plateau de bois dur, fleuri de papillotantes nacres. A portée de la main, un gong de cuivre blanc, aux claires sonorités de clochette, est suspendu dans un cadre d’ébène. Et, parmi tant de délicatesses, pas un de ces vils bibe- —. lots d'importation française — boites à gants, flacons à | l'effigie du Bon Patriote, boules de verre, — que collec- …. tionnent les plus intelligents des Annamites, pour enjo- $ liver la fumerie et raffiner les voluptés de l’opium. En avant du lit, sur une table, le minuscule service à thé, “a boîte à bétel, et la coupe de bronze niellé garnie de cigarettes roulées en très minces cornets ; — et ües - banquettes de marbre attendent les officiers de Dôc- - Liét, ses hôtes pour la soirée.

Ft le goût affine du maître se MIE e encore en l’ar-

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De Lo ne dé dde à . Lé “; vi L

chitecture du jardin, dans le symétrique arrangement des arbres nains, dessinant des hiéroglyphes chinois avec leurs branches bizarrement tordues, — des cactus jailissant des vases vernissés ou sur les gradins d’artificielles rocailles. Un pont, à revêtement de bleues et blanches faïences,s’incurve sur le bassin où descyprirs . frôlent paressement du frisson cuivré de leurs écailles les feuilles polies et les globes fleuris des symboliques nénuphars.

Entre les frêles touffes vertes et dorées des jeunes bambous, ondulent les myrtes et les églantiers qu'un souflle fait vibrer; les « fleurs de la passion de Bouddha » saluent de leurs rouges panaches l’ardent épanouissement des grenades. Les oiseaux familiers errent Hbrement parmi les herbes : sur l’aile des perruches se fondent en d'indécises nuances le soufre, le bleu, le saumon, le rose tendre, les teintes les plus douces : — les poules sultanes se chamarrent de mordorures sombres et violettes ; — et les faisans argentés, gravement, promènent, comme à la Cour, leur habit noir sous le manteau de plumes neïgeuses ; — et voici les merles mandarins, bec et pattes de corail rose ; et le Aoang-niao au ventre jaune, aux ailes vertes, le volucre légendaire des Odes Chinoïses, l’oiseau doré, symbole de l'amour fidèle — dit le Chi-Kinh — et qui jamais en volant ne s'éloigne de sa femelle. Sur les clairs bavardages d'oiseaux, sur le friselis des jeunes herbes et de l’eau, sur l’ocre rouge du solet. la fraiche palpitation des feuilles, la brise secoue l'odeur légère qu'épandent les blancs pétales de l’aloès tonkinois.

Ainsi l'adolescent voulut créer ce délicieux retrait à

l'image dé ses rêves ; ou, sans même qu’il y pensät, ces merveilles se cristallisèrent en silence, selon ces rêves, sur un geste inconscient de son âme, et les salles luxueuses, comme le miracle des jardirs, vivent par cette. âme, immanente à leur beauté : car on ne sait quel vague attrait de mélancolie y flotte avec l’odeur légère des blancs pétales. Mais, quand la vierge parut dans le cadre de la porte, les herbes ondulèrent plus largement, comme acquiesçant à sa présence, et plus délicieusement les oiseaux chantèrent. Dans ce retrait à l’image du maitre, imprégné de sa seule pensée, tout à coup, pour fêter l’advenue, une clarté plus douce enveloppa le jardin, baignant toutes choses de sa magie, auréolant leur adorable réalité d’une plus adorableillusion.

… Et ce coin du monde, — fleurs, bois précieux, rares orfèvreries, contournées comme les branches des arbres nains suivant les lignes élégantes d’une âme, — exprimaient bien, par de silencieuses correspondances, la délicatesse et le raffinement du chef; mais le populaire ne les voyait pas, et la légende n'avait pas tout révélé du sublime enfant, du charmeur qui sait apprivoiser, comme une chienne, l’adoration des hommes et des femmes. Elle n’avait pas demandé pourquoi Dôc-Liêt vivait parmi les trésors qu’assembla son égoïsme de pur lettré, et sans femmes, — une anomalie très bizZarre, en Ce Pays.

