La Gault romaine, p
Sous Tancien régime, toutes les classes étaient royalistes, parce que chacune d'elles, dans sa lutte contre les autres, recherchait Talliance si précieuse de la royauté; le roi était une force que la noblesse, le Tiers-État et le clergé se disputaient. Toutefois il y avait entre elles divergence sur la manière de se comporter avec lui. Lorsqu'on suit les diverses crises que la monarchie eut à traverser, on constate que l'amour de la liberté fut d'autant plus vivace qu'on s'élevait plus haut dans la hiérarchie sociale.
Au temps de Jean II, Etienne Marcel et ses amis ne montrèrent d'hostilité qu'à l'égard des nobles. Ils songeaient beaucoup moins à créer un régime de liberté, « qu'à placer la royauté dans le courant des intérêts et des idées du Tiers-État », et à établir, comme on dirait aujourd'hui, une monarchie démocratique. Si le dauphin Charles avait adhéré à leurs projets, il est à présumer que son autorité effective y eût gagné; ma[is il s'y refusa, et alors lé parti de Marôel, si Vnonarchiste qu'il fût, se trouva acculé à la nécessité de la rébellion ouverte.
Il fut lui-même tout déconcerté de son audace ; ses actes ((manifestèrent dès lors le trouble le plus profond dans les idées », et il échoua bientôt comme échouent tous ceux qui luttent contre leurs propres principes.
Aux États-Généraux de 1413, les députés s'inspiraient pour la plupart de Tesprit démocratique. Dans les harangues de leurs chefs les plus fougueux, rien ne trahit la moindre irritation contre l'autorité même du roi. (( L'Assemblée ne lui contesta aucune de ses prérogatives. Des anciennes libertés du pays, des droits que les générations précédentes avaient considérés comme imprescriptibles, il ne fut pas dit un mot. L'opinion dominante était que la royauté devait être toute-puissante, à la seule condition de frapper les ennemis du peuple. »
Lisez cette ordonnance cabochienne qui est le véritable programme des démocrates du temps. (( Non seulement on n'y parle pas de la souveraineté populaire ; mais on ne demande pas qu'il y ait désormais une représentatioin nationale. Le mot d'États-Généraux n'y est
pas prononcé. On ne songe ni à rendre aux assemblées publiques le pouvoir législatif ni à prendre aucune précaution contre les excès de la monarchie. Il y a un long chapitre sur les impôts; on n'y oublie qu'une chose, c'est de rappeler le principe du moyen âge qui voulait qu'aucun impôt ne fût établi que du consentement des contribuables. Il y a un autre chapitre sur la justice; le fond en est que la justice soit concentrée de plus en plus entre les mains du roi L'ordonnance n'est révolutionnaire qu'en ce sens qu'elle prétend substituer a l'ordre féodal l'ordre monarchique. »
Combien la noblesse fut plus jalouse de défendre les traditions de liberté !
C'est d'elle que vint la seule résistance à laquelle se soit heurté Louis XI. On a tourné en ridicule la Ligue du bien publicj parce qu'elle a été vaincue. Mais en réalité il s'agissait là d'un mouvement libéral, pareil à ceux qui se produisirent si souvent en Angleterre. Les ligues anglaises eurent un plein succès, parce qu'elles unirent les seigneurs et les communes contre les rois; la ligue française
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avorta, parce que la bourgeoisie resta sourde a l'appel de T aristocratie.
En 1481, les Etats-Généraux de Tours furent en situation d'organiser le royaume à leur guise. Or un seul orateur fit entendre des paroles de liberté, et cet orateur fut un noble bourguignon, Philippe Pot de la Roche *. Il proclama que la royauté avait été créée « par les suffrages du peuple souverain », que l'Etat était « la chose du peuple », et que le prince n'avait point de titres à la puissance absolue, « puisqu'il n'existait que par le peuple», c'est-à-dire par l'ensemble des trois ordres.
