LA RUPTURE AVEC. LA FAMILLE
mesure y soit, c'est-à-dire que cette fonction secondaire de la vie sociale du fils, qui est le respect et l'assistance dus à son père et à sa mère, ne soit pas asservie à sa fonction principale, qui est de remplir, si Dieu le lui demande, un rôle paternel ou sacerdotal. iLes parents peuvent exiger de leurs enfants des sacrifices, ils ne sont pas en droit de les « sacrifier ».
Chose curieuse ! cet « accaparement » de l'enfant pousse généralement les parents à s'opposer, non pas à son mariage, mais à son entrée dan ordres ! Comme il vient d'être dit plus haut, l'erreur de l'égoïsme se double d'une illusion funeste sur les conditions de l'état sacerdotal. Dans l'estime de trop de gens, l'enfant marié, dût-il partir au Congo rhercher fortune, est « sauvé » ; le piètre est ■< perdu ». La perspective du Séminaire apparaît ; lus terrible que la mort... consentir à ce qu'il prenne la soutane, ce serait pour des parents l'erasevelir vivant... Il faut avoir assisté à ces désespoirs familiaux pour en mesurer le tragique, qui ferait sourire, s'il n'était pas si nuisible à la vocation de l'enfant.
Pour redresser ce faux état d'esprit, il n'y a rien qui vaille la réfutation même que la vie donne à ces funestes erreurs. Que de parents, en effet, l'expérience a ramenés à la vue de la vérité ! De deux fils, celui qui est vraiment « parti » du foyer paternel, c'est l'enfant marié , celui qui reste de [a famille, c'est le prêtre et même le religieux.
Au soir même de la cérémonie nuptiale, la mère, si jalouse de son fils, sent au cœur un coup terrible, et quelquefois naïvement imprévu, au moment
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où il la quitte emmenant sa nouvelle épousée ! Le temps, le cœur, les ardeurs de son cher enfant sont passés aux mains d'une autre... et cette autre offre à son mari jeunesse et vie pour l'avenir du foyer ! C'est vers elle naturellement que le fils concentrera son existence. Cet amour est dans l'ordre, et la mère n'aura pas le droit de s'estimer malheureuse, si son fils, sérieux et chrétien, gardant les justes limites de l'affection conjugale, rend à ses parents les devoirs toujours très, doux de reconnaissante piété filiale et d'assistance dévouée, dans les besoins de leurs vieux jours.
Si cette même mère a un autre fils et que celui-là soit prêtre, elle pourra à loisir apprécier la différence. Celui-là lui avait échappé de force... il avait jadis fui la maison au milieu des larmes du desespoir... elle ne se consolait pas de son départ... Mais voici qu'au soir de l'ordination sacerdotale, elle n'éprouve pas les tristesses qu'elle ressentait au sortir du mariage de son premier enfant. Son fils appartient à Dieu, mais aucune créature sur la terre ne le lui a pris ! Il est bien à elle ! Aussi avec quelle joie elle reçoit la bénédiction que le jeune prêtre lui donne affectueusement, de sa main nouvellement consacrée ! Avec quelle piété la mère ravie communie à la première messe de son enfant chéri ! Elle sait que le centre familial de son prêtre est resté chez elle ; que c'est à elle qu'il recourra quand il aura besoin de soins et d'affection ! Elle compte vivre non loin de lui ; peut-être avec lui s'il est aumônier, ou vicaire dans un pays où le clergé ne fait pas maison commune ; un jour venant, elle le suivra dans son presbytère, où elle espère bien
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mourir entre ses bras. Qu'il était vrai le cri de cette femme : « Ah ! si je pouvais parier à toutes les mères qui ont le bonheur de voir éelore une vocation sacerdotale dans le cœur d'un de leurs fils, je leur dirais : Ce n'est pas celui-là que vous risquez de perdre... mais les autres, ceux que vous souhaitez tant de marier ».
(Aitai ns pères reprochent à la vocation d'arracher leur fils, non pas tant à la famille, dont il ne sera guère séparé, qu'à la situation qui lui avait été préparée au prix des plus grands eiïorts. Aussi ces pères désappointés de la décision de leur enfant, déclarent qu'ils ne consentiront jalmais à subir une aussi cruelle déception.