La vérité côtoyait la légende, sans s’y confondre. — Etseulle sage Vien, dès la première heure, sut voir, en sa réalité, le héros qu'ignorent ses plus fidèles séides, et mesurer d’un nerspicace regard l'égoïsme impérial du jeune chef. Dôc-Liêt, en fuyant la capitale,

s'était juré de ne jamais servir les diables d'Occi-

dent, non plus que les rois fantômes, leurs esclaves. Avant tous ses compatriotes, 1l comprit la folie de.

lutter contre le nouveau pouvoir, et que le vieil Annam venait de mourir, et que nul bouddha ne descendrait

pour ressusciter ce cadavre. Se soumettre aux vain-

queurs ? parader dans les palais, jouer au jeu innocent des Rites, sous le contrôle des Occidentaux ? il n’y pensa même pas. Quémander, aux côtés de Thuyét, l'injurieuse hospitalité des Chinois ? il n'eût jamais ravalé son orgueil à d'aussi basses besognes. D'ailleurs, s'il répugnait à coudoyer ces Européens à l’odeur de cadavre, il n'aimait guère plus les Célestes, — si profondément annamite qu’au rebours des autres iettrés il admira toujours les poésies populaires de son pays et que, à l'exemple de l'empereur Ly-Thanh-Thông, 4 interdisait à ses partisans les larges manches et la tresse des Chinois, — un déguisement où parfois vers la frontière se complaït la vanité tonkinoise.

En d’autres temps, Liêt eût réalisé de grandes œuvres ; il n'était qu'un rebelle à cette époque où ceux qu'on vit hier sans culottes peuvent aujourd’hui s'acheter des bottes, — où, comme l'écrivait naguère le général Thé, on ne sait plus qui est rebelle et qui ne l’est point. Il s'était chanté l’Elégie de Confucius :

Quand on méprise le phénix, et qw'on fait cas des

plus vils oiseaux de proie, pourquoi la pensée de ma vieille patrie me hanterail-elle encore ?.… Le sage partout se trouve bien : la terre entière, il la possète. — Puisque l'heure nesonnaïitpasdes hautes aventures, Dôc- Liêten l’attendantse voulut, loin des barbares d'Occident,

une vie paresseuso de potentat régnant sur quelques

RES Eee Ed QT dE

COMÉDIENS AMBULANYTS 85

soldats et quelques villages, une vie de luxe, de puissance et de méditation, magnifiés par la magie de l'opium. Entouré de compagnons fidèles, patriotes convaincus de sa mission libératrice, il se réfugia aux montagnes inexplorées de la frontière ; il s’y cloitra, adoré de partisans qui pirataient pour son compte et, largement payés par l’irresistible sourire de ses yeux, entretenaient son bonheur égoïste et sa magnifique paresse; — et royalement il méprisait ces subalternes qui, inébranlables dans la foi de vouer leur existence à la patrie malheureuse, en réalité se sacrifièrent tout entiers — proscrits,. traqués, fusillés par les Occidentaux, voire décapités par Îe caprice du maître pour assurer à l'adolescert frêle, hautain et doux, dont parfois l'ennui se distrait à faire mourir, le loisir de fumer, d'évoquer en ses livres les sages mélancoliques d’autrefois, de cultiver dans la solitude les rares orchidées de ses rêves. A défaut d’autre indication, cette lampe à son côté, la fumerie qu'il ne daigne cacher à quiconque, prouve un hautain mépris du monde extérieur, en ce pays où les mandarins dissimulent avec tant de soin leur vice, où les plus avérés fumeurs avouent à peine qu'ils possèdent une pipe pour, à l’occasion, régaler des hôtes.

Dès qu'apparurent le devin et sa compagne, Liêt, se

soulevant sur le coude, les salua d’un geste gracieux :

. « Etes-vous satisfaits de l’accuëil ? — demanda-t-il. —

Je vous réclame un peu vite ; mais les distractions nous manquent depuis tant de jours!»

Vien, avec grands saluts et emphatiques attestations de gratitude, s'excusa sur le bref délai : la représentation, ainsi improvisée, sans costumes, paraitrait bien

insuffisante, sans doute indigne du haut mandarin, prince parmi les docteurs, et de ses valeureux lieutenants. Demain, on essaierait de satisfaire à leur attente, en dressant sur la scène les héros anciens dont la gloire reste en exemple et modèle aux plus glorieux contemporains. Aujourd'hui, on tentera de ne point trop ennuyer le maître et ses hôtes, par quelque chants, danses et jongleries, si le chef, dans sa bonté, condescend à tolérer la vue de visages sans fard, et pardonner, indulgent, au médiocre talent des artistes.