Quel contraste entre ce fier langage et celui du chanoine démocrate Jean de Rély, qui met toute sa confiance dans le bon plaisir du roi, qui attend de lui toutes les améliorations, qui impute la plupart des abus à la noblesse, et qui insiste spécialement sur cette maxime que l'office de la royauté est de « relever les povres de oppression ! » Parmi les assemblées de l'ancien régime, aucun^ n'eut une composi-
1. M. Fastel oublie Jean Masselin, théologal de l'archevêque de Rouen.
tion aussi démocratique, ni des tendances plus monarchiques que les États, de Tours'*. Ils choisirent pour organe Jean de Rély, et, malgré les vigoureuses exhortations de Philippe Pot, ils n'osèrent rien résoudre par euxmêmes; c'est tout au plus s'ils votèrent une légère diminution d'impôts. « Les théories libérales du grand seigneur bourguignon, repoussées par la majorité du pays, tombèrent peu a peu enoubli, et les principes monarchiques régnèrent désormais sans conteste. »
Le malheur est que cette noblesse, où paraissait s'être réfugié le goût de l'antique liberté, fut précipitée dès le xvi® siècle dans une irrémédiable décadence. Dépouillée de son autorité par les efforts combinés du roi et du Tiers-État, appauvrie autant par les vices économiques de la société que par ses propres imprudences, elle n'eut plus d'autre ressource que de se rapprocher du souverain, pour obtenir du suprême
1. S4ls manquèrent parfois de courage, ils eurent tout au moins le mérite d'invoquer le vieux principe du consentement de l'impôt et d'arracher au roi la promesse que les États-Généraux seraient réunis « de deux en deux ans ». (Journal de Maaselin, p. 449 et 451.)
dispensateur des grâces les charges lucratives, les abbayes, les grades militaires, les pensions, bref les avantages pécuniaires et honorifiques qui étaient la récompense habituelle des courtisans dociles et assidus, (c Alors il ne fut plus question d'indépendance. Le pouvoir absolu que les pères avaient combattu fut servi par les fils: Ils gardèrent h la vérité daiîs cette sorte de servitude un grand air et une dignité extérieure. On eût même trouvé ^au fond de leurs cœurs le sentiment natif de l'insubordination et la haine persistante du despotisme. Ils étaient prodigues de respect et très ménagers d'obéissance, et leur vénération ne fut jamais de la servilité. Qu'une occasion se présentât, comme la mort de Louis XIV ou la guerre d'Amérique, et leur amour instinctif pour la liberté se réveillait tout à coup et poussait sa pointe. Mais ce n'étaient là que des soubresauts d'un moment et d'impuissantes ardeurs. Dépourvue de force personnelle et privée de l'appui des autres classes, cette noblesse ne pouvait plus se raidir contre la monarchie absolue ni soutenir sa
grande lutte en faveur des libertés publiques. »
Le rôle que désertait ainsi la noblesse d'épée passa à la noblesse de robe. Dans des p9ges d'une précision admirable, M. Fustel montre comment du sein de la roture surgit une aristocratie de fonctionnaires financiers et judiciaires qui, ayant pour eux le nombre, la richesse, l'hérédité, les lumières, l'esprit de corps et le monopole de certaines attributions < plus particulièrement redoutables, finirent par se hausser jusqu'au premier rang. Officielle-* ment, ils étaient de simples agents du roi; mais, par cela seul qu'ils formaient une aristo« cratie, ils furent ennemis, sinon de la royauté, du moins du bon plaisir royal. Ils protestèrent toujours, et en toute sincérité, de leur fidélité monarchique; mais il leur fallut obéir à cette secrète loi qui veut que tout ce qui est élevé soit amoureux de liberté, et ait en hor» reur l'absolutisme.