Qui n'a pas été amené à le constater par expérience, apprécie difficilement l'amertume d'une pareille déconvenue. Il y a des pères qui ont passé leur existence à travailler pour leur fils. Lui créer une affaire, le mettre à la tête d'une maison, de manière à pouvoir le marier richement, voilà quel a été le but de leur vie. Avec quelle joie ils travaillaient, avec quel enthousiasme ils réussissaient ! Chaque succès était enregistré comme un motif de plus à la reconnaissance du petit successeur qui grandissait insouciant. Quand il fut d'âge à comprendre, les parents lui firent connaître l'avenir qui lui était réservé, lui vantant en termes séduisants les charmes de son futur emploi. Lui, bénévole, le cher enfant, applaudissait, admirait, remerciait... jusqu'au jour où Dieu lui fit sentir qu'il était appelé à une destinée supérieure, l'n soir, sur le OOnseîl
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de son directeur, prenant sa mère â part, il lui murmura tout bas quelques mots, qui la firent pâlir... Elle transmit aussitôt la nouvelle au père qui crut en être foudroyé. D'un coup d'oeil, ce travailleur acharné entrevoit deux hypothèses : ou son fils se fera prêtre, et c'est l'effondrement des projets de toute une vie... ou le petit renoncera à ses étranges désirs, alors ce sera le couronnement des efforts paternels. Des deux solutions, la seconde n 'est-elle pas la seule acceptable ? avec la même ténacité qu'il avait mise à créer la situation, le père va travailler désormais à la faire accepter de l'enfant récalcitrant. La lutte qui s'engage sera terrible par son opiniâtreté.
Le jeune homme a besoin dans ces circonstances de secours proportionnés à ses difficultés : car la tentation de céder est double, et le sacrifice qu'exige la persévérance est double aussi. S'il cède, il réjouira son père et sa mère tant aimés, de plus il sera pourvu d'une riche affaire ; s'il résiste aux sollicitations il lui faudra briser die douleur le cœur de ses parents et renoncer à un brillant avenir. Que va-t-il faire ? S'il est pieux, docile à son directeur, et fermement conduit dans les voies de la vertu, le brave enfant « tiendra ». A certains moments il lui faudra tout son courage, surtout si le père use des grands moyens, par exemple s'il s'abstient de parler à son fils, ou de lui écrire, s'il affecte de laisser la mère seule s'occuper de lui, s'il se donne l'air de se désintéresser totalement du sort de ce fils, tant qu'il persistera à renier son père.
Mais Dieu ne permettra pas qu'une semblable
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épreuve puisse ébranler une vocation soucieuse de s'entourer des précautions appropriées aux circonstances, qui sont la prière, la fréquentation de l'Eucharistie, la lecture pieuse, et surtout le recours incessant et confiant au directeur. L'enfant courageux recevra en échange de sa fidélité d'abondantes lumières. Bientôt il appréciera les trésors terrestres qu'on lui propose comme « une charge et non comme une valeur », selon le mot de saint Grégoire (1). Plus on voudra lui faire sacrifier la terre au Ciel, plus il la méprisera. La résistance opposée victorieusement par saint François d'Assise à son père déçu, devenu* son tenace persécuteur, a, sous des formes variées, sa répétition au cours des siècles. Tandis que Bernardone, comjmerçant âpre au gain, séquestrait son fils pour fléchir sa volonté, et le traînait devant le tribunal de l'évèque, François, de plus en plus détaché de la brillante situation qui lui était offerte, et disant adieu à tous les biens de oe monde, rendait à son père tout ce qu'il tenait de lui, même ses vêtements qu'il jetait à ses pieds, en s'écriant : « C'est maintenant que je pourrai dire en toute vérité : « Notre Père qui êtes aux cieux ! » (2)
Sans aller à ces extrémités, que de parents déçus ont fait cruellement ressentir à leur « futur prêtre » l'amertume de leur déconvenue ! Que de fils courageux, en leur tenant tète, ont goûté comme récompense de leur attachement au Christ, le bonheur qui a été refusé au « Pauvre » d'Assise, celui
(1) <■ Pondua, non subsidium ». S'. Grégoire Hom. 37 in Evang.