« Mais — interrompit Dôc-Liêt — la seule présence de l'incomparable Thi-Teu m'assure que vous plairez aux délicats ». — Cette galanterie, qu’il jetait, de son grand air détaché des choses, enveloppée d’un sourire, s’acheva dans un bâillement léger. Et, comme le devin répondait, avec son humilité de commande : « Nous osons espérer en votre bienveillance », — la vierge, irritée par la courtoise indifférence, par le banal com: pliment qu'ambitionneraient tant de femmes, se détourna, la lèvre plissée d’une moue dédaigneuse. Le prudent Vien alors intervint :

« Oui, maître, vous ne sauriez vous tromper ; et le talent, chez cette jeune fille, surpasse encore la beauté du visage. Elle connaît les plus jolis poèmes en langue vulgaire, et récite, sur 1 mode antique, les stances du Y-Kinh. Elle peut même, comme jadis la noble Coleu, répondre en mètres parallèles au plus expert lettré, sur des rimes improvisées. »

— « Je veux donc qu’elle me donne la réplique; » — et le cheférudit, qui se complait aux citations oppor- ” lunes, ajouta galamment : £le est pareille au gra-

cieux aréquier, élancé sur sa lige. Qui ne se ferait avec joie, pour l’étreindre, flexible liane ? » Boudeuse encore, elle dut regarder l'élégant adolescent. Il fui apparut plus beau qu’à leur première rencontre, avec sa royale mine et son radieux sourire. Elle s'était promis de résister encore, la vierge ; mais de son âme, vaincue par le mystérieux attrait de cet homme, la réponse aussitôt monta jusqu'à ses lèvres pour s’y épas nouir en une strophe symétrique au verset que le chef avait improvisé : « {est semblable à l’odorant oranger, quand neigent les fleurs sur les branches. Qui ne se ferait avec bonheur, pour le respirer, oiseau captif ? » Elle parla, et les mots envolés de sa bouche furent le verbe même des multiples âmes éparses aux veines des pierres et sous l’écorce des arbres, orchestré et condensé dans la voluptueuse musique de sa voix. Cependant le soleil venait de disparaitre derrière les hautes roches, et déjà l’on entendait le bramement des cerfs dans la montagne. La brise, qui fraichit rapidement, charriait une langueur de désir et roulait des caresses au pli de ses vagues molles. Les « oiseaux dorés », la poitrine gonflée, leurs plumes soulevées par la tiède haleine, se répondaient, ivres des fleurs et des feuilles, en passionnés duos d'amour. Et la vierge se sentait défaillir, tous ses orgueils éparpillés au vent d'une parole, fondus à la flamme d’un regard. Mais, évoquée à temps, implorée par un suprême appel de toute l'âme, pareil au dernier cri des noyés, sa volonté put maintenir l'enfant rigide et fière. Et pourtant, même avant la froideùr des phrases courtoises, de l’éphèle indifférent à la hautaine baladine, un lien que rien ne brisera plus s'était déjà tendu, joigrant deux étres qui

n’ont pas besoin des mots pour se parler, du gestepour

se comprendre. Sous le ciel à peine voilé de diaphanes vapeurs, sur le paysage nuancé de gris blanc et de gris bleu par l’enveloppement de l ho atmosphère, qu'ils semblèrent effrayants au triste Yien dans la gloire de leur jeunesse et de leur beauté, les jeunes gens, déjà semblables à des Génies, avant l'heure de l'enlacement qui les fera: dieux !

Les pauvres ambulants se prepa à ton tour ; après les salutations riluelies, ils se rangèrent sur une ligne, aux ordres.

