‹ Fustel de Coulanges (volume 2)Chapitre 86 sur 96 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Fastel de Coolanges écrivain,

Quelques amis de M. Fustel de Coulanges ayant prononcé son nom pour une candidature à TAcadémie française *, il écrivit à M. Boissier le 28 juin 1881 :

« Soyez sûr que je n'ai pas encore cette ambition. Je sais autant que personne que mes deux maigres volumes ne sont pas des titres suffisants. Je n'irai pas au-devant d'un échec

1. Il était déjà membre de l'Académie des sciences morales où il avait remplacé Guizot le 15 mai 1875. Il m'écriyait à propos de cette élection : c Vous n'ignorez sans doute pas que je la dois pour la plus grande partie à M. Bersot; c'est lui qui m'a pris par la main et qui m'a ouvert la porte. Par moi-même, j'étais bien incapable de faire toutes les démarches nécessaires et de mener à bien cette affaire. » (Lettre idu 21 mai 1875.)

certain et mérité. Quand j'aurai publié mes recherches sur la féodalité, si je les publie jamais, je verrai si je puis me mettre sur les rangs. Encore ne devrai-je jamais oublier que je suis un pur savant en us, un simple piocheur de textes. Je me rends bien compte de tout ce qu'il me manque pour être jamais un écrivain. »

Ce langage était véritablement trop modeste; car, .comme Ta dit M. Albert Sorel, « aucun écrivain d'histoire n'est supérieur à M. Fustel ». A cet égard pourtant, il n'est pas toujours demeuré identique à lui-même, et il est facile de noter plus que des nuances entre ses différents ouvrages.

Si l'on en juge par sa thèse de doctorat sur Polybe, il subit dans le principe l'influence de Montesquieu. Presque à chaque page, on y sent l'imitation directe du modèle. Le style est limpide, sobre et précis, mais, par contre, un peu grêle et un peu haché. On y voudrait plus de naturel et d*aisance. Il est raide, tendu, sentencieux, et l'apprêt y est trop visible. La pensée, forte et pleine, semble gênée par le

vêtement rigide qui l'emprisonne. Dans le mémoire sur Chio, antérieur de deux années^ il y avait peut-être moins de vigueur, mais en revanche plus d'ampleur et d'abandon,

La Cité antique montra bientôt M. Fustel en possession de toute son originalité. Nous ne sommes plus ici en présence d'un débutant qui tâtonne et cherche sa voie. L'auteur est passé maître à son tour, et il peut lui-même servir de guide. Tout. a été dit sur la valeur littéraire de ce petit chef-d'œuvre qui durera « autant.. que la langue française *. » On a loué dignement a ce style d'une trame nerveuse et polie à la fois, cette propriété de l'expression qui est comme la couleur naturelle et la vie des mots, la fermeté de cette phrase qui a la cohé-* rence, la transparence et les arêtes aiguës du 'cristaP' ». H semble que les Grecs et les Romains, avec lesquels M. Fustel entretint un *^ si long commerce, lui aient légué leurs qua-

1. L'expression est de M. Monod (Revue des quesiiont historiques, 1" avril 1887).

2. Albert Sorél,, Notice sur les travaux de M, Fustel de CoulangeSf p. 41 (Extrait du Compte rendu des séances de. l* Académie des sciences morales).

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lités de mesure et de simplicité, de netteté et de rigueur. Au reste il n'avait eu nullement le dessein de faire acte de littérateur dans ce livre rapidement rédigé en six mois. Rien n'y trahit le souci de bien dire. On n'y trouve ni développements brillants, ni morceaux à eflFet, ni fleurs de rhétorique. C'est d'un bout h l'autre

\y' le langage du savant, adouci par une sorte d'élégance discrète qui répand partout la fraîcheur et le charme.

