OSER EN PARLER
moins se livrer à quelque épanchement. Le prêtre, ne percevant pas les besoins spirituels de cette âme, lui servira le mets commun : ce petit mot pieux, mais par trop quelconque qui convient à tous la veille de telle fête... et la direction sacerdotale, par suite d'une incompréhension malencontreuse, est remise à une date indéterminée...
Ce malaise qu'éprouve le petit-séminariste, serait peut-être encore plus grand chez l'adolescent qui, désireux de la vie du prêtre, fréquente un collège de jeunes gens du monde. Si le Supérieur n'y fait jamais aucune allusion à la vocation, si la retraite se passe sans un mot pour les « futurs prêtres », si le directeur, par une discrétion exagérée, n'ose pas rappeler à son pénitent ses saints désirs, on se demande quel réconfort trouveraient dans un pareil milieu les aspirations sacerdotales ? L'élu du Seigneur, entendant parler de tout « au futur », de médecine, d'armée, de commerce, de hautes écoles, excepté de sacerdoce, en arriverait aux mêmes conclusions que son confrère inconnu du Petit- Séminaire : il déciderait que sa vocation est une affaire « personnelle », intime et privée, dont un jeune homme qui se respecte ne parle pas. Il l'enfouirait dans le sol... Ne peut-on pas craindre pour lui le malheur du serviteur de l'Evangile qui avait enterré le « talent » que son maître lui avait confié au lieu de le faire valoir ? (1)
U; Matt. XXV, 15 et suiv.
Certes oui, cette crainte est de saison. Une vocation ne vit pas de latin et de grec, de places de premier avec félicitations, encore moins de discipline austère et de pensums à l'occasion ; elle se nourrit d'idéal. Qu'on rassasie le cœur sacerdotal de vérité et de piété, aussitôt il se développe ; qu'on le sevré de ses aliments surnaturels, et il dépérit. D'un côté, les élèves, non remplis de la pensée du sacerdoce, n'ayant de séminaristes que l'étiquette, se laissent aller aux faiblesses écolières, dissipation, paresse, mauvais esprit ; de l'autre, les enfants, grandissant dans l'idée de leur future dignité et de leur rôle dans l'Eglise, s'imposent avec courage les plus méritoires sacrifices pour obéir au règlement et satisfaire joyeusement aux exigences du Maître qui les appelle. Tandis que les premiers, esprits légers, papillonnent pendant les vacances autour des abîmes, les seconds, âmes pondérées, fuient le voisinage des péri'lsi mondains et reviennent vers le Collège plus attachés que jamais au service de Jésus- Christ.
On comprend dès lors combien il est important de « nourrir » les vocations. Autrement ce serait pour elles l'anémie et la mort. Il faut donc que, dès son entrée dans ce milieu sacerdotal, qu'est le ! Séminaire, le nouvel arrivant, respirant une al phère spéciale, sente que la vie n'y ressemble pas à celle du dehors : tandis que le monde s'agite à la recherche de ses satisfactions, il doit, lui l'aspirant à la prêtrise, se trouver emporté dans le mouvement qui 'entraine toute la pieuse masse écolière vers le grand but auquel elle tend, et qu'on ne lui permet jamais d'oublier parce qu'en toute circonstance elle s'entend rappeler les raisons qui l'ont enfermée dans
BON [ttFLUENCfi 263
Ces mars et qui i\ maintiennent. Dos lors l'enfant,
enthousiasmé à la poursuite de son idéal, multiplie ses efforts et ses sacrifices, à la requête de ses maîtres, pour manifester son attachement au service de Dieu ; penché sur son lexique ou sur sa copie, il lit entre chaque ligne le sacerdoce de Jésus-Christ ; « qu'il mange, qu'il boive, qu'il s'occupe à tout autre chose » (1) il accomplit son devoir pour obtenir la grâce de monter au saint autel.
Les « futurs prêtres » vivant dans les collèges ne trouvent pas toujours les mêmes invitations que les petits-séminaristes à considérer leurs grandes destinées : aussi se sentent-ils parfois tentés d'en détourner les yeux. Pour parer à ce malheur que le supérieur, les professeurs, les prédicateurs de retraite, s'ingénient, comme il a été dit ci-dessus au chapitre du Collège, à exercer, même dans ce milieu plutôt laïque et mondain, un apostolat franchement sacerdotal. Mais surtout que le directeur de conscience comprenne qu'il a à jouer, dans ces vocations des fils de famille, un rôle de première importance. De lui dépendra, en très grande partie, la persévérance de ces adolescents. S'il sait les tenir en mains, obtenir d'eux la générosité en vue du sacrifice assez lourd, il faut l'avouer, de certaines relations et de certains plaisirs, s'il parvient à fixer leur pensée vers l'idéal sacerdotal et à appliquer leur zèle au travail de sa réalisation, ce directeur, sage et surnaturel, sera largement récompensé, quand, plus tard, une magnifique couronne de jeunes prêtres viendra glorifier sa vieillesse,.
