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Iuit jours de fêtes, sous la lune et sous le soleil, — en ce vallon ignoré, aux régions désertes de la fronfière. [uit jours de fêtes etOES que domine l’élégante sihouette du chef affable et hautain, attentif à son hvre. Et parfois il se distrayait à questionner ses hôtes, affectant de s'intéresser à leur roman-comique de pauvres ambulants. Pour eux, on tira des coffres laqués les antiques robes aux teintes éclatantes ou fanées, les crêpons ramagés de grandes fleurs, les soiries, les bracelets massifs et les colliers. Epris de riches couleurs et de formes harmonieuses, Liêt jouissait à voir glisser en robes précieuses, sous le masque des fards délicats, les baladins, fantômes éphémères ettramés de fumée, sur l'immuable fond des phrases et des pensées, gravées pour l'éternité dans ses livres. Couché sur la natte, éventé par les bruissantes feuilles des bambous, il admirait ces ombres gracieuses évoluant dans le bleu de la lune, et buvait du vin doux — comme Li-Taï-Pé — dans la porcelaine, en relisant les raisonnables aphorismes des classiques.
Mais il voulut parer, plus que les autres, l'étrange fille. Chaque soir, le chef dont les plus éphémères désirs sont obéis comme un ordre de Ngoc-Hoang, empereur du Ciel, la faisait mander auprès de lui, non par de grossiers soldats, mais par des secrétaires lettrés, docteurs en l’art de courtoisie, ingénieux à rehausser avec l'or d’inédites flatteries leur quotidien
message. Tandis que les baladins égayaient la foule sur la place du marché, Thi-Teu chantait pour son héros, seule auprès de lui, sous les feuilles du jardin, dans le raystère des secrets appartements. Elle chantait les fières légendes de l'antiquité ; elle ressuscitait les limpératrices mortes. À son gracile cou d’enfant, les perles d'ambre jaune; à ses doiet fluets, les bagues d'or martelé ; autour de son corps glorieux, les lourds satins aux brillantes cassures, la neigeuse dépouille des chèvres mongoles. Elle pouvait se vanter, comme la reine des Odes chinoises : À l’exlérieur, la soie de mon vélement est de couleur verte; sa doublure a l'éclat de l'or. Le Jade, en bracelet, tinte clair à mes poignets. — Laissant aux humbles ambulants les masques comiques ou de tragédie, les perruques dressées à la mode ancienne et les fronts postiches, son pur visage resplendissait sur les robes luxueuses, parmi les joyaux, — mais peint soigneusement et fardé, selon le vœu du chef. Pour le lettré subtil, épris des raflinements, le fard eut toujours l’attrait de l’art et de l’artifice, des choses plus complexes et plus belles que nature, de tout ce qu'aime son âme, comme le fard, artificielle et compliquée, -’ : et le charme des illusoires apparences, fait de leu; vanité même et de leur brève durée. Mais, sous les costumes divers, le lettré ne voulut retrouver qu'une femme, toujours la même. Tantôt, par sa bouche, la guerrière Trung- . Trac, désespérée, invoque les Génies du mont Ba-Vi, — tantôt la veuve Cô-Sât implore du ciel la résurrection d'un fils assassiné, — ou Thi-Lao, promise au prince des Dragons, se lamente et pleure l'étudiant qu'elle aima ; mais dans chacun de ces rôles, Liêt ne
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vit jamais que la chanteuse adorable, elle toujours, animant de son souffle les grandes mortes, douant de sa beauté, de son génie, de sa passion, les femmes lettrées d'antan etles impératrices de légende; — ainsi, pour l'enfant subtil, ies héroïnes antiques, et les euerrières, et les douloureuses sacrifiées, c'était dans la suite des siècles la même Thi-Teu, l’immortelle qui toujours reparaît, et se révèle sous le voile des multiples incarnations. Et les fards parfumés servirent seulement à sublimer, à idéaliser en l’accentuant la beauté du visage, sans jamais en modifier les traits ni l'expression.
