‹ Fustel de Coulanges (volume 2)Chapitre 21 sur 96 · bid,y 15 février, 15 mars, 1*' août et 1" octobre · texte numérisé non relu

bid,y 15 février, 15 mars, 1*' août et 1" octobre

les conditions que devait remplir un régime pareil, et c'est le fruit de ses méditations qu'il jeta sur ces feuilles détachées. Ce n'est pas aller contre sa volonté que de tirer discrètement ces notes de l'ombre où elles sommeillaient, d'abord parce qu'il est notoire que M. Fustel ne changea guère d'opinion sur tous ces points, et en second lieu parce qu'il est bon pour sa mémoire que cet aspect si imprévu de son talent ne demeure pas complètement inconnu.

La question qu'on agitait le plus en ce tempslà était celle de la Monarchie et de la République. M. Fustel était d'avis qu'elle serait insoluble, tant qu'on ne s'entendrait pas sur les caractères essentiels et normaux de l'une et de l'autre. Or, d'après lui, la République n'est compatible qu'avec l'aristocratie, tandis que la démocratie s'accommode aisément de la Monarchie.

Il avait été conduit à cette conviction par l'étude de l'histoire. Ayant tour à tour interrogé la Grèce, Rome, la vieille Gaule, l'ancienne France, il avait partout reçu la même réponse.

« C'est la Grèce, disait-il, qui a introduit dans le monde le gouvernement républicain, et c'est une classe aristocratique qui l'a introduit en Grèce. » Dans chaque ville hellénique, une noblesse héréditaire possédait primitivement tous les éléments de force, le sol, les armes, et l'autorité sacerdotale. Rivale de la royauté, elle osa enfin la renverser, et elle lui substitua deux pouvoirs, un sénat qui délibérait sur les affaires communes, et des magistrats électifs qui exécutaient les résolutions du sénat, commandaient l'armée, et jugeaient.

La noblesse, en fondant la République, n'eut garde de fonder la démocratie; elle eut soin, au contraire, d'écarter la foule du corps politique. Mais, à mesure que la classe populaire grandissait, elle éprouvait davantage le besoin d'accroître ses droits, sinon par ambition, du moins pour augmenter sa sécurité. Quand elle triompha, elle s'empressa de remplacer la République par la tyrannie. « Parmi les tyrans grecs, les uns furent cruels, les autres doux et modérés; les uns n'usèrent de leur pouvoir que pour la satisfaction de leurs passions; les

autres donnèrent à la cité la richesse, la puissance, la gloire même; les uns furent de grossiers chefs de soldats, les autres des hommes d'esprit et des artistes; mais tous se ressemblèrent en un point : ils favorisèrent les classes inférieures aux dépens des classes élevées. La foule ne leur permettait d'être les maîtres qu'à cette condition. Ils étaient les mandataires du peuple contre l'aristocratie. On en trouve bien peu qui n'aient décrété l'abolition des dettes et le partage des terres. Ils frappaient à la fois la richesse et la liberté. »

Ce serait une illusion de croire que les Grecs aient toujours été soucieux de se gouverner librement. Si Athènes n'a plus eu de tyrans après les Pisistratides, et si Sparte n'en a pas eu avant Cléomène, « presque tout le reste de la Grèce a été perpétuellement déchiré entre deux partis, dont l'un voulait la liberté et l'autre la monarchie ». Sans doute il arriva plus d'une fois que le parti populaire essaya de sauver les institutions républicaines; mais <( il fut très rare qu'il réussît à s'en servir et qu'il s'y attachât. Dans la plupart des villes,

ses essais n'aboutirent qu'à l'anarchie et à la violence, et* il se vit le plus souvent obligé de recourir de nouveau à des tyrans. » La forme monarchique lui parut, en général, la meilleure garantie de ses intérêts.

A Rome, la royauté fut aimée de la plèbe et haïe des patriciens. Lorsqu'elle succomba, sa chute provoqua les regrets de la multitude, qui dès lors ne cessa de montrer fine inclination marquée pour la domination d'un seul.

