Nouvelle» recherches ^ p. 194 et suiv
154 FUSTEL DE GOULANGES.
causaient une vive irritation, précisément parce qu'ils ne l'entamaient pas. Il avait beau inviter ses adversaires à pousser plus hardiment leur pointe; la plupart se dérobaient à cet appel. Il était comme un général d'armée qu'un eiinenii insaisissable harcèle par de perpétuelles escarmouches, et qui voit toujours fuir l'occasion de livrer une bataille décisive.
Cette tactique, incompréhensible pour lui parce qu'elle était en dehors de ses habitudes, l'amena à penser qu'on s'était donné le mot pour méconnaître et rabaisser la valeur de ses ouvrages. Divers indices, soigneusement recueillis dans sa mémoire, fortifiaient en lui cette conviction. Tantôt il était averti que le directeur d'un grand établissement scientifique avait fermé l'entrée de la bibliothèque à son Histoire des institutions ; tantôt on lui racontait que telles personnes, nommément désignées, s'étaient concertées pour mettre en pièces dans les revues spéciales son plus récent volume; tantôt on lui répétait, en les exagérant, quelques-uns de ces propos qui échappent parfois dans la conversation, et qui sont bien plutôt
des boutades que des jugements réfléchis.
M. Fustel en ressentait un profond chagrin, qu'aggravaient de jour en jour les progrès de la maladie. Ce fut là un des tourments qui empoisonnèrent la fin de son existence.
On s'est figuré que nourrissant en lui-même une secrète prétention à l'infaillibilité, il en était arrivé à ne pouvoir tolérer la plus légère critique. Un pareil état d'esprit supposerait chez lui une outrecuidance qu'il est injurieux de lui imputer. Il avait certes conscience de son mérite ; mais il savait également combien l'étude de l'histoire est chose ardue et il était loin d'avoir une confiance illimitée dans ses propres ressources . Il n'avait guère la sérénité de l'homme qui compte aveuglément sur le succès. On l'a sottement appelé « un grand seigneur de la science ». Lui, se regardait comme un chercheur « qui interroge, qui scrute, qui peine et qui souffre ». Il parlait constamment de ses « labeurs » et de ses « luttes ». Sa vie n'a été qu'un long effort intellectuel, mêlé de vives jouissances et de poignantes angoisses. Même quand il se croyait en possession de la vérité,
il se demandait encore avec anxiété s'il ne s'était pas trompé au moins sur quelques détails.
Aussi, sans pousser le détachement de soimême jusqu'au point de souhaiter qu'on le con-
* vainquît d'erreur, il était exempt de rancune envers ceux qui le surprenaient en faute. Loin d'écarter ses élèves de son champ d'études, il les engageait à l'y suivre, au risque de se préparer ainsi des contradicteurs, et il avait soin de leur dire : « Si vous rencontrez chez moi quelque affirmation fausse, ne manquez pas de la signaler; l'essentiel est que le vrai soit établi. »
Mais s'il laissait aux critiques une complète liberté d'appréciation à son égard, il exigeait qu'on discutât ses ouvrages avec tout le sérieux dont ils étaient dignes. Quand ce vœu légitime
' était exaucé, il ne s'avouait pas toujours vaincu, mais ses répliques étaient empreintes de la plus parfaite courtoisie. Lisez par exemple ses polémiques avec M. Julien Havet. Bien que ce dernier se soit attaqué à plusieurs de ses théories, M. Fustel ne cessa de lui témoigner une sympathie voisine de la déférence, parce qu'il
approuvait sa méthode de discussion^. De même pour M. d'Arbois . de Jubainville.
M. Fustel a rompu quelques lances avec lui; mais il ne lui a jamais marchandé les éloges les plusC flatteurs, et cela parce qu'il le considérait comble un homme dont l'unique pensée était
le travail et la science '. Ceux, au contraire,
qu'il tenait à tort ou a raison pour de faux savants, qui lui paraissaient avoir plus de surface que de fond, et dont les objections lui semblaient procéder, non de l'examen attentif * des faits, mais d'une vue superficielle des choses, d'une opinion préconçue ou d'un sentiment d'hostilité, ceux-là avaient le don de l'agacer prodigieusement, et ses réponses en dévenaient souvent plus âpres et plus mordantes.
On s'attendrait à rencontrer dans ses papiers confidentiels d'abondantes récriminations contre ses adversaires. Si quelques-unes de ces pages renferment des plaintes amères, aucune ne porte la trace d'une animosité quelconque contre une personne déterminée; et même c'est