INTERPRÉTATION DES FAITS
Du grand nombre de travaux auxquels a donné lieu la bronchite de Castellani, il ressort que cette maladie est considérée bien diversement.
Les uns, avec Mühlens, qui se montre sceptique sur l’individualité de l’affection, avec Pons, qui lui reproche aussi son manque d’individualité et conclut à l’incertitude ‘du rôle étiologique du spirochæta bronchialis, la considèrent comme sans importance au point de vue nosologique et font du spirochète un simple saprophyte.
« Nous n’irons pas jusqu’à conclure, dit Pons, avec Manson Bahr, que l’inefficacité du traitement arsenical est une preuve certaine en faveur du simple saprophytisme; nous croyons, au contraire, que le spirochète est souvent un témoin actif dans les lésions d’origines diverses, auxquelles il peut donner les caractères des affections à spirochètes non sanguicoles, à savoir la chronicité et lulcération. »
Qu'est-ce que ce témoin actif? Ou le spirochète est actif, ou il ne l’est pas. S'il l’est, il doit à lui seul déterminer des troubles, et ce sont ces troubles qui constituent la maladie; que ces troubles soient variés, c’est certain, et ce n’est pas pour nous surprendre; c’est ce qu’on observe constamment, avec n’importe quel germe pathogène; qu’il soit associé assez souvent à d’autres germes, c’est encore un. fait qui n’a rien de surprenant et qui est banal en pathologie générale, et nous ne voyons là rien qui s’oppose à la spécificité du spirochæta bronchialis.
Dans nos observations, nous l’avons trouvé associé à la tuberculose, précédant ou accompagnant des amibes dans les crachats. M. Etchagoin a aussi signalé la fré-
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quence des spirochètes dans les crachats hémoptoïques des tuberculeux (quatorze observations) ; ce n’est pas une raison pour le considérer comme négligeable; ne peut-on pas avoir à la fois de la tuberculose et de la broncho-spirochétose, tout comme on peut avoir tuberculose et pneumococcie, où tuberculose et fièvre typhoïde?
La présence du spirochète dans les crachats d'individus en apparence sains n'est-elle pas conciliable avec la théorie (appuyée sur les faits) des porteurs de germes? Pourquoi cette spirochétose n’aurait-elle pas ses porteurs sains, comme tant d’autres affections ?
Nous pensons fermement que le spirochète n’est pas un saprophyte, ni un témoin actif, mais un agent causal et par spirochète nous entendons l’association fuso-spirillaire de Vincent. ;
L'identité des deux .germes admise par H. Vincent, adoptée par Baur et Codvelle, Rothwell, Chamberlain, Léopold Robert, Delamare, etc., qui font de la bronchite de Castellani une localisation bronchique des fusospirilles de Vincent, une ( angine de Vincent des bronches », est un fait de grande importance qui semble réduire à néant l’opinion de ceux qui ne voient dans le spirochæta bronchialis de Castellani qu’un saprophyte banal.
«Nous croyons que nos spirochètes sont identiques au spirochæta bronchialis de Castellani-Fantham et au spirochæta Vincenti, qui ne sont qu’un seul et même parasite. La provenance buccale de l’agent causal ne saurait jeter un doute sur la réalité de la spirochétose broncho-pulmonaire, parce que, dans les cas purs tout au moins, il est relativement aisé de constater que les spirilles abondent dans l’expectoration, alors qu’ils manquent ou sont rarissimes dans les glaires naso-pharyngo-laryngées. L’absence constante du virus spécifique dans le sang et dans l’urine
prouve que, comme les manifestations gingivales, amyg:daliennes et intestinales, on se trouve en présence d’une maladie strictement locale, eausée par un parasite qui, pendant les poussées, prolifère sur place, sans tendance à essaimer », disent G. Delamare et H. Vincent.
On ne saurait mieux dire, et nous souscrivons à la première partie de ces affirmations; des frottis nombreux de contrôle, prélevés chez les malades du docteur Peyrot, au niveau des sillons gingivo-labiaux et des amygdales, nous ont montré, comme nous l’avons déjà dit plus haut, la rareté des fusospirilles comparativement aux frottis des erachats. |
Quant à la seconde partie, qui fait une maladie strictement locale de la spirochétose broncho-pulmonaire, nous ne sommes plus de l’avis de MM. Delamare et Vincent, pas plus que de l’avis de MM. Cassaët, Bonnin et Guénard quand ils disent: « La pullulation de l’association fusospirillaire au niveau des bronches ne donne que des accidents superficiels et bénins ».
