LH GRAND RÔLE DES SURVEILLANTS
son besoin d'expansion et de mouvement, permettant même à des moments voulus une certaine turbulence, pour mieux obtenir à d'autres des sacrifices généreux de sagesse et d'application, alors on peut dire que' ce surveillant est pour les enfants qui lui sont confiés un véritable Ange Gardien. On ne calculera jamais le bien qui résulte de sa présence : beaucoup de prêtres qui, grâce à lui, monteront un jour au saint autel, ne sauront qu'au Ciel la part qu'ils lui doivent dans leur persévérance.
Mais ce savoir-faire ne s'acquiert pas en un jour. Il demande des aptitudes longtemps cultivées. Aussi on ne saurait trop féliciter les supérieurs de maisons d'éducation qui, estimant à sa valeur le « président » d'étude ou de récréation, placent à la garde des enfants et des jeunes gens des prêtres mûrement expérimentés. Par contre, on n'aura jamais assez d'admiration pour les hommes dévoués qui acceptent, pendant une longue partie de leur existence, cet humble rôle de surveillant. Ils sont soutenus par cette pensée que l'importance de leur tâche est en raison directe de sa difficulté, et que, dans leur « cube », ou le long des arbres de la cour, ils ont arraché au péril de l'impureté, qui se présentait sous la forme du mauvais camarade, de nombreuses âmes sacerdotales.
Ces maîtres à la vigilance éclairée ne manquent pas de se créer, dans les élèves eux-mêmes, des collaborateurs de leur oeuvre de préservation, en infusant dans leurs âmes d'ardents amours et des haines généreuses : l'amour de tout ce qui est franchise, droiture, loyauté ; la haine de tout ce qui mble à du mensonge ou à de la dissimulation.
L'enfant sait, à force de l'entendre répéter, que rien en lui ne doit être faussé. La parole ne déguisera pas sa pensée, et comme il aura appris à porter la responsabilité de ses actes, aucun aveu ne lui coûtera. Il saura donc dire francheanent, si le maître l'interroge, pourquoi et comment tel camarade a tenté de lui parler en cachette. Comme par ailleurs l'adolescent aura compris, à la suite d'avis réitirés, qu'il faut fuir à l'égal de pestiférés les amis hypocrites qu'on. reconnaît à leurs manières dissimulées, à leur visage fourbe, et dont la fréquentation lui serait pernicieuse, il se défiera de leurs avances, qu'il estimera par trop insinuantes et insistantes pour ne pas cacher quelque piège. Si l'adolescent naïf, quoiqu'averti, n'a pas encore compris le péril et s'est laissé amener jusqu'aux entretiens intimes, il apercevra probablement le danger dans toute sa hideur, au moment où l'ami corrupteur lui demandera de promettre un silence total vis-à-vis de ses parents ou de ses maîtres. A cet instant, cette âme, formée par un si patient travail qu'elle est pétrie de franchise et de loyauté, sentira du coup en ellemême une réaction naturelle et invincible contre les invitations du mauvais camarade.
Le danger de l'ami pernicieux ne se présente pas toujours sous la forme du grossier « agent de corruption ». Ce péri1] revêt souvent un aspect plus séduisant, et aussi plus dangereux, quand il apparaît sous les traits d'un grand camarade épris pour
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un enfant innocent et sans défiance d'une affection désordonnée.
Que de bonnes petites âmes ont été la proie de bel ami au cœur enflammé... Généralement réclusion, le développement de cette ardeur et les dommages qui .s'ensuivent, constituent un drame intime qu'il faut essayer d'esquisser dans un chapitre destiné à préserver les a futurs prêtres » de ce grand malheur.