Elle vécut de chères heures, J'amoureuse enfant, roidie devant Dôc-Liêt par la volonté du triomphe. — Elle s'était édifié tout un plan de bataille, très compliqué, qui devait aboutir à la défaite de l’homme, à l'agenouillement du maïtre, seigneur des corps et des âmes, devant la frêle victorieuse. — Et puis, dès le premier soir, elle sanglota sur sa natte, au souvenir du svelte adolescent pensif à qui, dans ce cadre resplendissant et sombre, sa voix avait évoqué les grandioses voluptés des impératrices mortes. Elle avait revu les salles silencieuses où veille la flamme dédiée aux ancêtres, et le jardin calme sous la lune, et l’unique héros. C'est là qu’elle eût voulu régner,, dominatrice de celui qui domine les hommes, parmi les bois précieux incrustés de nacre, les laques et les porcelaines, sous les sentences brodées en lettres d’or et de soie, dans l’encens des baguettes qui se consument, dans la magnifiante brume de l'opium.…. Régner sur ce luxe triste et lourd, sur l’âme plus luxueuse et plus mélancolique du maïtre. Avant de
s'endormir, elle se récitait la plaintive élégie : Les cinq veilles de la nuit, je les passe, en songeant à l'ami, à contempler les étoiles, et la beaulé des cieux me réveille son souvenir... Où cueillerai-je la plante d'oubli ? Pourtant, elle croît dans la cour de ma maison, du côlé du nord; mais, hélas ! je ne veux point y loucher.
Souvent ils improvisaient des vers ; ils conversaient en strophes alternées, en mètres parallèles, couple adorable, isole dans les chambres secrètes et sous les grêéles bambous. Et, quand le maître hautain causait avec la chanteuse, elle ne retrouvait plus sur ses lèvres ce verbe voilé, si lent et, silas, de leur premier entretien, cette parole basse et monotone, — l'écho d’une pensée lointaine, au ciel des songes retirée. Pour plaire à l’amie, sa voix sonnait le cristal et l'enfance ; puis, sans transition, modulait en inflexions caressantes des phrases, que paillette de gaité le tintant cliquetis d’un mot : une âme câline et joyeuse y chantait. Par intervalles, la voix de la jeune fille mêlait à ces paroles l’accent léger : de l'ironie mal jouée, le grave accent de la passion contenue. Et c'était comme un duo d'amour et de coquetterie, sur de délicieuses musiques. Personne, à guetter le couple solitaire, n’eùt douté que Dôc-Liêt n’aimât follement la chanteuse, — et sans doute l'aimait-il en effet. — Le deuxième soir, le lettré s’émut : sous le voile des poésies remémorées, il confessa les désirs secrets, le vœu du cœur enfant, cloîitré longtemps dans l’inexpugnable mépris des femelles, et qui, un matin, voit s'épanouir pour lui seul la merveilleuse fleur de la chair et du rêve.
Alors, maîtresse de ses gestes et de ses paroles et leur interdisant la trahison, Thi-Teu se révéla dédaigneuse, en vers ironiques, avec une coquelle 1mpertinence. L'homme ne lui semblait pas encore réduit, livré, pieds et poings liés et pour la vie, au caprice de la souveraine. Elle se jurait d'irriter la passion du
chef par de longues résistances. Jeune certes, la
pauvre enfant, et sans expérience aucune. Mais n'at-elle point appris, dans les livres, les mystères de
l'amour etde la vie? N’a-t-elle pas — tant de fois Eu
dressé sur la scène les fortes héroïnes, les rouées amoureuses de la légende, ingénieuses à exaspérer la passion qui s'offre, expertes à vaincre, par des calculs de stratège et des audaces de bandit, le plus vaillant ? Elle les égalera, certes, elle qui les ressuscite au théâtre, les héroïnes d'antan, plus belies, plus fortes et plus habilesqu’au temps de leur éphémère splendeur. Ainsi s'exaltaient les espoirs de l'humble fille. — Et puis, éternelle faiblesse du cœur féminin! dès le lendemain elle s’abandonna aux bras du doux enfant, comme il avait, avec sa voix caressante et vibrante, parlé de leur beauté, de leur jeunesse, et des heures — perdues pour le bonheur — qui mélancoliquement effeuillent, à leur souffle d’hypocrites berceuses, deux vies solitaires, deux tremblantes églantines de montagne. Sophismes toujours renouvelés de la passion!
