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CHAPITRE XII

Les dernières années (1880-1880).

Quand la mort de M. Bersot laissa vacante la direction de TÉcole normale, ou fut très embarrassé pour lui découvrir un successeur.

Quelques candidats se mirent ou furent mis en avant ; mais les uns se dérobèrent, les autres furent écartés, et finalement on s'adressa à M. Fustel. Il en fut lui-même tout étonné, et son premier mouvement fut de refuser une fonction pour laquelle il ne se sentait aucun ^oût *. Mais on insista tellement auprès de lui

1. En 1878, on avait eu Tidée assez bizarre de lui offrir un rectorat de province. « Je me suis bien gardé d'accepter », m'écrivait-il. Il frémissait à la pensée d'avoir à a manier des préfets, des maires, des conseils municipaux, des proviseurs ». « Rien, ajoutait-il, ne v^ut l'École, j'entends une coBférence, non la direction. »

qu'à la longue il céda. Sa nomination parut le 17 février 1880. « Vous savez mieux que personne, me disait-il, (|uel sacrifice je fais. Je renonce au calme et h Tégoïsme de la vie. Il est vrai que je dois tant h TEcole que je puis bien lui donner quelques années; c'est à peine si je m'acquitterai. »

Dès le début, il annonça qu'il la dirigerait comme M.Bersot; en réalité il la dirigea d'une façon un peu diflférente. M. Bersot s'efforçait d'agir sur l'âme autant que sur l'esprit des élèves; il causait volontiers avec nous de politique, de religion, de musique ; il s'intéressait a notre vie privée, à nos familles, et il ne lui déplaisait pas de recevoir la confidence de nos pensées les plus intimes. M. Fustel ne voyait . à l'Ecole que des intelligences a former ; niais, si sai tâche était plus restreinte, il la remplissait en conscience. Il apportait un soin scrupuleux dans le choix des nouveaux maîtres de conférences, n'ayant jamais égard qu'au mérite et non à la personne. Il lisait presque tous les travaux des élèves ;• il aimait à avoir des conversations fréquentes avec eux, même avec les

« scientifiques », à deviner leur tour d'esprit, a se faire sur eux une opinion réfléchie. Il repoussait énergiquement l'avis de ceux qui prétendaient réduire le rôle de l'Ecole normale à fabriquer tous les ans une quarantaine de professeurs pour les lycées. Il voulait qu'elle fût une maison de haute culture, un foyer de « fortes et libres études » *.

C'était une de ses idées favorites que les institutions humaines doivent se modifier peu à peu sous l'action des événements, et non en vertu du caprice d'un individu. Il appliquait

1. M. Fustel ne se préoccupait pas seulement des élèves actuels de l'Ecole; il songeait aussi aux élèves futurs. Dans un rapport officiel du 17 novembre 1880, il dit qu'il est très attentif « à la manière dont les aspirants se préparent au concours de l'année prochaine », et il propose au ministre la réforme suivante. <r II vous appartiendra de voir s'il ne conviendrait pas de créer, comme couronnement des études littéraires, une classe que Ton pourrait appeller rhétorique supérieure ou plutôt philosophie supérieure. On y achèverait l'étude des trois littératures classiques, du grec surtout, et du français du moyen ûge; on y étudierait les antiquités grecques et romaines, et les institutions de la France; on prendrait quelques notions du droit, de l'économie polif tique, de la diplomatie. Les exercices et les travaux seraient de telle nature que les élèves apprendraient à parler avec goût. Cette classe préparerait, non plus au baccalauréat, mais à l'École de droit, à l'École des chartes, aux carrières administratives. Je souhaiterais qu'elle n'existât que dans trois lycées de Paris et dans quatre ou cinq lycées de province. »

ce principe à l'Ecole comme à tout le ^este.

Dans la notice qu'il lui a consacrée *, il constate qu'elle a toujours suivi la même voie et que les administrations les plus tyranniques n'ont jamais pu l'asservir à leurs desseins particuliers. <( Les . gouvernements ont cltangé sans qu'elle changeât, ou plutôt elle n'a cliangé que par un progrès spontané et naturel. »

Très vivace à travers tous les régimes, très indépendante d'esprit, très obstinée au travail, elle s'est créé sa méthode philosophique, « éloignée des chimères et un peu rebelle aux systèmes », sa méthode historique, « aussi contraire aux généralités vagues qu'aux minuties », même son style, « dont la marque est la simplicité, et qui ne souffre ni le déclamatoire, ni le vulgaire ».