Dans le cœur troublé du camarade, l'anormale affection doit sa naissance aux souffrances mêmes qu'occasionne la crise de la puberté, souffrances qui ont été décrites ci-dessus à propos des Difficultés Intérieures. On connaît les tortures qu'infligent à certaines imaginations le « besoin d'aimer ». A cet âge terrible de l'évolution physique, il y a de jeunes âmes chez lesquelles le déséquilibre se traduit par une soif ardente d'affection. Ils se sentent faits pour d'autres êtres qu'eux-mêmes, et ne se rendant pas encore compte du but social et raisonnable de cette tendance, ces enfants de quinze à dix-huit ans cherchent à la satisfaire immédiatement en trouvant un objet qui réponde à leur brûlante avidité. Comme ils ne découvrent pas au dehors le coeur qu'ils pourraient aimer — car, remarquons-le, la plupart du temps cette misère est le fait d'internes — ces malheureux jeunes gens le rencontrent dans le Collège même ou dans le Petit-Séminaire qui les abritent.
Vn jour qu'ils ressentent plus vivement que jamais le poids de leur solitude, ils aperçoivent, généralement dans une classe inférieure à la leur, un enfant, dont l'air candide, l'allure gracieuse attirent l'attention de leur âme tourmentée. Le bon
petit enfant, qui ne soupçonne aucunement ses charmes, est à cent lieues de se douter qu'on puisse le rechercher pour ses agréables dehors, parce que, n'ayant jamais encore éprouvé d'élan sensible, il ignore quelle attraction ont le don de produire les qualités corporelles. Aussi ne comprend-il rien aux avances aimables que lui prodigue le « grand camarade ». Cédant à la pente de son petit orgueil, sensible à la recherche et à la flatterie, l'enfant se laisse faire, ne voyant personnellement aucun inconvénient aux prévenances qui lui tombent du ciel.
Dans l'adolescent au cœur troublé tes choses ne se passent pas aussi simplement. La pauvre âme est à l'envers ; elle est absorbée par une seule image : celle de ce visage dont elle ne cesse de contempler les traits... Cette vision obsédante poursuit le jeune illusionné à l'étude, en récréation, au réfectoire, au dortoir, partout. Il est toujours inquiet et préoccupé. Cette souffrance aiguë est exaspérée par le fait du règlement, qui empêche l'adolescent de posséder autant qu'il le désire, l'objet de ses affections : l'enfant qu'il recherche, étant généralement moins Agé que lui, ne travaille pas dans la même classe, ne mange pas à la même table, ne joue peut-être pas sur la même cour. Dès lors/ pour commun! avec lui, il faut s'ingénier à le rencontrer, à le croiser dans un corridor, à l'apercevoir par une fenêtre, afin de lui passer en toute hâte un billet, de lui dire un mot, ou tout au moins de lui lancer un sourire.
Cet état de préoccupations est pou.* l'adolescent un fardeau pesant qui dévore, à se faire porter, foules les énergies disponibles, Les devoirs sont
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négligés, le travail baisse, la pieté s'envole : l'idéai sacerdotal < Ode le pas à un rêve fou.
Au début, cet état intérieur quoique apparaissant au cœur soutirant assez troublant, n'est pas cependant considéré par lui comme coupable : il l'excuse par la vivacité impérieuse du besoin d'affection. Aucune pensée impure, aucun désir déplacé ne venant traverser son âme, l'adolescent se figure volontiers que ses élans n'ont rien que de louable. C'est pourquoi il se convainc avec assez de facilité qu'il n'a pas d'obligation d'entretenir son confesseur de cet événement, qui, du point de vue de la conscience, « n'a, prétend-il, aucune importance ». Aussi le pénitent se tait. Comme d'ailleurs il tient à cacher sa flamme, que la publicité « soufflerait » peut-être, il use de prudence pour déjouer la vigilance des surveillants et des professeurs.
Ainsi s'explique que certains jeunes cœurs se sont traînés de longs mois dans cet état lamentable de souffrances cuisantes et inavouées. Au spirituel, ils ont vécu dans la tiédeur et le dégoût des choses de Dieu ; en classe et à l'étude ils ont manifesté une paresse et une indifférence inexplicables, jusqu'au jour où la raison, dominant la sensibilité, et quelque événement extérieur rompant le charme, ils sont revenus de leur erreur.