vaincue, la femme se jura que par sa défaite même
elle triompherait, quand, intoxiqué de ses baisers, il y retournera comme à l’opium. Mais ensuite, dans l’emportement de l’amour, dans l’assouvissement du désir, dans l’accouplement des bouches neuves aux caresses, Sa Chair brülante eeliée à la peau fraiche
Eu
de l’éphèbe, elle ne pensa plus aux serments de ses ambitions. Et, six nuits pleines, ils s’aimèrent parmi ce luxe éclatant et triste, sous les sages sentences d’or et de soie, dans l'ensorcelcuse vapeur des pipes et de l'encens. Ils songeaient uniquement à la minute présœile : mais, parfois, elle fermait les yeux et s'étourdissait de parfums et de musique, car, tout à coup frissonnante, un pressentiment l'avait épouvantée : peut-être, après tant de joie et l’extase des voluptés … surhumaines, la vie ne vaudrait plus un espoir, même la vie en ce glorieux jardin, aux bras de l’enfant divin, quand il serait devenu pareil aux autres, le maître et le mâle, — et rien au delà. Oui, à de rares heures elle entrevit — présage rapide comme un éclair et cruel comme un sabre — que du céleste amour rien ne se recommence, qu'on ne cueille deux fois dans une année les graines du lotus, ni le bonheur deux fois dans une existence. Puis, pacifée, elle s’endormait dans l'atmosphère lourde d’opium. Et souvent, lorsqu'elle sommeillait ainsi, pâle parmi les verts satins, les damas brochés, les laques et les bijoux, l'amant se leva doucement pour contempler de plus près et pour respirer — l'immatériel baiser de ces pays! — les petites mains jointes, les joues froides, les lèvres décloses qui sourient à la bonne destinée. Ce furent des nuits délicieuses dans les chambres muettes et le jardin inondé de lune. Ces purs lettrés divinisèrent leur amour par la poésie. Il chantait: Ah / sie pouvais vous espérer mon épouse, — jecreuserais, pour y baigner vos pieds, — un bassin de briques roses. — Nous vivrians en joie; au printemps, nous irions boire la brise ; — l'autgnne, nous écoulerions les cigales ; —
l'hiver je vous jouerais des airs anciens — sur ma flûte de bambou. — Elle chantait : J'aime manger la fraîche orange — et m'asseoir à l'ombre de l'oranger.— Nous serons deux époux heureux et beaux, — possédant la candeur du riz blanc, — la saveur du riz gluant, le parfum -— du gdteau appelé giô. Ensemble — nous supporterons tout sans nous plaindre ; — ensemble nous mangerons le gingembre comme le sel, — Aux vallons du ciel, où les héros et les sages errent parmi les allées de flamboyants, — nous surgtrons, nous tenant par la main, — et les ombres, éblouies — de ton éclat, nous feront escorte.
— Et c'était exquis, cet amour d'enfants, tramé de haute poésie, de naïfs aveux et de caresses ingénues. Mais quand ils s'étaient séparés, à l'aube grise, elle allait frissonnante par les sentes mouillées d’aiguail et sanglotait entre ses compagnes ; — et lui, élégant et tranquille comme à l'ordinaire, fumait l’opium dans sa pipe d'ivoire ou peignait de sveltes caractères, énonciateurs de raisonnables aphorismes, que les brodeurs transposent sur la soie et l'or.