(1) Cor. X. 31.
Gomment faire apparaître et surtout comment graver profondément dans l'esprit des « futurs prêtres » l'idéal sacerdotal ?
On y parviendra en montrant avec une insistance renouvelée et une inlassable persévérance devant les élèves du sanctuaire, l'infinie dignité et valeur du Sacerdoce.
Il n'est pas un maître qui ne sache développer éloquemment ce thème, qui tient aux fibres mêmes de tout cœur sacerdotal. Avec quel enthousiasme le prêtre aime à rappeler qu'il remplit icinbas le rôle même du Christ, ipour prêcher, réconcilier, et surtout offrir à la Très-Sainte-Trinité l'hommage infini de la Sainte Messe, reproduction et renouvellement du sacrifice du Calvaire ! Avec quelle émotion chaude et enthousiaste, les ministres de Dieu sont heureux de redire aux « futurs célébrants » les sublimes mystères de cette oblation par laquelle ils offriront une louange parfaite à la Divine Majesté, en rendant « par Lui — c'est-à-dire par Jésus- Christ — en Lui et avec Lui, au Père Tout-Puissant, dans l'unité du Saint-Esprit, tout honneur et toute gloire. » (1)
Ces vérités, qui font le bonheur de l'existence sacerdotale, n'ont pas à être développées ici. Les prêtres tireront de leur science et de leur expérience personnelle des accents persuasifs qu'il n'est pas besoin de leur dicter. Mais tout pénétrés qu'ils soient de la grandeur de leur sacerdoce, ils auront
(1) Canon de la Mess*.
i.om GRAVER DANS LE8 AMES 1 2C.">
à se garder de l'illusion dans laquelle trop d'éducateurs tomberaient aisément. Ayant, une fois ou l'autre, parlé avec flamme de ce merveilleux sujet, ils s'aperçoivent que leur langage n'a pas produit grosse impression, et même qu'il a été vite oublié. Ils en concluent que la jeunesse moderne, volage et inconséquente, est rébarbative aux nobles idées. Désappointés et même quelque peu découragés, les maîtres remettent à plus tard d'entretenir les élèves de ces difficiles sujets, abandonnant ainsi une formation pourtant urgente...
Les enfants n'ont-ils pas ici été accusés à tort V Si ces « futurs prêtres » n'ont pas été profondément émus, d'un entretien sacerdotal, c'est tout simplement qu'ils ne l'ont pas compris. ILeur professeur oubliait qu'il avait cinquante ans, un esprit mûri de réflexions, mais que devant lui ces jeunes intelligences de douze à seize ans, très aptes à percevoir les rboses concrètes sont rebelles aux abstractions. L'enfant ne voit d'une idée que la surface ; il la saisit de la même façon qu'un citadin « comprend » un champ de blé, dont il aperçoit la paille et les épis, mais de la culture duquel il ignore totalement les secrets.
Telle est l'attitude des adolescents devant ces mystérieuses vérités de l'idéal sacerdotal. Ils entendent des paroles auxquelles ils attribuent une signification extérieure et imaginative dont ils se contentent... Mais ils s'arrêtent à cette « paille des mots » et ne descendent pas jusqu'à la racine qui l'a nourrie, encore moins à la graine qui l'a fait germer... Ils affirment de bonne foi qu'ils ont tout compris, sans pourtant avoir rien recueilli de substantiel.
266 L'iDÉAL SACERDOTAL ' iX'X
C'est pourquoi les éducateurs, loin de s'imaginer que la vision de l'idéal sacerdotal est produite dans des âmes de séminaristes au moyen de quelques discours émouvants, s'attacheront à la tâche, beaucoup plus féconde, de la formation, par un travail patient, de convictions solides, vécues, et par là même profondément ancrées.