Quelquefois ces tristes aventures, loin de finir en idylles, dégénèrent, hélas ! en tragédies, quand le nialbeureux illusionné, tourmenté par son imagination, dérouté dans son travail, se laisse aller au dégoût du bien et tourne au camarade pervers dont il a été parlé plus haut.
nreusement. ceux qui tombent si bas son rares
Un passé de vertu, des habitudes de piété, retiennent la plupart des âmes ainsi tentées, sur la pente glissante où elles se sont engagées. Ajoutons que la Providence place presque toujours le remède à côté du mal, en permettant que le cœur épris ne trouve en échange de son affection que des déceptions. En effet, l'enfant que recherche le grand camarade, étant incapable de comprendre la nature des sentiments qui animent son aîné, n'y répond que fort imparfaitement, et parfois même manifeste une complète indifférence aux avances aimables qui lui sont faites. Or rien ne tue plus rapidement les élans affectueux que l'absence de retour.
C'est une grande consolation pour les maîtres chrétiens de se dire que dans leurs maisons les désordres de cette nature n'ont que peu fréquemment la possibilité de se produire, à cause de la vigilance naturelle et surnaturelle qui y est exercée. Il est rare, en effet, que l'état de torture intime dans lequel vivent les jeunes élèves atteints du « ver rongeur », échappe longtemps à l'œil exercé des surveillants et des directeurs de conscience : l'altération des traits, le changement d'attitude, l'abaissement du travail et de la piété, ces mille signts que, même en le voulant, un enfant ne peut cacher, ont vite fait de mettre les éducateurs sur la piste. Bientôt leur perspicacité aura découvert, au moment où le coupable s'y aitendait le moins, vers qui se dirigeaient ses secrètes aspirations. Dès lors qu'ils tiennent les deux bouts du fil, il leur est facile de le casser ; ils n'auraient de peine que, si arrivant un peu tard, ils avaient laissé le lien grossir et se fortifi
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Ce n'est pas parce qu'il faut empêcher ces relations anormales et dangereuses qu'on est en droit (!> supprimer Famitié. Or la peur que les rapports entre les élèves ne dégénèrent en passions, pousse certains maîtres à persécuter toute liaison. Cette réaction exagérée amène ces éducateurs à favoriser le mal même qu'ils voulaient éviter : car le meilleur moyen de donner place aux affections mauvaises, c'est de supprimer celles qui sont bonnes et bienfaisantes ; au contraire, le secret de remplir le cœur humain, fait pour aimer, de sentiments honnêtes et purs, c'est de lui procurer l'occasion de les acquérir et de les développer.
Il faut donc encourager l'amitié, comme étant le véritable remède à ces ridicules exagérations qui cherchent à se dissimuler sous son nom. C'est pourquoi les maîtres, les parents, les directeurs, et en général tous ceux qui sont chargés de la jeunesse, ont le devoir de fournir aux enfants des idées nettes et précises sur cet important sujet.
Mais avant de donner de justes notions aux adolescents sur 1' « amitié », ne faut-il pas d'abord se garder de leur en inculquer de fausses ? C'est pourtant à/ ce résultat qu'aboutissent quelquefois les louables efforts du zèle. Cet insuoeèç tient à une certaine méconnaissance de la psychologie de l'enfant et de l'adolescent. Les éducateurs qui, à juste titre, s'élèvent contre les ravages possibles des affections désordonnées entre élèves, ne donnent pas toujours aux termes qu'ils emploient le sens qu'y verra leur auditoire. Par crainte d'éveiller des
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soupçons mauvais dans !os âmes pures, ils ne définissent qu'imparfaitement leurs expressions, ou restent dans des généralités qui Laissent aux imaginations, toujours inquiètes, un champ immense de divagations.
La plupart du temps, en effet, dans les sermons, dans les entretiens spirituels, on a l'habitude de désigner le péril de l'affection sensible entre camarades sous les mots d' « amitiés particulières ». Un peu de réflexion montre ce que ces termes ont d'énigmatique, d'équivoque et de troublant pour les jeunes âmes.