Le procédé de M. Fustel rappelle celui de

v^ Técole réaliste. Loin de se jeter perpétuellement en scène et de détourner sur lui-même l'attention du lecteur, il s'eflFace derrière les documents, et c'est à eux qu'il laisse la parole. Il ne demande rien à l'imagination ni à la sensibilité ; son unique ambition est de bien voir et de rapporter fidèlement ce qu'il voit. Dans ses peintures, il ne vise qu'à la ressemblance, et ne poursuit que l'exactitude. Mais, de même que l'énumération toute nue des détails d'un événement finit souvent par exciter en nous une émotion pareille à celles des hommes qui en furent témoins, de même M. Fustel, par la

simple analyse des conceptions religieuses et morales des anciens, en arrive à nous détacher complètement du présent, et à nous faire sur le moment une âme toute grecque et toute romaine. A travers chacune de ses phrases d'apparence si correcte et si impassible vit et palpite l'humanité. Quelques textes mis bout à bout suffisent pour évoquer des millions d'êtres humains avec tout le cortège des idées et des passions variables qui les agitaient, et ce spectacle, malgré tout ce qu'il a d'étrange pour nous, nous offre autant d'intérêt qu'une étude de mœurs contemporaines.

Il est encore un trait qui- distingue la Cité antique. Le champ que parcourait M. Fustel ayant été à peu près inexploré jusqu'à lui, il n'apercevait sur sa route ni adversaires à combattre, ni théories à réfuter. Rien n'y entravait sa marche. Il n'avait pas besoin de s'arrêter à chaque pas pour écarter un obstacle imprévu et pour se frayer péniblement un chemin au milieu d'une foule d'opinions erronées et de systèmes encombrants. De là cette allure régulière et assurée, de là cette exposition calmé

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et sereine, où n'apparaît jamais la moindre sj trace d'irritation ou d'impatience. A mesure qu'on avance, on se sent enveloppé d'une •lumière douce qui éclaire «ans éblouir, qui donne h tous les objets leur relief, sans en altérer les proportions. C'est vraiment le ciel de la Grèce qui se déroule ainsi devant les yeux. Si l'atticisme est l'union de la sobriété et de la grâce, nul doute que ce terme ne convienne admirablement à ce livre exquis où pas un mot n'est à ajouter ni à retrancher, et où se combinent, avec un art d'autant plus merveiU leux qu'il est inconscient, la sévérité du style scientifique et l'agrément du langage de la poésie.

M. Fustel de Coulanges n'était certes pas dédaigneux, de la forme ;,il déclare même que '" les qualités du style sont un des éléments du talent de l'historien. Mais la forme n'était pour lui que le vêtement et non pas la parure de la pensée. Il a eu rarement l'occasion de s'expliquer sur ce point; mais chaque fois qu'il est revenu là-dessus, c'a été pour répéter que si l'on écrit mal, cela prouve qu'on pense mal; il

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va jusqu'à soutenir qu'il est difficile qu'une manière d'écrire affectée et déclamatoire se concilie « avec la sincérité des recherches et la droiture du jugement * ».

Dans une lettre dont j'ai déjà cité un fragment ', il dit à propos d'un de ses contradicteurs : « Par quel motif ne me pardonne-t-il pas d'écrire en un français simple et clair? M. X... n'a aucun intérêt à prétendre que, pour être érudit, il faille nécessairement être un esprit confus. La clarté, tout au contraire, ne jaillit que de la masse énorme des observations j on ne l'obtient que par une étude longue et sincère des textes. M. X... saura peut-être cela quelque jour, et je le lui souhaite. Il me reproche ce qu'il appelle une forme littéraire. Mais il ne songe pas qu'il peut lui arriver à lui-même, si un jour il saisit une vérité et qu'il la possède pleinement dans toutes ses parties, d'avoir, sans le vouloir, une forme littéraire. Ce jour-là peut-être, un plus jeune que lui le qualifiera

1. Compte rendu des séances de l* Académie des sciences morales, t. GIV, p. 420.

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