M. Fustel aimait tout en elle, à commencer par l'internat, qui est, pensait*il, « une grande force quand on le comprend non ■ comme moyen de compression, mais comme moyen

1. En m'envoyant cette brochure, M. Fustel m'écrivait î « Vous y sei)tirez quelques-unes des idées qui m'ont guidé pendant mon passoge à l'École. *

de développement des esprits -et des caractères ». Il voulait qu'on en respectât l'organisation dans ses traits essentiels, qu'on se défendit surtout de toucher à ce qui eh fait « la vitalité », c'est-à-dire a la conférence. Il l'a plus d'une fois comparée à un séminaire allemand, ou mieux à un faisceau de séminaires qui, au lieu d'être juxtaposés et isolés, « se pénétreraient incessamment ». « L'élève qui fait partie de l'un d'eux, écrivait-il en 1884, ne peut pas rester étranger à ce qui se passe dans les autres. Il n'est pas permis, par exemple, à 1 élève de philosophie de se tenir tout à fait en dehors des études historiques, ni au naturaliste de n'être pas un peu mathématicien et chimiste. La spécialité hâtive est heureusement interdite à l'École normale. »

Comme il était convaincu qu'elle fonctionnait bien, il n'était guère enclin à innover*.

1. « Tout le monde sait au ministère que si l'on faisait quelque chose que je jugerais contraire aux intérêts de rÉcole, comme l'introduction d'un mauvais maître, l'augmentation démesurée de nos élèves, ou quelque modification funeste dans nos études, je donnerais ma démission. Aussi ne touche-t^on à rien dans l'Ëcole, et ce n'est pas la bonne volonté qui manque. Songez que l'Université entière

Ainsi, quand la licence es lettres fut scindée, il se refusa à diviser la première année en autant de sections qu'il y avait de licences nouvelles ; les élèves continuèrent d'avoir un cours d'études commun et de se présenter tous à l'ancienne licence littéraire. Toutefois l'esprit de tradition ne se confondait pas chez lui avec l'esprit de routine. Qu'un grave intérêt scientifique lui parût être en jeu, il était aussitôt capable des résolutions les plus hardies. Par une anomalie singulière, il manquait encore à l'Ecole un séminaire à,e sciences naturelles; M. Fustel le lui procura, non sans peine. Vigoureusement combattu par le Muséum, mollement , soutenu par quelques-uns de ceux qui auraient dû le seconder, il rencontra devant lui des obstacles de tout genre; mais il eut le bonheur d'en triompher *.

Sauf cette grosse réforme, l'École, sous sa direction, vécut au jour le jour et prospéra

est en ce moment sens dessus dessous, TEcole exceptée. x> (Lettre du 30 janWer 1881.)

1. Voir, dans le volume du Centenaire, la notice de M. Houssay sur les Débuts de la section des sciences natu' relies.

paisiblement. Il avait fallu raOermir la discipline, qui avait légèrement faibli pendant lalongue maladie de M. Bersot; mais ^on ménagea les transitions, et il n'en résulta aucun trouble.

Quand l'aumônier fut supprimé par les Chambres, quelques têtes s'échauffèrent, et il y* eut des ^discussions passionnées entre ces jeunes gens; M. Fustel eut l'air de ne pas s'en aper-

cevoir. Mais lorsque l'abbé Bernard, qui avait été transféré de l'Ecole à la cure de Saint- Jacques, vint le prier de laisser les catholiques sortir le dimanche avant l'heure ordinaire, pour leur permettre d'assister à sa messe, il refusa net, en lui objectant que les élèves avaient largement le temps, entre huit heures et midi, d'accomplir leurs devoirs religieux, que le règlement devait être le même pour tous, et que le directeur ne pouvait l'adapter à des convenances individuelles, qu'il était censé ignorer. M. Bernard eut beau lui reprocher « d'opprimer les consciences » ; M. Fustel ne fut nullement ému de cette algarade, et, s'il avança plus tard le moment de

la sortie, ce fut par une mesure générale dont tout le monde bénéficia *.

Quoiqu'il fût moins souple, et aussi moins autoritaire que M. Bersot, il avait pris sur les élèves autant d'empire que lui. Ce qui faisait son prestige, c'était son grand renom scientifique, sa rectitude, l'élévation de son caractère, la dignité de sa vie, et par-dessus tout son dévouement à l'Ecole. Pendant trois ans il lui sacrifia tout : ses goûts personnels, en poussant la complaisance jusqu'à donner le premier un bal où il se sentait comme dépaysé, ses joies les plus douces, en renonçant presque entièrement a ses travaux historiques *, sa santé même, qui reçut alors une sérieuse atteinte.

Il lui eût été facile de rejeter sur ses collaborateurs une partie considérable de sa besogne, surtout depuis qu'on lui avait adjoint un second sous-directeur qu'il avait librement choisi et en qui il avait pleine confiance ; mais il lui fut

1. Je tiens ces détails de M. Fustel lui-même, dont je transcris le récit mot pour mot.

2. « L'École me prend tout mon temps. Je me réserve pourtant une heure et demie le matin pour mes études du moyen âge. » (Lettre du 22 juin 1880.)