Un serviteur, à coups pressés de maillet, frappait la peau tendue d’un énorme tam-tam. Un à un arrivèrent les officiers, vêtus de soie, tous arborant à leur poitrine, tels que d’authentiques mandarins, leurs grades. gravés et peints er caractères chinois sur une plaque d'ivoire. Ils saluaient, joignant leurs mains — lourdes pattes et phaianges carrées de soldats paumes sèches et griffes immenses de scribes —- puis ils prenaient place autour de la table. Derrière ces personnages se tenaient leurs domestiques, porteurs de la pipe à eau, de la boîte laquée qui contient, avec les chiques de bétel et d’arec, l’étui d'argent empli de chaux rosée 16 mouchoir, la montre, les cigarettes. HE

A distance respectueuse des privilégiés, la foule des plébéiens — rudes mines de partisans, faces naïves de villageois — formait le cercle, autour des baladins assis sur les talons en leurs misérables tuniques aux couleurs criardes. |

Suivi des gamins, comme eux vêtu d'un maillot rouge, le jongleur s'avança dans l'espace vide. Les trois arlisies se prosternèrent devant l’impassible rangée

COMÉDIENS AMBUIANTS 69

des hôtes marquants ; et le spectacle commença. Ce furent alors de vulgaires exercices de voluge, où les souples mômes, se donnant la chasse, glissent entre les barreaux d'une échelle en verticale équilibre, sans l'appui des mains, sur les épaules de l'homme. Puis vint le tour des prestidigitations, ressassées depuis, deux mille ans, toujours neuves : d’une motte de terreau, prise au sol du jardin, un minuscule pécher en

- fleur jaillit pour la joie de six cents prunelles écarquillées. La foule puérile trépignait d'admiralion, 1ncapable de cacher, à la manière des leltrés, sous un masque d'indiflérence, ses impressions. Les speciateurs se poussaient, se bousculaient pour mieux voir, jusqu’à toucher le lit de camp. A leurs exclamations, à l’ingénue licence de leurs rires, on devinait combien populaire le maitre, aimé autant que redoute, si assuré de leurs respects qu’il ne daignait pas confier à Fa sévères étiqueltes le soin de garder son prestige, et qu'il laissait bruire autour de sa natie la gaïîté des subalternes.

Maintenant, le jungleur extravait d'un chapeau du riz blanc et des arachides à pannerées, de roucoulantes tourterelles, ou proposait d’escamoter la tête de patauds villageois qui, pris de peur, se renCoignaient parmi leurs camarades, avec d'affreuses grimaces. Et de grands rires secouérent le troupeau des spectateurs. Les ‘oficiers nes’amusaient auère moins que la plèbe. Distraitement, Dôc-Liét ua à feuilleter son livre. A rares intervalles, seulement, levant le front, il tournait vers le spectacle et vers les spectateurs le pur regard ingénu

…. de ses calmes prunelles, un regard comme étonné de la mn bruyante hilarité, et qui naïvement en veut savoir la cause. Le chef ne cherchait méme pas à céler son dé-

dain, qui se révèle à chaque instant en un bâillement très léger, en un battement des cils très longs. Puis, avec des gestes élégants et menus, des demi-sourires de mélancolie, des coquetteries de vierge, le doux maître reprenait sa lecture. Et à cette heure, dans les robustes corps de soldats, derrière les faces brutales, plus d’une âme, oublieuse des baladins, captivée par l’ineffable attrait de la beauté et du dédain, rêvait passionnément à des sacrilice inouïs, à d’héroïques morts, à d'effrénés dévouements, avec la seule récompense de mourir pour cette chair fragile, d’avoir servi les desseins ignorés de cette pensée embrumée de mystère. Au pur lettre, qui les devine, qu'importent ces adorations silencieuses ? Il oublie les vivants, ces fantômes, pour les paroles immortelles qu'aux grandes époques les sages consignèrent aux pages de leurs écrits. Ces formes humaines, que meut une inculte cervelle, ces rudimentaires existences en qui se manifeste et fleurit l'imbécillité universelle, n’existèrent jamais pour Dôc-Lièt. Quelquelois cependant, quand sur les théâtres de la Cour des artistes évoquaient les héros de jadis, il avait daigné regarder et entendre ; mais, indifférent aux passions éloquentes, inaccessible à la terreur des impératrices comme à leurs amours, il se passionna pour les mots lumineux et sonores; nostalgique du passé, il … jouit à voir glisser en les décors d’empire et de mas- … sacre, les nobles corps. les fières attitudes, les éclatantes couleurs, et ces mélancoliques ombres, belles de leur vanité méme, ces fugitives apparences, aussi réelles et vivantes, certes, qu’au temps où les animait | l’âme énergique des héros. :.