Toutes les occasions seront bonnes pour aborder le grand sujet, toujours intéressant pour les enfants, puisqu'il contient pour eux « l'avenir ». Les conversations intimes permettront de le remettre fréquemment sur le tapis. En promenade, par exemple, ou à la maison de campagne, assis avec quelques élèves sous un frais bouquet de verdure, le professeur amènera1 doucement au 'moyen de traits choisis l'entretien sur les beautés du sacerdoce ; de son côté, le directeur de conscience ne manquera aucun prétexte pour glisser un éclaircissement ; le Supérieur, sans traiter trop souvent « ex professo » la grande question dans ses conférences spirituelles, aura mille motifs d'y faire de fréquentes allusions et de jeter à tout propos quelque trait de lumière dans les jeunes intelligences.
Ainsi la connaissance véritable des grands mystères de la Rédemption, de la Messe, du Sacerdoce, entrera dans les esprits peu à peu, par lueurs, plus tôt chez l'un, plus tard chez l'autre, selon la grâce du moment. On voit, par exemple, un enfant qui a écouté attentivement, à maintes reprises, l'explication des mêmes détails sans manifester aucune émotion spéciale, accourir un jour radieux en avouant naïvement « qu'il a compris ». Un phénomène, dont on voit l'image dans la nature, s'est
lis GRANDS HUiS SACERDOTAUX 207
produit dans son âme : la gouttelette de science, qui restait coagulée sur son esprit comme une perle de rosée roulant sur une corolle, s'étant soudain étalée, a été aussitôt absorbée.
Que les éducateurs ne reculent donc pas devant la peine que peut leur donner cette insistance perpétuelle, ce retour inlassablement varié sur des doctrines que la parole humaine ne finira jamais de célébrer. Les maîtres zélés seront largement récompensés quand ils constateront qu'ayant distillé goutte à goutte le savoir surnaturel, ils ont imprégné jusqu'au fond les âmes des enthousiasmantes vérités sacerdotales.
Ce travail de longue haleine, accompli au cours des années que dure l'éducation du petit-séminariste, aura pour résultat de faire aimer à ces « futurs prêtres » leur « future messe » et leur « futur ministère ». Cet amour ne sera pas l'émotion, toute de surface et passagère, que suscite un beau discours, mais il deviendra une parlic d'eux-mêmes, comme une nouvelle faculté de leur âme, sans laquelle ils ne pourraient plus vivre. En raison de cette formation de l'idéal, désormais leur volonté sera fixée sur quelques buts auxquels elle restera irrévocablement attachée : procurer à la Très- Sainte-Trinité par l'oblation du Christ une gloire infinie ; entrer chaque jour dans une plus grande intimité avec ce Christ, en se pénétrant davantage de ses pensées et de ses vertus, afin de mieux louer Dieu « en Lui, avec Lui, et par Lui » ; propager ce vrai culte « en esprit et en vérité » (1) en lui atti-
(1) Ioan. IV. 23.
268 l'idéal sacerdotal kt religieux
rant sans cesse de nouveaux adhérents ; travailler à 'l'achèvement du corps mystique de Notre-Seigneur en perfectionnant et en sanctifiant ses membres, tel est -l'ensemble des préoccupations constantes de l'âme qui a connu et qui essaye de réaliser le véritable idéal sacerdotal.
Créer cette absorbante vision intérieure dans un séminariste, illuminer son intelHgence de ces lueurs célestes, c'est une tâche splendide, digne de tenter le zèle des formateurs du clergé. Si l'artiste qui a peiné de longues années est dans la joie le jour où son œuvre, étant achevée, lui parait belle, quel ne doit pas être l'enthousiasme du maître qui, ayant mis tous ses soins à façonner un élève du sanctuaire, peut offrir au Christ une âme qui conçoit, autant que possible ici-bas, l'idéal sacerdotal !
(La création d'un si bel idéal ne se produit pas dans une intelligence sans susciter dans le cœur d'extraordinaires effets. Ellle est cause de saints désirs et d'énergiques résolutions. A mesure qu'ils comprennent mieux le sacerdoce, les jeunes gens sont saisis d'une ambition immense de répondre au « don de Dieu » par une « donation » aussi complète que possible d'eux-mêmes. Ils se prennent à rêver de sacrifice et d'immolation.
Le résultat pratique et immédiat de ce sentiment est un accroissement de générosité dans les devoirs d'état. Les exercices de piété, les travaux intellectuels, les relations avec les professeurs et les camarades profitent de cet élan de l'esprit qui favorise lu perfection de la vie collégienne.