Ainsi s'explique la conduite de la niagistra-» ture pendant la Fronde. Si éloignée qu'elle fût de toute pensée de révolte ou de mutinerie^
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elle se « dressa comme une barrière contre l'indépendante autorité des rois » ; elle leur signifia qu'ils tiraient toutes leurs prérogatives d'un pacte primitif « d'alliance » avec la nation ; elle réclama le droit d'annuler leurs édits par son veto, et elle leur dénia ce pouvoir de légiférer qu'ils avaient usurpé depuis le moyen âge. La déclaration du 24 octobre 1648, telle qu'elle sortit des délibérations du Parlement de Paris, assité des autres cours souveraines, rappelle de tous points ce que les Anglais du xiii® siècle nommaient une charte. Après l'avoir soigneusement analysée, M. Fustel l'apprécie en ces termes : « Il est difficile de dire ce qui fût advenu si cette tentative avait réussi. Il semble au moins bien avéré qu'un régime légal se fût établi à la place du régime arbitraire, que le gouvernement désormais eût reposé sur une constitution, au lieu d'être tout entier dans la volonté d'un seul homme, que la royauté aurait eu à côté d'elle un contrôle permanent et efficace. La marche de la société vers la démocratie eût été peut-être enrayée, mais la royauté n'aurait pas non plus
triomphé. Un régime qui aurait fait que chaque homme en France n'aurait plus obéi qu'aux lois et n'aurait été assujetti qu'à la justice régulière eût certainement transformé les sujets en citoyens. La royauté privée du droit de faire les lois et d'emprisonner arbitrairement n'aurait pesé à personne. Cette même royauté, privée du droit d'établir des impôts à sa fantaisie, aurait perdu du même coup le droit de faire la guerre. La direction des affaires publiques eût passé indubitablement dans les mains de ce Parlement de Paris, qui, par suite de cette extension même de son autorité, se fût modifié et élargi. La nation se fût en réalité gouvernée elle-même, sinon par des assemblées électives, du moins par des procédés qui auraient eu pour le moins autant de force et d'efficacité que l'élection. Elle eût dirigé ellemême ses destinées par l'organe de ce qu'il y avait en elle après tout de plus élevé par la situation sociale et les lumières. »
Ce résumé historique nous donne la clef des doctrines politiques de M. Fustel de Coulanges. Persuadé que la politique est une science
d'observation, il érigeait eu lois les leçons du passé et réglait sur lui l'avenir comme le présent. Aussi était-ce sans hésitation qu'il identifiait l'aristocratie avec la république et la démocratie avec la monarchie, étant bien entendu d^ailleurs que pour lui république est synonyme de liberté et monarchie synonyme d'absolutisme. «La monarchie, dit-il, est cette /orme de gouvernement dans laquelle un seul homme fait la loi, établit les impôts, fait la guerre ou la paix et peut imposer sa volonté souveraine à tous. La république est une forme de gouvernement constituée de telle sorte que la volonté d'un seul homme ne puisse régir toute une société, que cette société se gouverne ellemême, que le citoyen n'obéisse qu'aux lois et que les lois soient faites par la nation. La liberté est l'exercice des droits individuels, tels que le droit d'aller et venir, de vendre et d'acheter, de travailler et -de jouir du fruit de son travail, de penser et d'e5cprimer sa pensée, de parler et d'écrire, de prier Dieu suivant sa conscience. Cette liberté n'est ni la monarchie ni la république; mais elle s'accorde mieux avec la
république qu'avec la monarchie. La république lui offre en général des garanties; la monarchie ne lui en laisse aucune. Aussi la raison et la logique voudraient-elles que les mêmes hommes fusfcent libéraux et républicains^ et que les mêmes hommes fussent ennemis de la liberté et partisans de la monarchie. »