Le jong ss s’élant reliré à reculons, les danseuses

prirent sa place dans le cercle — et Thi-Teu s’avançait parmi ses compagnes, lys royal parmi d’agrestes liserons. Vien présenta, respectueux, à Dôc-Liêt, le tambourin que le plus qualifié des spectateurs frappe à fréquents intervalles — un coup, deux coups, trois coups — pour soutenir le chant, marquer la mesure, exprimer la satisfaction ou le mécontentement des connaisseurs. Mais le chef, distraitement, tendit le tambourin au colossal Bich, rouge d'émotion, un passionné de musique. Les trois mélomanes, accroupis, attaquerent une rapide mélodie, sautillante, vivement rythmée. Les danseuses entouraient Thi-Teu, leurs seins durs palpitant sous le carré de soie orange ; presque jolies, d’une mignardise amusante, les pauvres filles, avec leurs frimousses naïves qu'a colorées l’ardeur de plaire et qui sourient, toutes roses, dans un cliquetis de colliers et de bracelets. Leur danse était de gracieuses poses — gestes lents, balancements et pirouettes ; les corps sveltes ondulent comme de grandes fleurs ; les doigts montent et descendent, en des passes conventionnelles qui symboiisent des désirs et des refus. Puis elles chantèrent ensemble, immobiles, érigées en cariatides, seule leur main droite agitant l'éventail, dans une cadence accordée au rythme des guitares, à la musique voilée maintenant, monotone, et qui rappelle le Pruissement du vent dans les haies, avec des langueurs trainantes et des ressauts de brusque ironie — toute la poésie de l’âme annamite. Les trois danseuses s'assirent à terre et Thi-Teu, seule, chanta d'anciens couplets, selon la monotone mélodie; à temps égaux, tomme pour reprendre un refrain, lui répondaient ses compagnes. Alors le chef, fermant son livre, écouta,

(35 À É $ 12 FUMEURS D GPIUM x

émerveillé par la musique délicieuse de la voix. Dansant une danse lente et chantaut, la jeune fille à trois reprises prit sur la table une tasse pleine de thé, qu’elle endit à Lièt. La tasse offerte, après trois versets, fut chaque fo13 repoussée d’un geste qui écarteet dédaigne : suivant les coutumes d'Annam, par de tels refus le maitre provoquait :a chanteuse à déployer un art plus savant encore, un plus beau talent, à se surpasser. pour la joie des hôtes; ou peut-être n’y avait-il là qu'une taquinerie de potentat qui s'ennuie. Atteinte dans son orgueil de femine et d'artiste, et rouge dela honte, comme après un affront, Thi-Teu se retirait, au mépris des convenances, en reine insoucieuse de plaire ou d’éVoir déplu, quand elle surprit aux yeux du jeune homme un regard chargé de désir. Oui, le hautain adolescent ne voyait qu’elle; pour la contempler il

avait oublié ses livres. Alors elle sourit, et resta silen-

cieuse un moment, à jouer d'une main distraite avec les perles de son collier, guettant entre ses cils mi-clos l'œil inassouvi qui la convoite, et consciente d’exaspérer l'attente et l'amour par le silence calculé. Et brusquement, sur un signe d'elle, le chœur des comparses se tut ; et seule, à peine soutenue par la mélodie toujours plur lente et plus voile, la vierge improvisa un hymne au los du héros. La volonté du triomphe divinisait son visage. En mètres souples, martiaux et clairs comme l'acier, sonores comme le bronze des gongs de guerre, elle prophétisa la lutte et la victoire: les strophes, vibrantes et pressées comme un essaim d’abeilles, nimbèrent d’une auréole dorée l'adolescent. promis ”à l'apothéose. Puis, la voix amoureusementroucoulante, avec des inflexions câlines, des modulations ;

COMÉDIENS AMBUIAXTS

tournoyantes et fuyantes ainsi que la fumée d'omum, disait les futures voluptés, en le mystère des palais impériaux, parmi les trophées de la délivrance. Ce fut si beau que les plus grossiers de ces hommes, k cœur délicieusement étreint, connurent un court moment la réverie où se réfugie hors du monde l'âme des poètes et des rois blasés ; et, dans le silence qu'approfondit le frisson léger “es feuilles, Dôc-Lièt tendit la main vers la tasse encore offerte. Alors, anhélante d’orgueilleuse Joie, ses lourdes paupières chastemerïit abaïssées, la vierge se rassit entre ses sœurs.

