CHAPITRE VI
L'Histoire des institutions politiques de Tancienne France.
Le 15 mai 1872, M. Fustel de Coulanges donna dans la Reçue des Deux Mondes un article qui ressemblait presque à un manifeste. Il y exprimait cette idée que les invasions germaniques du V® siècle n'avaient exercé aucune influence directe sur la langue, la religion, les mœurs, le gouvernement et la structure de la société, que si elles avaient transformé tout cela, c'était, pour ainsi dire, à leur insu, que les habitants de la Gaule n'avaient été ni asservis ni dépouillés , que les Barbares n'avaient rien fondé, et que leur présence avait
simplement favorisé réclosion du règne féodal, déjà en germe avant leur arrivée.
Cette thèse étonna beaucoup, sinon par la nouveauté , du moins par la hardiesse , et comme elle était exposée sur un ton tranchant et jpéremptoire, sans le cortège de preuves qui aurait pu la corroborer, plusieurs y virent un pur jeu d'esprit.
A un an d'intervalle, un second article sur la propriété foncière dans l'empire romain et dans la Gaule mérovingienne fit croire que M. Fustel s'obstinait à chercher ailleurs qu'en Germanie les origines de la féodalité, et on se mit a sourire d'une pareille aberration. On espérait encore qu'un éclair de réflexion viendrait tôt ou tard l'arracher à son erreur. Mais, hélas! on s'aperçut bientôt que le mal était incurable ; car la même théorie reparut, a peine atténuée, dans V Histoire des institutions politi^ ques de V ancienne France.
Le premier volume de cet ouvrage fut publié
en 1875. Le second, consacré au régime féodal,
était annoncé pour l'année d'après. Un troi-
sième était réservé pour l'étude de la royauté
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limitée par les États-Généraux, et un quatrième pour l'étude de la monarchie absolue. Ainsi M . Fustel se flattait d'atteindre en quatre volumes et dans un intervalle de temps assez court la date de 1789. Si ce programme avait été exécuté tel qu'il l'avait conçu, nous aurions eu là une vaste synthèse dans le genre de la Cité antique^ malgré des différences de forme dues à la différence des sujets. Mais presque aussitôt il se crut obligé de renoncer à son plan primitif. Ses doctrines provoquèrent en effet un si vif émoi parmi les critiques qu'il sentit la nécessité de les établir encore plus fortement.
On l'avait accusé d'être systématique à l'excès, d'interpréter capricieusement les textes, d'altérer les faits au gré de ses fantaisies. Il voulut convaincre le public qu'il n'avait rien avancé à la légère, qu'il avait consulté tous les documents, et qu'il les avait bien entendus.
De là une double tâche qu'il entreprit.
D'une part, il écrivit une série de mémoires sur quelques*^uns des problèmes les plus ardus du haut moyen âge, comme le colonat, la pro-
priété des terres en Germanie, la marche, la justice mérovingienne, les titres romains des rois francs, la loi des Chamaves, le titre De migrantibus de la loi Salique, l'immunité, la confection des lois sous les Carolingiens, le
capitulaire de Kiersy-sur-Oise. Il définit lui-
même en ces termes le caractère de ces monographies : « Je demande qu'on me permette de les donner sous la forme première qu'ont tous mes travaux, c'est-à-dire sous la forme de questions que je m'efiForce d'éclaircir.... Je mettrai tous les documents sous les yeux du lecteur ; je le ferai passer par mes investigations, mes hésitations, mes doutes. Je le conduirai par la même route que j'ai suivie. Je lui signalerai aussi les opinions adverses et je lui dirai pour quels motifs je ne m'y range pas. Je lui montrerai enfin mon travail tel qu'il s'est fait, presque jour par jour, et je lui fournirai en même temps les moyens de discuter mon sentiment. » C'était là pour lui à la fois une leçon de méthode et une justification personnelle.
En second lieu, il se décida à remanier de fond en comble le volume dont on avait affecté
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d'être tant scandalisé. Six cents pages lui avaient sufH primitivement pour toute la période comprise entre l'année 60 avant Jésus-Christ et l'année 650 de notre ère ; dans le troisième, il lui en fallut deux mille, distribuées en quatre volumes *. Les parties qu'il y développa le plus furent celles qui concernaient la monarchie fraiique et l'alleu, puisqu'elles montèrent de cent huit pages à onze cents; mais toutes furent revues avec un soin méticuleux. Si quelques chapitres restèrent intacts, la plupart devinrent méconnaissables, et il en est qui acquirent une étendue triple ou quadruple.
D'autres changements furent encore introduits. De distance en distance, M. Fustel donna la liste des sources que l'on a sur chaque époque, en y joignant une appréciation sommaire de leur valeur historique. On lui avait reproché d'ignorer les ouvrages de seconde main ; il cita les principaux d'entre eux, non pour faire un vain étalage de bibliographie, mais pour réfuter quelque erreur de Guérard,
1. Ajoutez que les pages de la première édition contiennent en moyenne 1 300 lettres, et celles de la troisième 1 450«
de Pardessus, de Waitz, de Sohm, de Roth, OÙ pour leur attribuer le mérite de quelque découverte *. 11 multiplia les notes et y repro^ duisitune foule de passages tirés des documents, afin que Ton pût vérifier immédiatement et sur place s'il en avait bien saisi le sens.
Il adopta enfin un nouveau mode d'exposition. Jusque-là il s'était contenté de décrire les institutions et de raconter les faits en rejetant au bas des pages tout l'appareil d'érudition. Cette fois, il conçut chacun de ses chapitres comme une dissertation « hérissée de textes et pleine de discussions * », comme uûe sorte d'enquête où il s'agissait d'instruire un procès au grand jour, pièces en main. Peu lui importait que son allure en fût ralentie et sa besogne accrue; l'essentiel pour lui était de trouver la vérité et de désarmer la critique.
1. L'éditeur des œuvres posthumes de M. Fustel de Coulanges, M. JuUian, dit qu'il y a dans ses papiers a une importante liasse relative aux écrivains qui ont traité du système féodal; il se proposait de les passer en revue dans une longue préface; il n'avait négligé iii les plus obscurs ni les moins savants, et il commençait à Grégoire de Tours pour finir à M. Léopold Delisle d.