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AJl^ert Sorel, Notice, p

LES DERNII^RËS ANNÉES. 263

il conviait h la même tâche tous ceux qui se croyaient de force h s'y associer. Il savait bien qu'il aurait toujours quelque chose à dire après eux, et, quand même il n'aurait pas nourri cet espoir, il aimait trop la science pour s'alarmer du concours que de bons esprits pourraient lui prêter.

S'il parut désormais se hâter davantage, ce fut en réalité parce qu'il bénéficiait maintenant du long et patient labeur des vingt années précédentes. Il commençait, suivant sa propre expression, « à avoir beaucoup d'acquis »; son talent était dans toute sa plénitude ; sa méthode était devenue plus exacte et plus rigoureuse ; bref, il se trouvait admirablement préparé pour exploiter le riche fonds de faits et d'idées qui s'était formé en lui.

Le malheur est que sa santé ne répondit pas à son ambition. A dire vrai, elle n'avait jamais été bien solide. Déjà a Strasbourg il se plaignait de ses névralgies, de ses accès de fièvre, de l'extrême fatigue qui l'accablait au mois de juillet, de la dure nécessité qui par moments le condamnait ii fermer ses livres. A

Paris il y eut d'abord une amélioration sensible ; mais, comme il s'imposait un travail assidu de huit à dix heures par jour^ qu'il se refusait tout exercice physique, tout repos, même pendant les vacances, qu'il ne donnait aucun relâche a son esprit toujours tendu par l'étude, son corps finit par s'user. Étant directeur de l'Ecole normale, il eut une crise assez grave » qui inquiéta sérieusement son entourage. Néanmoins il se soutint encore, malgré une toux opiniâtre qui le lassait et l'énervait de plus eu plus. Il aurait dû s'astreindre alors à un régime plus raisonnable et mieux approprié à son état. Jamais, au contraire, il ne fut plus âpre à la besogne. On eût dit qu'un pressentiment secret l'avertissait de sa fin prochaine et l'invitait à produire d'urgence tout ce qu'il avait découvert de vérités. Il alla passer deux hivers consécutifs à Cannes et à Arcachon; mais il eut soin d'emporter avec lui ses livres et ses notes^ pour y achever chaque fois un volumet.

Quand il revint du Midi au mois d'avril 1889, il était visible que ses jours étaient comptés. Il s'installa bientôt dans la maison de cam-

pagne qu'il possédait à Massy, et dès lors il ne quitta guère son lit, tout en continuant de travailler.

Le hasard m'ayant fixé pour les vacances dans son voisinage, j'ai assisté de près aux progrès de sa maladie. Au commencement d'août, il se faisait encore de grandes illusions ; il craignait seulement de ne plus pouvoir remonter dans ^a chaire; mais quelques semaines après, il se sentit perdu. Il attendit la mort avec résignation. Il tenait pourtant h la vie, non pour lui, mais pour sa famille dont il était l'orgueil,, pour la science a laquelle il devait ses joies les plus vives, pour son œuvre qu'il regrettait de laisser interrompue. Il s'intéressait toujours à ses amis; il songeait à l'Ecole normale, qui n'avait jamais cessé d'avoir ses préférences. Il garda jusqu'au bout toute sa lucidité d'esprit, et il. est doux de penser que cette belle intelli-* gence ne s'est éteinte qu'avec la vie.

Je le vis poxir la dernière fois le 9 septembre. Sa «langue était épaisse et' sa parole confuse;

la mort évidemment planait déjà sur lui. Il souffrait peu, sauf dans ses quintes de toux;

il se plaignait surtout d'être anéanti. « Si vous voulez me revoir, me dit-il, ne tardez pas trop. » Il mourut le jeudi 12 septembre, h onze heures du matin. Bien qu'on fût au milieu des vacances, plusieurs de ses confrères de l'Institut, de ses collègues de la Sorbonne, de ses anciens camarades et de ses élèves, accoururent autour de son cercueil. Par son ordre exprès, aucun discours ne 'fut prononcé sur sa tombe. Dans une note antérieure de quelques années, il avait déterminé lui-même le caractère qu'auraient ses funérailles. Je cite ces lignes, parce qu'il me semble que son âme s'y peint tout entière : « Je désire un service conforme à l'usage des Français, c'est-h-dire un service h l'église. Je ne suis, à la vérité, ni pratiquant, ni croyant; mais je dois me souvenir que je suis né dans la religion catholique et que ceux qui m'ont précédé dans la vie étaient aussi catholiqujes. Le patriotisme exige que si l'on ne pense pas comme les ancêtres, on respecte au moins ce qu'ils ont pensé. »

S'il fallait à tout prix trouver un terme pour définir M.. Fustel de Coulanges, nul peut-être ne conviendrait mieux que celui de distinction.