Mais la confusion des idées est telle depuis cent ans que bien peu de gens se rendent' compte de ce qu'ils sont et de ce qu'ils pensent. Beaucoup se croient républicains qui, au fond, sont monarchistes, et beaucoup se déclarent monarchistes qui, au fond, sont républicains. On amalgame des choses qui jurent d'être accouplées et qui se nuisent mutuellement. On inscrit dans une même formule les mots liberté^ égalité, fraternité, comme si la liberté et l'égalité ne se gênaient pas l'une et l'autre, et surtout comme si la fraternité qui implique « la subordination de l'individu à ses semblables » n'était pas la négation de la liberté qui implique' l'indépendance de l'activité personnelle. On exclut systématiquement des affaires les classes supérieures, qui seules sont aptes
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à les manier avec méthode, et on place entre les mains de la foule ignorante et aveugle non seulement le principe, mais même l'exercice de la souveraineté. Faute de connaître leurs aspirations réelles et de comprendre leurs véritables intérêts, la plupart se rangent sous un drapeau qui n'est pas le leur et luttent contre eux-mêmes. S'agit-il de nous choisir des chefs, nous allons volontiers les chercher parmi nos adversaires. S'agit-il d'organiser un régime quelconque, nous l'affublons d'institutions dont il ne peut s'accommoder, et nous jetons en lui des germes de mort. Le parti monarchique, qui sort d'une classe foncièrement libérale et républicaine, s'acharne le premier à ruiner la monarchie par ses exigences, et c'est sous les coups des républicains que succombe la république, parce qu'elle répugne, sans qu'ils s'en doutent, a leurs sentiments intimes.
Pour établir une république viable il faut, dans l'opinion de M. Fustel, une aristocratie très large peut-être, mais enfin une aristocratie. Or, une classe de ce genre existe
d'après lui à Tétat diffus, même dans la France contemporaine. « Cette classe se compose non pas de ce qui est riche, mais de ce qui est éclairé, de ce qui travaille et possède les qualités de caractère et d'esprit qui font fructifier le travail, de ce qui possède une influence légitime et salutaire. Elle n'est pas héréditaire ; elle se recrute incessamment dans la démocratie ; elle accepte et attire ce qu'il y a de plus laborieux et de plus intelligent dans les classes inférieures, et elle repousse de son sein l'homme incapable et corrompu. Elle n'exerce aucune tyrannie, elle ne se réserve aucun privilège. Elle n'appauvrit personne; c'est elle au contraire qui enrichit. Son opulence engendre l'aisance des travailleurs; son luxe est le pain du pauvre. Elle est la fleur de la société, elle en est l'appui et la gloire, la vigueur et l'éclat. » Il y a là une masse énorme de quatre ou cinq millions de têtes, qui représente « la partie sérieuse, réfléchie, consistante de la nation ». Cette élite devra être « également conservatrice et libérale » ; elle ne deviendra « ni le jouet des ambitieux, ni la
FUSTEL DE GOULANGES.
proie des charlatans » ; elle saura « parler,
agir, au besoin combattre » ; elle aura assez de
lumières pour nommer de bons mandataires, et assez de fécondité pour tirer d*elle-même « des soldats et des généraux, des diplomates et des administrateurs, des savants et des artistes ». Elle bannira toute pensée d'égoïsme et d'oppres- , sion. La suprématie des hautes classes n'est efficace que si elle entraîne Tadliésion universelle. Aux autres on demandera « non pas leur obéissance, mais leur confiance »; on tâchera de les convaincre que le gouvernement de l'aristocratie leur est « utile et profitable ». M. Fustel exige d'elle en un mot qu'elle ait le « tempérament viril, le courage, la force, la volonté », qu'elle songe peu à ses intérêts.et beaucoup à l'intérêt public, qu'elle se sente plus d'obligations que de droits, qu'elle pousse très loin le souci de son devoir et de sa responsabilité , qu'elle manifeste les qualités < contraires aux défauts de la démocratie, « la constance, la discipline, la réflexion, l'abné- . gation, un patriotisme exempt de vantardise, plutôt de l'orgueil que de la vanité ». Il n'y a
pas injustice à rayer du corps politique tous ceux" que l'humilité de leur condition ou la nullité de leur intelligence rend impropres au rôle de citoyen actif. Voter, gouverner, n'est pas un droit qu'il faille communiquer à tous indistinctement ; c'est une fonction qu'il faut attribuer aux plus dignes, principalement dans une république, sous un régime qui .repose non sur l'hérédité, mais sur l'élection, ou, en d'autres termes, sur le choix.