Aimait-il la baladine, Dôc-Liêt, le subtil docteur ? — Certes, non pas au sens idéal, non pas de cet amour qui suscite l'espoir etle vœu de fondre deux êtres, âme et corps, en un seul. Trop personnel et trop dédaigneux, le jeune chef, pour une telle passion. Mais, du moins, sa chair se crut asservie à l’odeur d’une autre chair, au jeune corps de la femme ; ses nerfs s’éprirent des rares talents et de l’art hautain qui s'étaient révélés pour embellir sa solitude: et son âme, ingénue et compliquée à la fois, connut le charme des muettes causeries avec une intelligence fraternelle,
avec une âme naïve, exquise et fardée, elle aussi. Il crut aimer ; et sans doute, autant qu'il fut en sa nature, il aima. Il savait bien que ceite beauté, un matin éclose pour l’éjouir, n’est qu’illusion et que vanité devant l’immuable beauté des phrases. A chaudes lèvres, il la savoura, comme toutes les éphémères apparences dont se fleurit l’inaccessible mystère des mondes ; et jamais, émerveillé de leur splendeur, il n'avait ressenti inquiétude ou tristesse à les voir si vite flétries. La vanité même n'est-elle pas l'essence et la condition de leur charme ? — Mais, pour la première fois, près de la jeune fille il connut l'ingoisse du temps qui fane les choses et ne leur permet point de durer en gloire et beauté. En son cœur, monta, heure par heure, l'anxiété des jours futurs, la haine de ces années où l'enfant royale se changerait en vieille infâme, démenti vivant et durable au souvenir qui la veut garder triomphante et jeune. Que plutôt, vraiment favorisée des dieux, jeune et triomphante, elle meure avant le temps de sa honte et de sa laideur ; et que, recueillie dans une mémoire fidèle, immortalisée par les baumes puissants de l'amour, elle y persiste, plus fraiche qu'aux matins de son adolescence !
Ainsi songeait le lettré subtil; et, témoins inquiets de ses ardeurs passionnées, les grossiers partisans parlaient entre eux, à mi-voix, d'influences démoniaques ; à leurs niaises hypothèses la baladine apparut telle qu'une redoutable magicienne ; ils ne savaient pas qu’il n’y eut jamais ici-bas d’autre philtre et sortilège, en amour, que la duperie de l'éternel désir. Ils ne connaissaient guère leur doux seigneur. Invulnérable dans son âme, inexpugnable dans sa pensée, à coup sûr, le joli
docteur, — comme le fut en son corps l’homme de bronze, au foie de fer, qu'ont célébré des légendes. — Tel un voyageur distrait, de la rive, voit le fil des eaux entrainer des feuilles, des barques et des cadavres, tel Liêt regarde, distraitement, couler les phénomènes et les êtres, les formes et les couleurs, transitoires apparences, quelquefois charmantes, — décors dont la grâce peut une heure agréer au sage, par le charme délicat de leur vanité.
Dans ce Tonkin livré depuis un demi-siècle aux plus humiliantes prépotences — les mandarins de Chine après les pirates, et les Européens après l’armée de Fué, — de curieuses personnalités ont surgi, fruits éclatants et bizarres des greffes récentes, serties sur le vieil arbre de la société annamite. Bien des lettrés, désespérant de sauver l'antique civilisation, se désintéressent de la patrie; suprèmes égoïstes, ils se réfugient de tout l'essor de leur âme et se concentrent dans le rêve du passé. Et puisque l'espoir ne leur reste pas d’expulser la dure engeance d'Occident, comme leurs aïeux repoussèrent l'invasion mongole, du moins ils ambitionneront de vivre libres en montagne, gardiens des traditions, ignorants de l’'Européen, comme si jamais il n’eût foulé la terre sacrée. Ils ne savent rien de nos civilisations nouveau-nées ; et, les yeux clos, dans l'univers entier ils s’obstinent à reconnaître uniquement les dix-huit royaumes des Annales chinoises, qu'en ceignent de vagues contrées, repaires de forbans saus vages, solitudes inhabitables pour des lettrés. Ceux-là oublieront l’irrémédiable décadence en résidant par le souvenir auprès des sages et méditant les exemples de jadis. — D'autres apprirent comme eux à mépriser la
foule contemporaine, les vils esclaves de maintenant ; mais ils ne s'élèvent pas, ainsi que Thuât et Dê-Ilien parmi les premiers, à la divine indulgence. Accessibles encore à la joie de commander, comme au désir des voluptés rares, — pour continuer en paix leur rêve solitaire, pour le plus passager caprice, ils n’hésiteront * jamais à sacrifier les êtres éphémères qui les adorent et leur vouèrent un culte. Ainsi, de la classique éducation chinoise et du monde actuel, dur aux sages, — de ces deux éléments amalgamés, comme d’un terreau puissant, jaillirent certaines âmes méditatives, orgueilleuses et tristes, — des lettrés qui regardent comme la fleur suprême de leur ambition le talent de composer des vers en une langue étrangère, — des savants doux, pensifs et courtois, contemplant au ciel du songe un idéal de vertu surhumaine qu’en des siècles propices ils auraient atteint, — mais tous sidédaigneux de l’homme, si convaincus de sa déchéance intellectuelle et morale, qu'ils s’égalent souvent, parleur transcendante cruauté, aux pires tyrans.