Et ceci demande de plus amples explications.
Admettons sans réserves l’identité bactériologique de la fuso-spirillose bueco-pharyngée (angine ou stomatite de Vincent) et de la fuso-spirillose broncho-pulmonaire, admise par les bactériologistes; cette unité pathogénique se retrouve au point de vue clinique (bronchite succédant à des angines de Vincent) et au point de vue épidémiologique (phases pré et post-épidémiques de bronchite marquées par un certain nombre d’angines) [Peyrot].
Ceci dit, la fuso-spirillose bucco-pharyngée est-elle toujours une affection strictement locale, sans tendance à essaimer ? |
Il résulte, entre autres faits, d’observations de M. le professeur $. Costa qu’il n’en est rien. &« Le fait que nous
QU avons observé, dit-il, peut servir à attester que, contrairement à l’opinion habituellement acceptée, le bacille fusiforme de Vincent, associé au spirille ou à d’autres germes, est susceptible de sortir des lésions locales, de franchir les
barrières lymphatiques, de pénétrer dans le sang et de
produire des septicémies avec foyers suppurés simples ou multiples. »)
[1 s'agissait, dans ce cas, d’un malade atteint d’un volumineux abcès (volume d’une tête fœtale) dans la gaine du muscle grand droit de l’abdomen consécutif à une angine de Vincent, avec ulcération profonde, derrière le pilier antérieur droit, passée inaperçue. (C. R. Soc. Biol., 1912, t. I, p. 847.)
Antérieurement, M. Costa avait publié à la même société (1909, t. IT, p. 317) l’observation d’un homme ayant succombé à de la pyohémie: « A l’examen microscopique du pus : bacilles fusiformes en très grand nombre; spirilles moins nombreux, les uns à spires lâches, les autres à spires plus serrées, tous se décolorant par le Gram.. »
« …Les caractères des lésions observées permettent d'attribuer le principal rôle dans leur genèse à la symbiose fuso-spirillaire, dont Vincent a signalé, dès 1896, l’action nécrogène et hémorragipare. »
Ainsi donc, il est démontré que la fuso-spirillose buccale peut essaimer, se généraliser, créer à distance des foyers de suppuration.
N’en est-il pas de même de la bronchite de Castellani, de la fuso-spirillose trachéo-bronchique? Est-elle une affection purement respiratoire? N'’est-elle pas, dans certains cas, capable d’essaimer, elle aussi, d’être une maladie générale dont la manifestation bronchique ou pulmonaire n’est qu’une manifestation locale, quelquefois consé-
LRQ eutive à une autre localisation antérieure, sur un autre organe ? :
En décrivant le mode de début, nous avons insisté sur ces cas d’hématurie, en apparence sine materia, survenant brusquement, sans lithiase, sans gonococcie, sans amibiase, sans tuberculose, sans cancer, sans bilharziose.
Dans les observations 11, x, XXVIT, XX VIII, xxx, nous retrouvons ces hématuries au cours de l’évolution de la bronchite de Castellani. ;
Dans les observations xx1v, xxv, xxvI, nous trouvons de l’insuffisance hépatique (foie douloureux, foie hypertrophié, teinte subictérique des conjonctives, réaction de Hay positive dans les urines).
Dans les observations xxIvV, xxv, xxvVI, nous trouvons une éruption cutanée, bien particulière: rouge vif, comme une éruption scarlatiniforme, saillante comme une éruption ortiée, mais non prurigineuse et non desquamative.
Dans les observations xxx, xxvITr, nous trouvons des spirilles dans les urines.
Dans les examens de sang, nous trouvons une mononucléose (comme dans la plupart des spirilloses), associée le plus souvent à de l’éosinophilie, association qui paraît être sa caractéristique sanguine, et une déviation de l’image d’Arneth vers la gauche (signes d’état infectieux).
Qu'est-ce à dire, sinon que la bronchite de Castellani est, tout comme les autres infections microbiennes (pneumococcie, gonococcie, Eberth, ete), ou à protozoaires (paludisme, amibiase, ete), ou à spirilles (syphilis, fièvre récurrente, etc.), capable d’envahir l’organisme tout entier.
Et ainsi s’expliquent les arthropathies bénignes, les adénites, etc, et aussi le polymorphisme des manifestations cliniques de la fuso-spirillose broncho-pulmonaire de Castellani.