M. Fustel de Coulanges s'est amusé à esquisser le plan d'une sorte de constitution idéale de la France actuelle.
(( La politique est la science des intérêts communs, et les intérêts communs ne sont eux-mêmes que la conciliation des intérêts particuliers. » La nation a garantit aux propriétaires la jouissance de leur propriété, aux commerçants la paix publique, aux travailleurs, soit patrons, soit ouvriers, la liberté des contrats, la liberté, d'association et la sécurité. Elle ne favorise ni les riches contre les pauvres, ni les pauvres contre les riches. A celui qui possède, elle assure la conservation
de son bien; à celui qui ne possède pas, elle assure les moyens d'acquérir légitimement; elle prête aide à tous pour améliorer leur existence. Elle assure à chacun la liberté :
la liberté consiste à n'obéir qu'aux lois et à n'être jugé que par la justice régulière. Elle assure à chacun la libre conscience ; elle n'interdit aucun culte et n'en prescrit aucun. »
Contre les ennemis extérieurs, elle a une armée et une flotte ; contre les malfaiteurs, elle a une gendarmerie. Pour trancher les litiges et punir les crimes, elle a des tribunaux. Elle entretient des routes et des canaux, veille sur les chemins de fer et conclut des traités de commerce. Comme l'ignorance est nuisible à la société, elle proclame la nécessité de l'instruction de tous, et « fait les frais d'un enseignement public ». Elle prend enfin à sa charge les établissements de charité, tels que hospices, hôpitaux, ouvroirs, dépôts de mendicité. Un système de contributions pourvoira à ces diverses dépenses. M. Fustel supprime tous nos impôts, sauf les patentes, les droits d'enregistrement, les droits de succession et
les droits sur l'alcool, et il les remplace : lo par une taxe sur les propriétés mobilières et immobilières, 2** par une taxe sur les revenus industriels et commerciaux, les traitements et les salaires. Ces deux taxes, étant une simple prime d'assurance, doivent être proportionnelles au capital ou au revenu assuré; toutefois on dégrèvera les citoyens les plus pauvres.
«Tous les contribuables ont le droit de déterminer par leurs délégués le chiflFre des contributions, le mode de perception et l'emploi des recettes. » A cet eflPet, ils élisent une Chambre des Comptes^ dont les cent cinquante membres sont répartis entre les départements au prorata du rendement de l'impôt. Cette Chambre vote le budget et juge les causes fiscales. Il y aura donc une étroite corrélation entre les privilèges et les charges, et ainsi sera satisfait ce besoin d'équité qui est aussi impérieux dans la vie sociale que dans la vie individuelle. Tout le poids des impôts retombera sur les propriétaires et les rentiers; mais ceux-ci auront en échange des prérogatives considérables pour tout ce qui a trait aux finances de l'État; ce
sont eux qui alimenteront le Trésor, et ce sont • eux qui en auront la gestion. En outre, la richesse sera soustraite aux convoitises du socialisme, et l'impôt ne risquera pas d'être détourné de son affectation normale pour servir, comme certains le voudraient, à niveler les fortunes.