Liêt fut de ceux-là. — Et, certes, plus pleinement que personne, il se sentait en droit de mépriser les hommes. Mais, lorsqu’apparut la vierge, Liêt fut aussi de ceux dont le cœur enfant s'ouvre pour la première fois au désir, lui qui dansles fumées retrouvait, idéalisce par la magie de l'opium, son impériale adorée. Elle le hanta, en ces moments surtout où, las de lire et de méditer, il laisse sa réverie errer à travers le monde papillotant des souvenirs, — à l'heure où, filles de la fumée, essaiment et bourdonnent sous le crâne des idées sans lien, pareilles aux fugitives images du kaléidoscope. Elles flotieat éparses, puis — miracle de
l'opium ! — s’harmonien!{ en tableaux brillants, parfumés et sonores. Mais, dans les pires incohérences du rêve, les formes les plus lointaines ramenaient, pard'indubitables analoges, les yeux tranquilles de la belle fille, et les lèvres fardées, et l’odorante chevelure. Thi-Teu reparaissait en les successifs paysages du songe, toujours ondulante parmi les fluides transparences de l’eau, émanée toujours des ruisseaux chanteurs, des mers bruissantes ou des lacs endormis. Tantôt les cascades prolongent sa robe jusqu’au pied des monts en traine immense, et sur un pic inaccessible s’érige la face pâle de la femme, dont le regard sourit à l’aimé ; — tantôt les seins gonflés s'étendent, emplissant l'horizon, pareils à l'océan et palpitant au rythme des lames, et Thi-Teu ressurgit de l’onde, en frissonaante déesse de la mer. Et, toujours, sa beauté se révèle immanente au monde, aù fond des paysages qu’elle doue d’une âme féminine et câline, paysages de symbole, où les parfums sont transposés en sentiments et les couleurs en idées. Et quand sa présence semble déserter du songe plus vague, moqueuses, ses prunelles brillent encore là-haut, dans l'étoile bleue qui monte avec la lune, au zénith.
Pourtant, après ces délices des premiers soirs, la lasse indifférence rentra bien vite au cœur blasé de l'éphèbe, qui venait de tarir, en quelques heures et tour à tour, sans même s'enivrer à souhait, la joie des sens et la volupté des rêves. — Et la coupe était déjà vide, que sa simplicité d'enfant crut incpuisable. Alors il haïssait l'innocente fille pour les déceptions si tôt venues. Aprementil invectivait la beauté par qui sa transcendante sagesse, séduite une heure, s’est reprise,
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avec des naïvetés d’ignorant, au charme des apparences vaines; seules vivent, seules permanent, réelles et douées d’un attrait qui ne mourra pas, les phrases harmonieuses et les profondes pensées, et aussi la mémoire des belles formes, non plus passagères et périssables, mais embaumées pour jamais dans le souvenir du lettré. — Alors, les prunelles pâlissaient, qui semblent guetter, près de la lune, au zénith ; leur vibrante lumière s'éteignait sous une nuée sanglante ; et au cœur blasé glissait un affolant désir de voluptés cruelles, de splendides massacres unissant, pour un délice suprême, aux gloires de l'amour les prestiges de la mort.
Gavés d’une hospitalité princière, tous soucis oubliés, les pauvres ambulants, eux, ne pensaient guère qu'aux prochaines tristesses du départ : du moins ils les adouciraient, sur les longues routes, par l'évocation de l’heureuse semaine. On achèterait un second coffre pour y entasser les présents de l'hôte généreux, — barres d'argent, soieries, lourds crépons de tête, et les colliers d’ambre jaune, et les bracelets de jade. — En attendant, chaque jour c’était royale orgie au village de Maï- Xé : porcs égorgés par douzaine, canards saignés sang compter, les œufs en monceaux, le nz blanc, les poissons de mer; — et, ie soir, la saoülerie générale que regarde de loin, son livre à la main, Dôc-Liêt très élégant, très hautain et très doux.