Le chef souriait avec une indulgente ironie; profondément il avait joui de l’art divin, de la voix ensorceleuse et de l’adorable chair — ombre mélancolique, belle de sa vanité même.

Thi-Teu se releva bieutôt, pour improviser un de ces chants en langue annamite qu’au rebours de Dôc- Liet les mandarins affectent de mépriser au profit de la Htiérature chinoise — tels les lettrés d'Europe, jadis, sacrifiaient les dialectes vulgaires au vénérable latin, — un de ces chants où des femmes hautaines, et magnifiques étrangement, agacent de leur coquetterie savante l'indifférence des jeunes héros. Les yeux fermés à demi, les bras pendants, elle commença, — en accord avec le balbutiement d'une guitare, sur le rythme classique des déclamations : Vous êtes l'or éclatant, je suis le bronze noir ; — vous, la blanche fleur par-

fumée du carambolier, — moi, le lotus du lac Tay-

HG; — nos mériles, sans se ressembler, s'égalent. — Puis, audacieuse, elle déclama — et son doigt désignait tour à tour la pipe, la lampe, l'aiguille :

« À celui qui fume, apporte la vérité : le fourneau

de sa pipe, j'y vois un trou minuscule ; — c’est par là que passent, ave: la vapeur envolés, la maison, le jardin, les biens et la gloire. Méme le plus sage docteur, s'il fume l'opium, oubliera les caractères; et jusqu'a l'usage du pinceau ; — même leplus vaillant général, s'il fume, oubliera la querre, et jusqu'à l'usage du sabre ; — même le plus entreprenant des bonzes, quand il fume, oubliera sa galante audace, el ne saura plus à quoi servent les jolies femmes. » Les spectateurs n'osèrent applaudir, ni sourire. Seul, le Lanh-Bich, après un long intervalle de temps, quand son épaisse cervelle eùt compris, se renversa sur le dossier de la banquette, dans un tonitruant éclat d'hilarité. Dôc-Liêt loua fort le chant et la chanteuse; et, toujours couché, à son tour, il déclama, sur le même rythme. Epris d'art et de lettres — comme le jeune Néron se passionnait pour les vers et la course des chars — ainsi ces lettrés d’Annam daignaïent participer quelquefois, même devant la multitude subalterne, aux subtils tournois du mètre et de la pensée; « À qui méconnaît les dons du ciel, j apporte la vérilé : qu'une femme épouse un fumeur, c'est comme sielle se donnait à un Génie. Le moustiquaire écarté, d’abord elle voit la lampe, claire comme une étoile, et près de la lampe un homme étendu, dans la majestueuse attitude de Confucius, avec un livrée. La main. manie l'aiguille, comme Triéu-Teu, jadis, son sabre viclorieux ; — le couteau qui sert à récler les résidus ressemble au pinceau de Trän-!luyén, qui trouait la pierre ; et la pipe est inflexible, comme le désir d'un bonze galant. » | Dans le murmure admiratif où bruissait l’adulation

de la foule, on entendit Ja chanteuse dire à mi-voix : « L'humble poétesse ne peut s’égaler au prince des docteurs. »— Liêt avidement la regardait, la hautaine indifférence du seigneur des corps et des âmes troublée un moment pour avoir respiré le parfum de la fleur unique. Ses éclatantes prunelles exprimaient tant d’admiration que la chanteuse y lut aussi de l'amour.

Cependant la nuit rapide descend ; la lune s'est épanouie au plus haut du ciel ; on allume parmi les ramures des lanternes de papier colorié ; par intervalles retentit au lointain le monotone appel des veilleurs, sous Ie couchant vert et de roses. A cette heure crepusculaire où les aésirs de caresses — plus languissants qu'aux torrides midis, plus furieux que sous les fraîches étoiles, — hantent la chair des 1eunes hommes, — le cœur désert de passions, desséché par Ia domination, par le mépris des foules, par le culte des phrases et des idées, le cœur blasé du maïtre peut-être s'épanouit avec les fleurs du baiser allenti des brises et s'emplit, comme d’une rosée, de l’amour.

