DE L'ORIGINALITE EN FRANCE
pas un boulet de canon, ({ui monteraient à une redoute, front haut, poitrine effacée, pour deux lignes dans un bulletin, deux rimes dans un vaudeville, qui n'oseraient jamais faire un pas dans une rue avec un habit écarlate. Chez nous on craint plus un coup de lancette du Figaro qu'un coup d'épée. Il y a tel homme qui s'est laissé tuer par un article de journal, tel autre qui est mort d'un calembour.
Une pointe, une épigramme suffisent pour arrêter le type qui ne demande qu'à se développer, comme une gelée blanche d'avril qui fait périr le fruit dans la fleur.
Et puis la civilisation est là réglant tout, prévoyant tout, qui rend l'aventure impossible et ne laisse presque pas prise au hasard sur notre vie. Or, comment voulez-vous qu'on soit poète dans la prose, neuf à propos de vieux, étrange dans une situation banale ? On n'est pas type sans y être amené par le train des choses; il faut un coin à la médaille : l'événement c'est le coin. Il n'y a point d'événement chez nous. Le gouvernement constitutionnel, le progrès des lumières, comme on dit, l'ordre public etjes sergents de ville vous font aujourd'hui votre existence de demain pareille à celle d'hier. Plus de ces fortunes inouïes, de ces catastrophes toutes faites pour un cinquième acte de drame, de ces romans plus compliqués que Cleveland, plus merveilleux qu'un conte arabe, comme on en trouve à chaque page dans nos
vieilles chroniques. Xotre biop^rapliie n'est pas bien longue à écrire... Un tel... Le nom n'y fait rien, le prénom pas grand'chose : nous n'en avons qu'une douzaine pour trente millions d'hommes, tant nous haïssons nous distinguer les uns des autres; né en 17..., mort en 18..., c'est tout. Nous laissons pour trace de notre passage au monde deux actes : un acte de naissance, un acte de décès. Entre ceux-là quelques-uns (ont-ils raison ?) en signent un troisième, le contrat de mariage. Nos annales sont les registres de l'état civil ; voilà pourtant oi^i la civilisation nous a menés. Je ne doute pas que d'ici à quelque cent ans on n'en vienne à arranger la vie de façon telle qu'un automate puisse en remplir les fonctions. Nous aurons des hommes d'État à ressort , des armées sur roulettes, des commis à rouages et contrepoids, établis dans le système des tournebroches, etc.
Les enfants et les livres se feront à la vapeur. Peut-être notre vieux monde n'en irait-il pas plus mal! Oh! malheureux peintres, malheureux poètes que nous sommes d'être nés dans ce temps où il n'y a plus ni poésie ni peinture! Nous avons beau nous frapper le front, nous pressurer l'àme, nous tordre le cœur pour en faire jaillir quehjue chose, que vou* lez-vous que nous fassions? qui posera pour notre drame ou notre tableau? où sont les modèles, les types à produire? Mais où sont les neiges d'antan? c'était le souci de Villon.