Les danseuses, malheureuses filles âpres à jouir de leur jeunesse si vite passée, de leur grâce si tôt fanée, avaient élu là-bas des amants de hasard ; après les durs sentiers de montagne, les fatigues et les misères, quelle joie de retrouver chaque nuit un brave garçon, robuste officier ou délicat étudiant, et de se livrer à plein corps,
à pleines lèvres, à plein cœur! — Le sobre devin, seul, restait comme Dôc-Liêt étranger à l'orgie environnante, plus attristé de jour en jour, assailli de pressentiments mauvais que sa science retrouve dans le vol des oiseaux, dans le frôlement des feuilles, dans les grains de riz éparpillés sur la natte après le repas. Mais qu'importent au désespéré les effrayants présages ? — le destin peut lui réserver un siècle des pires souffrances ici-bas, et, plongé aux gouffres les plus noirs de l'enfer, les démons pourront s’acharner durant l'éternité sur sa chair ressuscitée et sur sa pauvre âme; les démons ni le destin ne sauront trouver, pour le martyriser, de torture qu'il n’ait connue et subie dans cette semaine, à compter du jour où l'infidèle amie, marchant à pelits pas, s’est approchée du tentateur, comme la tourterelle glisse en battant des ailes vers la gueule fascinante de la couleuvre.
se | À Le lendemain, les pauvres errants devaient repartir; et Vien voulut avec la jeune fille un dernier entretien. Il évitait l’amie de naguère, depuis le soir où, pleurant ses espoirs trahis, il la vit se glisser en hâte et furtive vers la maison de l'ennemi et franchir le seuil des secrets appartements. Et demain sans doute, délaissant ses compagnons de détresse, restera-t-elle seule auprès du maître élu, à l’instant où s’achemineront les tristes errants vers les sentiers de montagne, vers les fatigues futures et les fringales sans espoir...
Vien l’aborda, à l'heure crépusculaire, dans le jardin s
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COMÉDIENS AMBULANTS ali
qui enceint la maison commune. — Les premiers appels des fonctionnaires et les tam-tams de veille se répondaient au loin, de rares étoiles dégageaient leur scintillation encore indécise du ciel blême d’où reflue vers l'occident une marée verdissante et dorée. Un souffle tiède flottait parmi les fraîches feuillées, déjà sombres sur le couchant clair.
La jeune fille accueillitle maigre devin avec un geste d'impatience, les yeux mauvais sous les sourcils qui se froncent. A lui comme aux autres elle dissimulerait ses secrètes angoisses, — à lui plus qu'aux autres. Et celuilà, pourtant, c'était l'ami d’hier et d'avant, le fidèle qui l’'eùt consolée peut-être, à cette heure surtout, — à cette heure crépusculaire où l'odeur des feuilles et le soufile #ède charriaient pour elle des nostalgies, un besoin de défaillance et de larmes, un indicible énervement, — à cette heure où l'enfant souffrait à crier, ses sens cruellement éveillés, ses nerfs pincés par la pire angoisse, son intelligence en déroute et sa volonté tout à fait morte.
— « Sœur, pardonnez à ma parole importune. Une dernière fois je tenterai de vous sauver. Et peut-être j'interviens trop tard...
— » Mille grâces à vous, frère aîné ! — qu’avez-vous à dire ? je vous écoute.
— » Celui qui vous fascina ne vous aime point ; jamais il ne vous aimera, car.
— » Qu'en sais-tu, vieil homme? » Elle l’interrompait, hautaine, méchante, un défi dans le regard.