Vien, pour finir, devait dire au chef et à ses hôtes la bonne aventure. Liêt tendit sa main gauche ; grave, le devin la saisit, la tint un moment ouverte sous son regard attentif, tandis que son doigt suivaiten leurs complexes détours les lignes entrecroisées. Puis, il prédit une vie illustre, le retour dans la capitale à côté de l’empereur restauré, la honte des diables d'Occident. Dôc-Liêt, indifférent avec une mine vaguement ennuyée, retira sa main : « À notre belle amie, maître ! » — et il désignait la chanteuse. Impassible toujours, Vien obéit! — la vierge assurée que son ami ne mentirait point, même pour écarter un péril de mort — atten-

re

dait, fière et tranquille, sa part des glorieux présages..

Mais le devin resta silencieux ; et, serrant le mince pot: gnet de la jeune fille, ses doigts tremblèrent : « Ne

voyez-vous rien ?» — murmural’impatiente. En soupi rant, il laissa retomber la petite main : «Rien, — répon-

dit-il ; — parfois les Génies, pour égarer notre curiosité, brouillent les lignes révélatrices.» Ainsi — pensait Thi-Teu, — ayant lu dans la main les futurs triomphes, il se taisait, par dépit sans doute et par male rage, non point par crainte certes, le devin qu'aucune force humaine n’empécha jamais de parler. Et le chef subtil devina les pensées des deux amis : cet homme opposait un refus au vouloir exprimé du seigneur des corps

et des âmes ? et cette femme prétendait peut-être, en

ses folies d’orgueil, s'asservir un Jour le maïître des’

hommes ? Insensés et rebelles ! — Mais ii dissimula

sa colère comme il convient au lettré ; et, très doucement :« Votre main, sage Vien, l’avez-vous interrogée®?

Dites-nous, Ô mage savant, ce que le ciel vous ré- . . A e . 1 aa serve. »— « Grand mandarin, pour moi-même, jamais -

je ne consulterailes sorts. Instruit dema futüre desti-

née, vivrais-je heureux comme maintenant, ef libre d’appréhensions ? » — « Lisez dans votre main, je le veux ! » — commanda Dôc-Liêt, tandis qu'un éclair

- Fe

passait dans ses prunelles soudain troubles et mé-

chantes. : F. si PET Et le devin obéit encore. Le chef le dévisageait de ses yeux cruels. Tout à coup le bonhomme devint très

pâle ; il ne trembla pas cependant : «sHé bien, que voyez-vous, mon savant ami ?» — « La mort! » — répondit froidement le sage, dé à calme, ayant ressaisi déjà sa volonté d’une forte étreñite. |

RÉ Ra D Ed CL

Liêt sourit légèrement, rentré dans son rôle d’affable charmeur : « Les Génies parfois nous égarent, maitre ; ne le disiez-vous pas ? la preuve en est faite. Allez en paix et vous réjouissez. Vos talents nous assurent d’aimables heures. Salut, maitre ; et vous, divine enfant, digne de régner ailleurs qu’au théâtre ! — Et, sans crainte des Génies très bons et très doux, tous confions-nous au destin. »

Alors, pour la première fois, la vierge, à l'exemple de ses compagnes, se prosterna. En son cœur, qui devine les présages cachés par le jaloux devin, s'était dressé pour jamais l’impérieux devoir de dompter le seigneur des hommes ; et ce vouloir qu'elle devait jusqu’au bout garder en elle, comme l'effigie des Bouddhas en les secrets des sanctuaires, ne quitterait plus sa chair qu'après la mort, pour se réfugier dans son âme toujours vivante. Car maintenant elle comprenait les dires mystérieux de l'initié, longtemps écoutés sans attention, vains bruits de paroles ; et, devant le rêve de la merveilleuse enfant, la Doctrine enfin venait de resplendir, hors du tabernacle des arcanes, en ostensoir éblouissant comme le soleil.

Au loin les veilleurs se répondaient, sous le ciel nocturne où plane la lune: et Thi-Teu regardait cette lune — errante déesse — qui, dans son ascension solitaire et son triomphe au zénith, symbolise les destinées présentes et futures de la chanteuse, errante elle aussi, et demain — peut-être — elle aussi, déesse.

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