(2) Vie oe S. François d'Assise par le P. I.iopold de Chérascl, 8e M. p. W>.
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de ramener leur père à une transformation complète de sentiments : car, la plupart du temps, ces opposants acharnés sortent, avec l'aide de la grâce, de leurs terribles illusions, et, finissant par où ils auraient dû commencer, ils bénissent le Ciel de leur avoir donné un prêtre 1
Ces impressions de doute et de déception, sources d'oppositions opiniâtres contre les vocations, peuvent se rencontrer même au sein die familles chrétiennes, respectueuses du sacerdoce. Mais quand Dieu daigne appeler â Lui un enfant né dans un foyer antireligieux, alors à la déconvenue s'ajoute la honte.
La Providence a de ces coups admirables... Tel jeune homme élevé autant que pos.sible loin du prêtre et en dehors de toute influence chrétienne, sent au fond du cœur un irrésistible attrait vers l'autel. Il rêve die se faire prêtre. Malgré le milieu laïque où il vit, il arrive à s'instruire de la religion, à fréquenter les sacrements. Un jour il fait savoir qu'il a l'intention d'entrer au Séminaire. Cette ouverture accable le père, qui furieux, menace son fils de toutes sortes de maux, et lui déclare qu'il s'opposera de toutes ses forces à l'exécution de ce projet, qui serait la « honte » de ses vieux jours.
En effet, qu'on réfléchisse à la situation de cet homme qui déteste la religion. II a vécu au milieu d'amis, peut-être au service de chefs, avec lesquels il a l'habitude, comme on dit, de « manger du curé ». Il a affirmé mille fois son antipathie contre les représentants du sacerdoce. Il a fidèlement
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appliqué ces principes le long de son existence, manifestant une horreur profonde de la soutane. Et voici que lui, exterminateur des prêtres, en a réchauffé un dans son sein ! 11 va lui falloir supporter chez lui un « abbé » ! Il eût mieux aimé voir son fils mourir que choisir cette voie !
L'amour-propre de ce père anticlérical est mis à la plus cruelle torture. Les amis vont l'accuser die fausseté et de faiblesse. De fausseté, car rien ne prouve que ses objurgations contre le clergé n'étaient pas des ruses pour se faire bien venir d'un patron et en obtenir de l'avancement... De faie, car il aurait dû ne jamais tolérer que son iils pût chez lui et sous ses yeux nourrtr de telles ambitions.
Dès lors pour se laver de ce double reproche, le malheureux père va prendre vis-à-vis de son fils une attitude de catégorique opposition. Quelquefois — cela s'est vu — il déclare à son fils que, du jour où il prendra la soutane, on ne le recevra pas à la maison. Plus souvent, sans le chasser, le père lui manifeste son indignation en refusant de mettre les pieds au parloir du Séminaire, en lui occasionnant toutes les humiliations imaginables, accompagnées de reproches perpétuels et de supplications réitérées d'avoir à quitter ce « vilain métier ».
Il est rare que cette guerre impressionne beaucoup les jeunes gens auxquels elle est livrée. D'habitude ceux que Dieu a convoqués de ces milieux antireligieux ont envisagé les conséquences de leur décision et les ont bravement acceptées. Ils se sont formés à la bataille sous les obus et ne craignent désormais aucune surprise. C'est pourquoi l'expé-
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rience a montré qu'ils supportent vaillamment l'épreuve et en sortent généralement victorieux. Même on cite plus d'un cas où les parents récalcitrants, frappés de l'énergique et calme attitude de leur enfant, ont cessé toute résistance à l'approche du sacerdoce, se résignant devant l'inévitable. D'autres fois les nouveaux prêtres ont eu le bonheur de voir agenouillés, à la sainte table de leur première messe, leurs parents réconciliés avec Dieu.