Indifférent, et comme s'il n’eñt pas entendu, Vien continua :
. — « Jamais il ne vous aimera. Près de lui vous seriez
AE ë
l'esclave amusante, le jouet d'une heure, d’un mois, d'un an — le temps n'importe guère. Et pas même l’esclave, peut-être, ou le vil jouet : car un imminent péril de mort nous menace el vous menace. Je vous offre les moyens del'écarter ; ces moyens, vouslesrefuserez sans doute. Mais je devais vous avertir : nous pouvons fuir ce soir : viendrez-Vous avec nous ? »
Elle répondit par un geste de violente dénégation. Puis, haussant les épaules :
— « Que dites-vous là, bonhomme ? Je ne reconnais point votre ordinaire sagesse. Vous m’annoncez un péril de mort ? Certes, je vous croyais plus subtil. Car, tenez! en mémoire de notre amitié de naguère, je serai franche avec vous, avec vous seul. Les Génies mentirent qui me présagèrent dans vos songes le rôle d’une esclave méprisée. Vous qui m’avezaimée, n’avezvous pas senti qu'ils mentaient ? et doutez-vous de mon pouvoir — supérieur à votre magie, vieux maître ? Oui, je ne vous tromperai pas : j'aime Dôc-Liêt, mais il m'aime plus encore, et c’est lui qui séra l’esclave, et lui le jouet, s’il me plaît ainsi. » : ,
Elle s’animait en parlant, les prunelles étincelantes, les joues toutes roses. Et n’est-ce point folie, de penser que la radieuse enfant, la fleur de la chair et des. rêves, trouvera son maitre — un tyran sans pitié — dédaigneux de son amour et de sa beauté ? — Pourtant . Vien reprit, à voix plus basse, comme pour se raconter | à lui-même ces étranges choses : |
— « Oui, ta beauté resplendit, et ton âme, plus clair que l’âme des autres femmes, et que leur beauté. Et . l’éclat de ton étoile, là-haut, effaça longtemps tous les | astres des mortels : mais il s'éteint, maintenant, noyé |
dans les rayons d’une étoile plus brillante encore. Oui, quand tu t'es approchée du maudit, l'éclat de ton étoile a pâli, tandis que l’autre semblait dévorer tes rayons et s’accroitre de leur lumière... »
A voix plus haute il dit: « Fuyons, mon amie, fuyons vite ; la vie est à ce prix, à ce prix notre salut dans ce monde et ailleurs. »
Elle ouvrait de grands yeux, émue enfin, troublée par l'accent, solennel et passionné tour à tour, de ces paroles. Mais elle ressaisit sa volonté et, comme avant, de toute son énergie elle refusa :
— « Fuir? — y pensez-vous, maitre ? un homme isolé ne réussirait pas à sortir du village sans l’aveu du chef; si même nous parvenions à quitter Maï-Xé, on nous rattraperait vite sur la montagne. » — Elle frappa du pied : « Et puis, ce n’est pas cela : proposez à d’autres de s'enfuir comme de vils domestiques que chasse la peur du rotin. Je veux le triomphe, — ou la mort, puisque vous parlez de mort. Oui! la mort san-
glante plutôt que la fuite infâme. J'ai dit! »
A pas lents, elle s'éloignait; tout à coup elle se retourna; et, moqueuse, un sourire lui vint aux lèvres, comme ure rose soudainement épanoule : « Dites, vieux maitre : vous souvient-il du médecin Tranh-Canh qui voulut créer un Génie, pour la garde de ses trésors ?
Dans le caveau souterrain il fit périr une vierge dont le
fantôme, lié par les magiques formules, veilla sur les
richesses du sage. Dôc-Liêt me réserve peut-être le même sort ? Et je rendrai grâce au ciel, s’il m'est donné ‘de mourir pour cet homme et de le protéger après ma
mort. »
Légère, elle s'enfuit. Vien demeura seul, dans le
jardin assombri par le crépuscule qui mante. Il était vaincu ; il avait lutté contre plus fort que lui. Il avait accompli son devoir : aux dieux le reste! — La mort l'inquiétait peu, puisque, pour le sage, naître c’est sortir, mourir c’est rentrer. Les pauvres errants, il n'y pensait guère ; — des subalternes, dont l'âme impersonnelle, tôt ou tard, doit se mêler et se confondre avec l'haleine des brises, comme leur chair avec la terre, les. racines et les eaux. Si la jeune fille périt par un caprice du chef, elle sera, dans l'éternité, séparée de cet homme par une infrangible épée ; alors, peut-être, elle sera rendue à celui qui l’aima plus que la vie.
Lorsqu'on ouvrit le cercueil de Lé-Chièu-Tông, rapporté de Chine en Annam, on trouva, douze ans après la mort, le cœur intact, plein d’un sang rouge et frais, et toujours battant pour la patrie. En sa foi sublime, le falot bonhomme ne doute pas que dans l'infini son cœur ne batte à jamais, comme aujourd'hui, pour l'enfant miraculeuse.