A côté de la Chambre des Comptes, M. Fustel crée un Corps législatif d'environ trois cent cinquante membres. Puisque la loi est la mênre pour tous, tous, sans distinction de classe*, doivent concourir par l'organe de leurs mandataires à la confection de la loi. Il avait d'abord songé à instituer plusieurs catégories d'électeurs, non d'après le procédé censitaire, mais suivant les affinités d'intérêts. « La société moderne est composée d'éléments très complexes. Nous ne sommes pas un peuple, nous sommes dix ou quinze peuples, qui vivons sur le même territoire, qui nous mêlons, mais qui différons d'intérêts, d'habitudes, de manière de penser, et même de langage. » N'est-il pas naturel et juste que chacun de ces groupes de citoyens confie la défense de ses intérêts
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aux hommes qui sont le mieux en situation de les connaître? « Que ceux qui cultivent le sol nomment un député par arrondissement ; que ceux qui travaillent dans l'industrie en nomment un ou deux par département; que les commerçants en é'iisent un; que les magistrats, que les avocats, que les médecins, que les professeurs et les artistes, que les corps savants choisissent directement leurs députés; que les capitalistes, que les rentiers .d'état, les actionnaires des grandes compagnies aient aussi les leurs; n'aurons-nous pas là la représentation la plus fidèle et la plus exacte du pays? » M. Fustel espérait que de ce mode d'élection émanerait une assemblée divisée, sans doute, mais soucieuse de faire prévaloir l'esprit pratique sur l'esprit de chimère 'et d'utopie. Pourtant, il renonça bientôt à ce projet, et il adopta finalement le suffrage universel.
On a répété bien souvent que la tyrannie d'une assemblée était pire encore que celle d'un homme. Pour prévenir tout abus de la part du Corps législatif, M. Fustel imagina de
Tassujettir, dans une certaine mesure, à une Haute Cour, dont les soixante juges seraient désignés à vie par les membres de l'Institut, les professeurs des facultés de droit, la Cour de cassation, les présidents des Cours d'appel et des tribunaux, les bâtonniers de Tordre des avocats de chaque ressort judiciaire. Cette cour de justice aurait pour mission de conserver « ce qui ne doit ni périr ni être modifié, ce qui est au-dessus du caprice des peuples et du jeu des révolutions, le droit, c'est-à-dire le respect de la vie, de la propriété, de la liberté et de la conscience d'autrui ». Indépendante par ses origines et par son inamovibilité, environnée d'un grand prestige, étrangère aux passions et aux conflits des partis, elle aurait d'autant plus de force pour veiller à l'exécution des lois et frapper de nullité tout attentat de la loi elle-même ou d'un fonctionnaire contre les droits primordiaux du citoyen. Par là, la minorité serait à l'abri des violences de la majorité, et la majorité elle-même serait protégée contre ses propres entraînements.
Sur la forme du gouvernement, M. Fustel a
varié d'ôpinit)n. « Qife vous importe, disait-il d'abord, le nom du gérant de votre association? Ce n'est pas lui qui régnera, ce sont les lois. Vous ne paierez d'impôts que ceux que vous ' voterez; vous ne serez jugés que par la justice régulière ; tous vos intérêts seront discutés par vous. Il n'y aura pas une guerre, pas* une (flliance, pas tin traité de commerce sans votre * a9sentiment. Que vous fait après cela le titre de l'homme qui exécutera les volontés communes, qui se trouvera lié par le contrat, qui sera lui-même, et tout le premier, soumis à vos lois? » Mais précisément parce que là question était secondaire a ses yeux, il adhéra à la Republique qui existait déjà, au moins nominalement.
Une des pièces maîtresses de sa machine gouvernementale était le Conseil d'Etat, Cinquante conseillers auraient la tâche non seulement de rédiger les règlements d'administration publique, et de préparer, le cas échéant, les projets de loi, mais encore d'éclairer et d'assister jo.urnellement le président de la République et les ministres, de ratifier lés
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traités d'alliance et de commerce, et d*autoriser les déclarations de guerre. Ils seraient nommés pour dix ans et renouvelés par cinquième tous les deux ans. Ce devait être là le corps politique par excellence. Aussi était-il nécessaire d'y maintenir la continuité des vues, sans cependant lui attribuer un caractère viager qui l'eût peut-être trop isolé du pays. Le président, élu pour quatre ans et non rééligible, aurait droit ensuite à un siège inamovible dans ce conseil.