LES DËUNIËRES ANNEES. 259

impossible de s'y résigner. Soit amour de la précision, soit souci de sa responsabilité, il s'occupait des plus petits détails, et s'obâtinait à examiner, à décider à peu près tout par luimême. Il y avait dans son administration une espèce de gaucherie qui aggravait son labeur et lui suscitait mille embarras. Son prédécesseur avait été tout-puissant; quelques-uns s'en plaignaient, mais nul n'avait osé s'attaquer à lui. M. Fustel ne prétendait pas s'imposer, comme M. Bersot, disait-il, « avait le droit de le faire » ; il se bornait a revendiquer sa part légitime d'influence, sachant d'ailleurs que toutes ses demandes étaient inspirées par un sentiment profond de l'équité et par l'amour du bien public. Or, il n'était pas toujours écouté en haut lieu, et il en avait un grand ennui.

Par désir de restreindre la prépondérance du directeur de l'Ecole normale plus encore que par hostilité contre sa personne, on se gênait peu dans certains bureaux du ministère et dans certaines commissions pour lui infliger des échecs que rien ne justifiait; il se trouvait même des sots pour le tourner en ridicule

et le traiter comme une quantité négligeable. Malheureusement il n'était pas de ceux qu'une indifférence hiaiutaine protège contre ces sortes de blessures; il y était, au contraire, fort f sensible, et le trait qui Tavait percé demeurait enfoncé dans la plaie. '

Combien de fois ne dut-il pas regretter, au milieu de tous ces tracas, son tranquille cabinet de la rue de Tournon, ses livres qu'il n'ouvrait presque plus, et sa douce existence de savant'! Il avait quitté tout cela malgré lui; mais il s'était bien promis d'y revenir tôt ou tard. A la suite d'une maladie qu'il fît, il offrit sa démission, au mois d'octobre 1882. On le supplia de In reprendre ; il y consentit, mais il la renouvela un an après, et cette fois à titre définitif '. Le nom de son successeur désigné,

1. Je lis dans une de ses lettres : a J'ai la nostalgie du travail et de l'enseig^nement. » Dans une autre il explique l'acceptation qu'il a faite de la fonction par a cette sorte de soif de sacrifice qui nous saisit une fois ou deux dans notre vie », et il ajoute : ce Rien ne vaut le plaisir que l'on éprouve à chercher la solution d'un problème, m

2. a Quand j'ai accepté ceci, c'était avec la pensée de remplir un devoir, mais non pas avec la pensée d'y rester toujours.... Je m'étais engagé vis-à-vis de moi-même à ne pas dépasser quatre ans. » (Lettre du 22 octobre 1883.)

M. Perrot, lui était connu; il était assuré, m'écrivait-il, qu'après lui « l'Ecole ne courrait aucun risque »; il n'éprouvait donc « aucun

scrupule à se retirer ». Dans une lettre qu'il

lui envoya à cette occasion, M. Jules Ferry, alors ministre de l'instruction publique, lui exprima « sa haute estime pour les éminents services qu'il avait rendus » à cette maison, et « ses regrets très vifs » de ne pouvoir empêcher son départ.

Ce fut pour lui une véritable délivrance. Il retourna avec bonheur à la Sorbonne, à son enseignement, à ses études. La science, qu'il avait un moment délaissée, semblait avoir pour lui un charme tout nouveau ; il se voua à elle sans ménagement. Les six années qu'il vécut encore furent très fécondes. Tandis que dans la période comprise entre 1870 et 1883 il n'avait publié que le tome I de ses Institutions et divers mémoires ou articles de revue, de 1883 à 1889 il publia les Recherches sur quelques problèmes d'histoire^ la Monarchie franque^ r Alleu et le domaine rural. En même temps il écrivait sur le Bénéfice un volume qui parut

peu après sa mort, et il recueillait d'abondants matériaux pour la refonte complète de celui qui traitait de TEmpire romain et des invasions *.

On a attribué cette fougue d'activité à un motif intéressé. « Il voyait, a-t-on dit, investi peu à peu par ses concurents le terrain où il s'était établi. Tandis qu'il s'attardait à ses opérations de siège et se laissait tenter par les sorties, des œuvres rivales de la sienne s'élevaient aux alentours et la place qu'il disputait si vaillamment était comme entreprise de tous les côtés à la fois *. »

C'est, à mon avis, mal connaître le caractère de M. Fustel que d'expliquer ce redoublement d'ardeur par le désir d'aller plus vite que ses confrères en érudition. Nul n'a été moins jaloux que lui des travaux d'autrui. Loin de vouloir se réserver la possession exclusive du domaine qu'il fouillait avec tant d'acharnement,

1. Il songeait également à remanier la Cité antique. « J'ai toujours le désir de refaire une nouvelle édition in-8, qui soit au courant des travaux récents et où les notes soient plus abondantes. J'espère que ce sera bientôt. » (Lettre du 26 octobre 1884.)

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