Le soir, avant la suprême représentation, dans les secrets jardins, Dôc-Liêt revit la chanteuse. Elle l’attendait, assise sur un banc à l'écart, au tournant d'une étroite allée; les lilas neigaient auiour d'elle, et leurs grappes roses rouaent sur les bras nus et sur le cou de la jeune fille, déjà parée pour la scène, et pareille — avec le beau sourire de son visage fardé, parmi les fleurs etles parfums, — à l'effigie de la divine Kouan- An. Elle se leva pour accueillir le maître, en chantant : Que celte nuit soit longue, longue! — J'ai tant de
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choses à vous dire ! — Ah! si seulement elle eût parlé dusecretamour, abrité par les rochers et parles brousses aes volptueuses années à laisser lentement couler — couple jeune et beau pour longtemps — parmi ce luxe éclatant et triste, dans le mystère de ces jardins. — Le souvenir des caresses divinisées par l’opium eût peut-être attendri le mélancolique adolescent qu’éventent doucement les feuilles sombres. Mais — folle, si folle ! — la baladine souffrait, en son imbécile orgueil, à cette pensée d’un rôle d’esclave, et d’être un jour le vain jouet d'un homme. Elle ne songea pas seulement, ingénue, à sûrement asservir cet homme, peu à peu, par la patiente sorcellerie des baisers, jusqu’au matin où l’ami se réveillerait emprisonné — pour jamais — par l'étreinte de ses cuisses et de ses bras. Folle, si folle ! elle clama la honte des loisirs embrumés d'opium; elle prédit les âpresluttes, laluite des Occidentaux, — et le trône un jour. — Et ces présages chantèrent délicieusement à l'oreille du pur lettré, tandis que, jouissant comme au théâtre des images suscitées par l’ardente parole, il voyait se lever cette splendeur d’apothéose, telle qu’à la fin des drames classiques, quand le chœur des vierges et des guerriers lance dans les quatre vents l'hymne de gloire. Tendre, 1l tenait la chanteuse enlacée, sous la caresse des feuilles sombres qui ondulent selon le rythme des éventails. Mais quand se tut l’ardente parole, la vision splendide s’effaça, — comme, après le rideau remonté, les classiques apothéoses ; et, l'émotion envolée déjà, le sens critique reprit ses droits, comme à la fin du drame, au théâtre. Alors Liêt entrevit, hors de sa luxueuse retraite, loin des phrases harmonieuses et des profondes pensées, les fatigues, les
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longs ennuis desembuscades, les défaites et les misères, au profit d'éphémères empereurs, pour des causes vaines, — et sa sublime paresse quittée pour l'inutie agitation chère aux médiocres. Et, parmi les éloquentes tirades, à ses yeux aigus se révéla cette âme d'ambitieuse qui ose espérer son esclave — esclave d’une femelle — le maitre des hommes. Le doux héros en frissonna. Ses mains retombèrert ; se dégageant de l'étreinte, il dit, avec un geste las d'enfant gâté qu’on ennuie : « Vous êtes donc, mon amie, énergique comme Tiêu-Mon, la Dame du mont Cao-Son, la terrible guerrière aux seins longs d'une coudée, l'héroïne chaussée de fer, qui montait un éléphant? » — Les yeux étincelants, elle répondit : « Non pas, maître ! mais, enflammée par votre exemple, j'essaierais deressembler à ces jumelles qui chassèrent les Chinois, et méritèrent ain:i d’être honorées en des temples dont les ornements sont noirs ; à vos côtés, fidèle, je saurais m'égaler peut-être à cette dame, la fille de Mac, qui combattit jusqu’à la mort pour protéger la retraite du roi son père. » — « Assurément, vous en êtes digne », — répliqua courtoisement le lettré ; mais il salua de la main, et très vite ils’éloigna.
… Une nuit chaude, mère des désirs, propice aux caresses. Devantla maison de Liêt, parmi les jardins, la foule afflue des invités. Dans la brise oscillent les transe, parentes lanternes, enluminées de dragons multicolores et de sentences : leur fauve clarté fait ressortir, sur fond d'ombre, le minois drôle des baladines, la face truculente des partisans. Mais la lune envahit déjà le coin d'ombre où Thi-Teu s'est enfoncée pour bouder seule ; à travers le feuillage des bambous et des lilas,
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