La réunion de la Chambre des comptes, du Corps législatif, de la Haute Cour et du Conseil d'Etat constituerait V Assemblée nationale. Les deux tiers de ses membres seraient donc issus du suflFrîïge universel, et l'autre tiers du suffrage restreint ou à deux degrés. Ce n'est pas lui qui désignerait le Président de la Republique, c'est le Conseil d'Etat; mais c'est à elle qu'incomberait la nomination des conseillers d'État. En outre, elle aurait seule qualité pour reviser la loi fondamentale de la nation.
Telles sont en gros les conceptions politiques de M. Fustel de Coulanges. Ces œuvres de
cabinet, alors même qu'elles ont été méditées k loisir, sont toujours très défectueuses. Je n'ai nullement l'intention de prendre la défense de celle-ci, d'autant plus que rien, en pareille matière, ne vaut les lumières de l'expérience. La charte élaborée par M. Fustela été ignorée du public ; elle a eu, par conséquent, soit la bonne fortune, soit le malheur de n'être jamais expérimentée. Mais, quels qu'en soient les vices, elle a du moins l'avantage de dériver d'une inspiration très noble. Le sentiment de la justice, l'amour de la liberté, le respect du droit, le souci de la dignité humaine y éclatent à chaque ligne, et elle atteste un effort peut-être chiméxiq^e, mais en tout cas fort sincère, pour résoudre le problème qui consiste à établir une république libérale et équitable.
Elle est encore intéressante par un autre point, je veux dire par les liens intimes qui la rattachent à l'histoire. Ce n'est pas assez de remarquer la pensée directrice, qui, de l'aveu même de l'auteur, l'a guidé dans tout son travail. Jusque dans les détails, c'est l'histoire qui lui a presque tout fourni. Examinez suc-
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cessivement tous les rouages que j'ai énumérés ; vous les retrouverez pour la plupart dans quelque législation ancienne ou moderne. La Haute Cour rappelle à'ia fois la Cour suprême des Etats-Unis et l'Aréopage d'Athènes. Le Conseil d'État est analogue au Sénat romain et à certains corps de la vieille France. Ce Président de république qui au bout de quatre ans va se perdre dans le Conseil d'Etat a des traits de ressemblance avec les archontes athéniens. Il serait facile de mulUplier les rapprochements et de se convaincre que M. Fustel, dans tout ceci, !ne s'était guère mis en frais d'imagination. Etait-ce stérilité d'invention? . C'est possible. Mais il est possible aussi» vu la tournure de son esprit, qu'il se soit, de propos délibéré, refusé à rien introduire dans sa constitution qui n'eût déjà subi l'épreuve du temps. Il comptait rencontrer ainsi des moyens plus efficaces de conjurer les graves dangers que redoutait son patriotisme.
Parfois, en effet, l'avenir se présentait à lui sous un jour affreux. Il voyait la France marchant aveuglément vers la démocratie, par suite
vers la monarchie qui en est, disait-il, le complément indispensable, et ce spectacle lui causait de vives alarmes; car la monarchie populaire qu'il apercevait à Thorizon n^était point' de nature à le rassurer. « Ce ne sera pas, écrivait-il, une monarchie apparente, mensongère, un décor qui recouvre la liberté et déguise la république. Ce sera la vraie monarchie, celle qui supprime la liberté, celle qui règne despotiquement sur le corps et sur l'âme, celle qui n'accepte aucune limite et ne tolère aucune opposition, celle qui voudra tout régler, tout décider, tdut faife, celle qui prétendra organiser le travail à sa guise, celle qui brisera la concurrence, éteindra toute activité, abaissera toute richesse sous le niveau d'une même pauvreté, annulera toute supériorité intellectuelle et morale, et fera régner dans la triste et sombre France l'égalité de l'ignorance et de la misère. »