On ne doit jamais oublier que l'enfant est éminemment « simpliste ». Il conclut avec aisance de la partie an tout, sans la moindre critique, au moyen d'une généralisation hâtive dont la conclusion ne fait pas pour lui l'ombre d'un doute. Le voici qui entend condamner certaines amitiés : l'orateur lance contre elles de flagellants anathèmes. Que conclut de ces paroles le novice raisonneur ? Dans sa logique intransigeante, ignorante encore des nuances de la pensée, il en déduit la condamnation de l'amitié. Pour l'enfant désormais, elle est chose vilaine, honteuse... Si l'effet cherché par l'orateur a été, il faut l'espérer, produit sur les coupables, un effet d'à-côté, inattendu, inopportun* ne l'a pas moins été sur les innocents qui restent troublés, mais non avertis du véritable danger. Aussi pourquoi, cédant à un usage qui paraît avoir force de loi, se servir du mot « amitié particulière », pour désigner ce qui est la négation de la véritable amitié ?
Ces termes paraissent d'autant plus inadmissibles
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qu'il es1 e :entiel à une amitié d'être particul Evidemment on peut, au sens large, aimer tout le
monde : c'est de la bonne sympathie ; mais dès qu'on cherche à se confier, à se donner, le senti- ; s'intensifie en se rétrécissant, comme le courant d'un fleuve qui traverse une gorge de rochers. Si donc d'être « (particulière » constitue pour l'amitié une note infamante, toute amitié est par là même réprouvée.
Alors quel effet de tonnerre produit sur ce jeune cœur tranquille et pur, la condamnation des « amitiés particulières » ! Il y voit la désapprobation de sa conduite, la malédiction lancée contre ce qu'il a de cher au monde... A-t-il donc, le pauvre enfant, vécu jusqu'à ce jour dans les liens du péché ? Lui faut-il rompre avec un ami dont l'affection ne lui procurait pourtant que de l'entrain au service de Dieu '?... On s'imagine facilement le trouble apporté dans cette âme par l'inopportune admonestation...
Les enfants prennent deu:: attitudes en présence de cette situation. Les uns, ceux qui ne sont pas sujets au scrupule, raisonnant avec la simplicité dégagée et rapide de la logique enfantine, ne s'émeuvent guère, convaincus que ce discours, « vraiment trop dur », ne les regarde pas. Les autres se précipitent en pleurs trouver leurs parents ou leur directeur. Les premiers ont découvert la bonne méthode, grâce à leur bon sens doublé d'une tempérament sans souci. Les seconds ne vont pas tarder à être consolés par ceux à qui ils courent se confier : on leur dira en effet qu'ils n'ont pas à s'inquiéter... que ces paroles n'étaient pas pour eux... que ceux qu'elles visaienl <>nt bien eompria..,
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qu'il n'y a aucun mal à posséder un véritable ami. Mais ces contradictions apparentes entre le discours public et les conseils intimes laisseront planer dans l'esprit de l'adolescent, sur cette question des prétendues « amitiés particulières », un nuage mystérieux qui assombrira ses horizons.
Au lieu d'user de ce langage énigmatique qui égare les intelligences, le meilleur moyen pour préserver les cœurs des affections enflammées, ne seraitil pas d'employer les vrais mots pour exprimer les vraies choses ? Il a été dit ci-dessus qu'il ne faut pas instruire les adolescents* de ce qui ne les regarde pas encore, toutefois il a été recommandé aussi de ne pas les tromper, parce que l'erreur n'est pas un remède mais un venin. Ces règles de sagesse doivent être appliquées dans la façon de former les enfants sur les questions des relations avec les camarades. La franchise seule obtiendra des résultats heureux, en offrant aux âmes les notions directrices dont elles ont un si pressant besoin.
Comme base et fondement de l'enseignement à donner sur ces délicats sujets, il faut inculquer au jeune auditoire, le culte et l'admiration de Famitié. Sur ce thème si fécond, il est facile de parler éloquemment, sans fatiguer jamais. Mais on ne manquera pas de remarquer que l'on ne fait l'éloge que de la véritable amitié, celle qui est constituée par un commerce d'âmes, par une entente des volontés et des intelligences en vue de travailler au perfectionnement mutuel, celle en un mot, dont le but unique est la vertu.
Quand on aura fait ainsi ressortir ces grandes vérités, les enfants sauront quelle estime ils doivent