LA MISÈRE AU FOYER
ces bons parents une situation de tout repos, l'un de ces postes qui assurent à des personnes honorables une fin respectée ? S'il échoue dans ses recherches, pourquoi le prêtre ne tenterait-il pas d'intéresser au sort de ces malheureux quelque riche bienfaiteur qui les prendrait à sa charge, se substituant au séminariste absent ? Mais ces bienfaiteurs insignes sont rares. Le prêtre pourrait alors, s'il s'agit de secourir un père ou une mère veufs, chercher quelque maison hospitalière dans laquelle des religieuses dévouées recueilleraient ce dernier survivant.
La tâche n'est vraiment pas facile. Il est possible que les divers moyens envisagés par le zélé directeur s'évanouissent les uns après les autres, comme des bulles au moindre souffle. Toutefois il ne perdra pas cour ge : Dieu « qui enrichit ou appauvrit comme il lui plaît » (1), ne peut-il pas en une minute changer la situation et transformer les échecs en succès ?
Si, par un concours de circonstances admirables, les efforts ont abouti, l'enfant sera libéré du joug que la misère familiale avait attaché à son cou. Alors le directeur et le « futur prêtre » se perdront en actions de grâces, tandis que les parents, arrachés au besoin, seront trop heureux d'offrir à Dieu, par manière de reconnaissance, un fils qui sera pour eux la source de particulières bénédictions.
Mais souvent les démarches auront échoué. Il y a tant de misères irrémédiables ! L'enfant devra rester à la tâche quotidienne, et remettre à plus tard
I Reg. II, 7.
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ses désirs de sacerdoce. Le talent du directeur con sistera, dès lors, à entretenir aussi vive que possible la flamme sacrée dans l'âme de son dirigé. Il répétera au jeune homme, que, probablement, il ne perdra rien pour attendre. Dieu a, en effet, ses vues : Il éprouve, mais en mesurant la tribulation, qui prend fin à l'heure assignée. Si les parents sont âgés et infirmes, n'est-il pas à prévoir que leur mort, que le brave enfant est bien éloigné de souhaiter, lui rendra la liberté. Si ses parents sont encore jeunes, ne peut-il pas espérer pour eux une aide providentielle, un regain de santé... un héritage... l'intervention d'un bienfaiteur inespéré ?... Ces pensées et d'autres semblables, habilement suggérées, sont de nature à tenir une vocation en haleine pendlant bien des années, en la faisant vivre d'espérance. Ainsi soutenu dans ses ambitions sacerdotales, le jeune appelé restera fidèle à ses devoirs et se prémunira contre les dangers : la prière ne faiblira pas, les mœurs resteront pures, la pratique de la communion se maintiendra, si bien qu'à l'heure où la libération sonnera, le jeune homme, d'un élan tout naturel courra au Séminaire solliciter son admission. Le retard ne sera même pas bien grand/ si le prudent directeur, prévoyant ce jour béni, n'a pas négligé de préparer son fils spirituel en lui donnant à ses moments perdus de précieuses leçons de latin.
Cependant il peut se faire aussi que les années passent sans apporter la solution désirée. (La charge familiale loin de diminuer s'accroît avec le temps : il est de moins en moins possible de la déposer. I es espoirs de sacerdoce s'évr.nouissent : alors le
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seul parti à prendre est celui d'une résignation qui se console par la pratique assidue des vertus chrétiennes dans le monde. Mais là n'est pas encore la plus pénible situation ; on a vu quelque chose de plus douloureux : la nécessité venant arracher du Grandi-Séminaire un jeune abbé qui ne demandait qu'à y rester. Un revers de fortune jetait sa famille dans l'extrême besoin : un père infirme, une mère âgée, des sœurs malades se trouvaient sans ressour- ■ t sans personne au monde qui pût les aider, sauf le jeune abbé ! Il fallait bien que ces braves gens, riches encore hier, reçussent leur pain quotidien. Sur l'ordre de son directeur, avec des larmes plein les yeux, l'héroïque enfant, ayant échangé sa soutane contre des vêtements laïques dit adieu, la mort dans l'âme, au Séminaire où il vivait dans la joie du cœur, pour se jeter dans la terrible « lutte pour la vie ». Intelligent, laborieux, il sut conquérir une honorable situation et faire vivre sa famille. Puis les belles années ont passé... Tout espoir de retour vers le Séminaire s'est envolé ; le courageux enfant vivant dans le monde, mortifié comme un moine et pieux comme un ange, mais l'âme toujours endolorie se fit pourtant une raison et accepta son sort, parce qu'il était parfaitement convaincu de C3 principe : « Ce n'est pas d'être prêtre ou îeligmix qui donne la sainteté, mais seulement d'accomplir l'adorable et insondable volonté de Dieu ».
Les familles des « futurs prêtres » ainsi tombées dans l'extrême nécessité sont relativement peu nombreuses. Dans la plupart des foyers chrétiens
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qui ont su « nourrir » une vocation, l'honnêteté les parents, leur amour du travail, leur loyauté, l'estime dont on les entoure, ont procuré les moyens suffisants d'existence. Mais si ces braves gens sont capables de vivre, ils se déclarent souvent dans l'impossibilité de payer une pension au Séminaire.
Que de prêtres se sont trouvés en face de cette difficulté ! La famille, très chrétienne, ne refusait aucunement de donner son enfant à Dieu, mais elle s'avouait impuissante à fournir les moyens matériels nécessaires à la poursuite de la vocation. Généralement on est obligé de reconnaître comme assez fondé cet aveu « d'impécuniosité ». Par exemple, les enfants sont nombreux et absorbent les ressources fournies par le travail paternel, ou bien la situation est médiocre et mal rétribuée ; ou bien encort la charge de vieux parents accapare les disponibilités... Quand on calcule par ailleurs que les études de l'enfant — tant au Petit-Séminaire qu'au Grand — pèseraient sur le budget familial au moins une douzaine d'années ; qu'il faut au prix annuel de la pension ajouter le coût des livres à acheter, et de l'entretien en vêtements ; que ces débours seront aggravés du manque à gagner causé par l'absence d'un fils qui, pendant ces douze années, aurait fructueusement travaillé ; que les parents, outre les frais de la pension, auront à nourrir et loger cet enfant pendant les mois de vacances, et à lui payer ses voyages du Séminaire à la maison et de la maison au Séminaire, on est en droit d'hésiter avant de lancer une famille peu aisée dans des dépenses d'aussi longue haleine.
Pourtant qu'il serait regrettable de voir cette