La distinction apparaissait jusque dans sa personne extérieure, dans ce corps long et amaigri, dans ce front large et haut, dans ce nez effilé, dans ces yeux petits et vifs, dans ces lèvres minces, dans cette voixX^ible, mais claire et fine, dans cette tenue un peu gauche, mais exempte de toute vulgarité.

Il avait une âme honnête, fière et droite.

S'il désapprouvait les choses dont il était témoin, sans pouvoir les empêcher, il s'enfermait dans un silence dédaigneux qui était de sa part la pire des condamnations. Mais s'il

FUSTCL DE COULANGES.

émît que son ÎDtervention sernit elHca r conjurer une injustice, il ne craign:

de s'engager a fond uvec une ténaci ice et patiente que rien ne rebutait. Scr eux observateur de tous ses' devoirs, lortait presque autant de soin dans les jntf atinns du baccalauréat ou dans la vérifie 1 des dépenses de l'École normale que da recherches d'érudition. On ne le vit jamc :er les puissants ni s'humilier devant eu imait mieux rester à distance dans une at e correcte et digne. Si âpre que soitaujou iii la lutte pour la vie, il ne demandait

relations mondaines, ni aux coteries, ni trigue, ni nu charlatanisme ses moyens i ces; il ne comptait que sur son taler fesseur à la Sorbonne, directeur d'une <

grandes écoles, membre de l'Institut, t élevé facilement nu sommet de la hiérarch cersitaire et intellectuelle parce qu'il était r ainsi dire à sa place nécessaire, et cela n( 3 n'était point banal.

!sl-il besoin d'ajouter que sa manière d'ei Ire l'histoire et la méthode historiqi

n'était pas celle de tout le inonde ? Il n'a certes pas eu la prétention de renouveler de fond en comble la connaissance de l'antiquité et du mo'yen âge. Mais ses détracteurs eux-mêmes sont obligés d'avouer qu'il y a creusé profondément son sillon '*et qu'aucune œuvre n'est plus suggestive que la sienne. La répugnance qu'il éprouvait à souscrire de confiance aux opinions reçues, le souci qu'il avait de tout étudier dans les sources, la tendance invincible de son

esprit à tenir d'abord pour suspectes la plupart des affirmations de ses devanciers, n'étaient* que l'indice,* ou, si l'on veut, l'çxcès de sa puissante originalité. Même quand il répétait les théories à la mode, il lui arrivait fréquemment de les présenter sous un jour imprévu, de les établir par des arguments plus solides, parfois aussi de les outrer quelque peu, ne fût-ce que par le tour paradoxal de la forme. C'était chez lui l'effet non d'un dessein prémédité, mais d'un penchant naturel.

La distinction conduit souvent au scepticisme et à la stérilité. II n'est pas rare que l'horreur des sentiers battus nous égare au milieu des

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broussailles. A force de viser à l'orig on finit par s'abandonner à l'erreur; de raffiner ses idées, on finît par douter < M. Fuslel avait une intelligence trop pour glisser dans ce travers. S'il était o il n'aspirait guère à l'être ; s'il se jet poursuite de la vérité, c'était avec le propos de l'atteindre, et (juand il l'avait il ne la lâchait plus. Ce n'est point besogne lui parât aisée. « Ceux qui totit savoir, disait-il, sont bien heun n'ont pas le tourment du cbercbeur. Le vérités les contentent; les phrases vague: tisfont. Ils sont sûrs d'eux-mêmes; ils m la tête haute ; ils sont des maîtres et ils s juges. B M. Fustel n'avait pas tant d'asi ni tant de présomption. En histoire il cevait pas une seule question qui tût résoudre. Une voix intérieure lui cri; cesse : a Va plus avant! tu n'as pas trouvé le vrai '. * Mais plus la tàchelui s rude, et plus il s'appliquait à la bien r

Toujours penché sur ses documents ou plongé dans ses méditations, il ne détachait jamais sa pensée de ses sujets d'étude et il considérait comme perdu le temps qu'il leur dérobait.

Même dans ses années de maladie, même sur son lit de mort, c'était là ce qui le préoccupait le plus.

On admire avec raison l'homme qui se sacrifie pour sa foi. Ne méritent-ils pas la même vénération, ceux qui se sacrifient pour la science, ceux qui s'immolent non pas pour une vérité venue du dehors, ipais pour une vérité qu'ils tirent d'eux-mêmes? La science a été la religion de M. Fustel, et elle a fait de lui un . martyr. Il savait bien que son labeur imprudent le tuait; mais il n'avait pas le courage de se modérer. « On est lancé, disait-il ; une longue vitesse acquise est derrière vous qui vous pousse, et l'on est comme incapable de s'arrêter *. » C'est pourquoi il a succombé littéralement sur le champ de bataille, ayant presque la plume à la main, pareil à un soldat blessé qui étreint encore son arme au moment d'expirer.

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