Si la République eut le privilège singulier de vivre pendant cinq siècles, ce fut parce que la haute classe lui témoigna une fidélité inébranlable. La Constitution se modifia sensiblement dans ce long intervalle, jusqu'au point de revêtir toutes les apparences démocratiques ; mais l'aristocratie, soit de naissance, soit de fortune, eut toujours assez d'énergie et de souplesse pour se ménager dans l'Etat une. place prépondérante. Par un habile mélange de ruses et de services, d'égoïsme et de désintéressement, elle demeura en possession de la plupart de ses prérogatives, et, majgré les lois ellesmêmes, elle s'appropria dans la pratique

58 FUSTEL OE GOULÀNGES.

presque toute la souveraineté. En vertu d'une fiction universellement acceptée sauf dans quelques moments de crise, le peuple régnait, et l'oligarchie sénatoriale gouvernait.

Qu'on n'aille pas, d'ailleurs, se figurer que la classe inférieure se soit indignée d'une pareille atteinte à ses droits. Ce qui caractérise la plèbe romaine, c'est l'apathie et l'insouciance. Elle n'avait ni le sens ni le goût de la politique. Vivant dans un milieu républicain, on eût dit qu'elle ne s'en apercevait même pas, ou en tout cas qu'elle s'y regardait comme une étrangère. « Quand vous la voyez s'émouvoir et réellement s'agiter, c'est que le mirage de la monarchie a brillé un instant devant ses yeux. » A chaque génération, ses sympathies se portent vers les ambitieux. Elle fit de son mieux pour que Scipion l'Africain s'emparât du pouvoir absolu. Elle appuya Tib. Gracchus tant qu'elle se figura qu'il visait à la royauté, et quand il eut trompé son espoir, elle l'abandonna. Elle compta ensuite sur Marins; mais Marins, berné par l'aristocratie, tira son épée pour la République et

contre la multitude. Dans deux circonstances, elle accumula sur la tête de Pompée des prérogatives (Jui l'assimilaient à un vrai monarque ; mais Pompée, soit honnêteté, soit indécision, refusa de sortir de la légalité, et ce la foule aussitôt renia son idole ». César comprit enfin ses instincts secrets et se prêta à ses desseins. (( Il fut le maître qu'elle attendait depuis cinq siècles. Quand la noblesse l'eut assassiné, elle le vengea; quand le Sénat essaya de ressusciter la République, elle aida Antoine et Octave à rétablir la monarchie. La noblesse et le gouvernement républicain furent vaincus en même temps. »

La fondation de l'Empire suscita partout, sauf dans les classes supérieures, des sympathies dont l'unanimité et l'ardeur prouvent la sincérité, a Ce n'est pas que la démocratie y ait gagné des droits politiques plus étendus; car on ne tarda pas à lui enlever le droit de suffrage et à supprimer les comices; elle ne s'en plaignit pas, et nous n'avons pas le moindre indice qu'elle se soit aflfligée de cette perte. » Elle assista sans douleur à la ruine de

toutes les institutions républicaines, et s'il su'bsista encore, durant une centaine d'années, un parti d'opposition, il eut le peuple contre lui. (( Les princes qui furent le plus détestés du Sénat furent aussi les plus chers à la foule. »

Dans la société gauloise, telle que César la dépeint, nous remarquons « un régime légal et régulier, qui était ordinairement la république aristocratique, sous la direction d'une classe habituée au commandement. Mais à travers ce régime légal se dressait d'une part la clientèle qui créait dans chaque Etat quelques hommes plus puissants que l'Etat, et d'autre part, un parti démocratique qui travaillait à fonder la monarchie ou la dictature populaire *. »

L'histoire de France nous oflFre, d'après M. Fustel, un spectacle analogue. Un long fVagrAènt,* très incomplet puisqu'il commence au lendemain de la bataille de Poitiers et qu'il se termine avec la Fronde, a pour objet de mettre ce fait dans tout son jour.

Page 1