Mais il est un écueil, dont les « élus » de cette catégorie ne se défieront jamais assez, parce qu'il en a fait périr plusieurs : c'est l'orgueil. Comme ils ont montré un grand courage pour se décider à suivre l'appel divin et qu'ils sont en butte à la persécution, les confrères et les maitres auraient tendance à leur montrer quelque admiration. Ce mauvais fumet de la gloriole, qui tourne les têtes, a empêché de persévérer certains jeunes gens d'un vrai mérite, qui, après avoir emporté d'assaut le Séminaire, en sont sortis comme des vaincus, faute d'avoir su garder l'humilité.
(Ces oppositions à la vocation, dont il vient d'être parlé depuis le début de ce chapitre, — c'est-à-dire les objections du doute, de l'abandon, de la déception, de la honte — sont celles que tout jeune homme est exposé à rencontrer, à quelque rang social qu'il appartienne. Les familles de condition noble, bourgeoise, ouvrière ou paysanne, peuvent aussi bien les unes que les autres manifester ces sentiments d'hostilité qui sont hélas ! trop universellement répandus.
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"lais 'outre ces motifs généraux de lutte contre l'appel divin, il y a des arguments particuliers à telle classe sociale : l'enfant peu fortuné entendra ses parents plaider, en l'exagérant souvent, la cause de leur détresse, le fils riche subira les sollicitations du monde et de ses plaisirs... Avant d'étudier à part les difficultés qui peuvent surgir de chacune de ces situations, il faut admirer la Providence qui ne permet à aucun de ses élus d'échapper à l'épreuve. Elle fait sortir de « l'ambiance » même dans laquelle ils vivent les causes de leurs combats et de leur sanctification. On s'imaginerait assez facilement que les obstacles sont tous accumulés sur la route du pauvre, quand le riche au contraire trouve devant lui un chemin aplani vers le sanctuaire. Mais la réflexion et l'expérience démontreraient plutôt le contraire. Le nombre des jeunes gens des classes laborieuses qui arrivent au sacerdoce est plus grand que celui des classes aisées. Ne serait-ce pas une marque que les dangers sont plus redoutables du côté de la fortune que de celui de la pauvreté ? D'ailleurs, le Bon Dieu si miséricordieux et juste ne semble-t-il pas établir pour chacun comme une balance de compensation ? A ceux qu'il prive des biens matériels, il distribuerait plus abondamment les trésors spirituels... En tous cas, quelles que soient les vues générales de la Divine' Providence dans la distribution de ses appels, riches et pauvres doivent s'appliquer à y répondre de leur mieux, en ne perdant aucune occasion die repousser avec énergie les tentations, et en s'acharnant à la conquête de cette merveilleuse récompense, promise à leurs efforts, qui est l'accession au i t'doce.
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Comme le meilleur moyen de surmonter les dangers c'est de les envisager à l'avance, car selon le mot célèbre « les coups prévus frappent moins dur » (1), les pages qui vont suivre essayeront d'avertir les enfants des familles pauvres et les enfants des familles riches des périls qui guettent leur vocation, et des moyens qu'ils auront à employer pour y parer.
L'objection la plus grave qui puisse être opposée à un « futur prêtre » d'une famille nécessiteuse, est celle de la misère au foyer.
Il y a en effet, des intérieurs tellement peu fortunés que la seule richesse qu'ils possèdent est le capital humain représenté par l'enfant qui grandit, et dont les bras sont pleins de promesses de pain quotidien. Qu'ils subsistent tous les deux ou que l'un d'entre eux soit déjà descendu dans la tombe, les parents, terrassés par la vieillesse, ou accablés par les maladies successives, n'ont pu, au cours de leur existence laborieuse, se ménager quelques réserves. Les économies ont été épuisées en des heures terribles de chômage forcé. A grand'peine, ce père et cette mère ont élevé ce fils leur espoir. Des autres enfants que Dieu leur avait donnés, aucun peut-être n'est parvenu, faute de soins suffisants, à l'âge mûr... Et voici que vers douze ou treize ans, à l'heure où cet adolescent, élevé si chèrement, est capable de gagner, il parle d aller « étudier ». Les pauvres malheureux protestent de toute
(1) S'. Grôgnire. « Eo minus perturbant nenienlia qao fuerint praescita. » Hom. 35 in Evang,