DE L'A
Père Chicard, le Chevalier Apôtre, ou de tant d'autres.
Au bout de quelques lignes, il est intéressé ; après quelques pages, il est enthousiasmé : il vient d'avoir la « vision *• de l'apostolat, il déclare qu'il sera missionnaire.
Cette histoire, avec des nuances variées, se répète assez fréquemment. Elle est le fait de la plupart dé ces caractères qu'on pourrait appeler du « tout ou rien » qui, ne sachant pas faire les choses à demi, rêvent du dévouement « maximum ». On comprend dès lors c miment il se fait, que, pour i\n certain nombre d'âmes généreuses, l'appel sacerdotal se révèle d'abord sous la forme d'un désir d'apostolat dans les piys lointains.
Pour pouvoir constituer « l'indice » de vocation ecclésiastique dont parle le Code Canonique, cet attrait vers le sacerdoce doit avoir deux qualités indispensables : il faut qu'il soit « surnaturel » et « constant ».
On comprend sans peine que l'attrait doive être un « K,f>ùt » des choses surnaturelles, et non pas un désir des avantages naturels que peut indirectement procurer le sacerdoce. Autrement il tomberait dans le domaine méprisable des appétits vulgaires, et ne marquerait nullement une âme en vue de la milice sacrée. Par exemple, celui nui ne verrait dans la vie de missionnaire que le plaisir de voyager, de courir des aventures amusantes ou glorieuses, de se faire connaître... ou encore celui qui chercherait à satisfaire, en se faisant prêtre, l'ambition de s'élever audossus de sa classe sociale, d'être chef, de domi-
ner... ou encore l'individu dénué de ressources qui n'apprécierait la vie cléricale que parce qu'il se figurerait y trouver sa sécurité matérielle, n'aurait certainement aucun attrait, digne de ce nom pour la vocation ecclésiastique. Un vénérable Supérieur de Grand-Séminaire stigmatisait ces désirs cupides du sacerdoce du nom de « vocations de pain ». Ces goûts terre à terre ne sont certainement pas inspirés de Dieu et ne marquent pas la présence au fond du cœur « du germe divin » que l'Eglise recommande de cultiver si soigneusement.
Tout autre sera l'attrait surnaturel. Certains enfants à la pensée de soulager les malheureux, de convertir les pécheurs, de procurer la gloire de Dieu, éprouvent un généreux enthousiasme ; la vie des saints les remplit d'ardeur ; ils brûlent de les imiter. La pensée de se sacrifier, de se dévouer répond aux tendances généreuses de leur tempérament : ceux-là ont vraiment en eux l'attrait pour les choses de l'autel, et portent « l'indice s> qu'ils ont au fond du cœur une semence de vocation ecclésiastique.
Toutefois ces saints enthousiasmes, bien qu'animes de tendances surnaturelles, pourraient n'être que passagers, s'élever en tempête et tourner rapidement au calme plat. L'attrait manquerait alors du second caractère qui lui est indispensable : la constance.
Les zélés recruteurs du clergé ont la charge de veiller si les enfants et les jeunes gens persévèrent dans leurs saints élans. Rien ne serait plus dangereux que de se fier à l'un de ces trompeurs « attraits à éclipses ». Un jour le jeune appelé est enflammé
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pour les fonctions saintes ; quelques jours après, sous le coup d'un ennui ou d'une déception, il ressent pour elles du dégoût ou tout au moins de l'indifférence. Qui pourrait affirmer que ces « sautes » ne se produiront pas plus tard ?... et quel malheur on aurait à déplorer si ces inconstances venaient à assombrir une vie sacerdotale ?
Si les curés ou les confesseurs, malgré leurs conseils et leurs efforts, ne pouvaient parvenir à stabiliser les goûts de tel jeune aspirant, ils devraient voir dans ces variations de sentiments et de tendances une raison d'interdire à ce tempérament changeant l'accès à l'état ecclésiastique.
Au contraire la constance de l'élan vers l'autel donne à cet « indice de vocation » qu'est l'attrait, une valeur toute spéciale. En effet, en réfléchissant sérieusement peut-on concevoir autrement que pp'r la puissance de la grâce sa persévérance dans une âme ? Tant de choses, humainement parlant, lui sont contraires ! D'abord pour l'enfant, l'ennui de longues et fastidieuses études, dont il ne perçoit que vaguement l'utilité ; pour l'adolescent, ces années d'internat, loin de la famille ; plus tard pour le jeune homme, ce recueillement forcé des années du Séminaire, entrecoupées de vacances sérieuses pendant lesquelles tous les plaisirs mondains lui sont défendus ; enfin pour l'homme, le sacrifice des joies matrimoniales, de la paternité, du foyer... et aussi le renoncement à une situation pécuniairement brillante, car tout le monde sait aujourd'hui qu'on ne peut envisager la carrière sacerdotale comme un moyen de s'enrichir... tels sont les avantages matériels à rebours qu'offre l'état ecclésiastique. Si les attraits
humains ont incité l'enfant à rêver des gloires du sacerdoce, ne va-t-il pas, l'âge venant, s'apercevoir de sa méprise ? Il fuira d'autant plus énergiquement le sanctuaire que sa déception aura été plus grande. Et de faii, les directeurs constatent que les âmes « vulgaires », c'est-à-dire celles qui ne s'inspirent que « de la chair et du sang » lâchent généralement prise à la première secousse.
Mais à côté, et c'est la merveille de la grâce, les autres tiennent bon. Les difficultés temporelles, les épreuves morales, la perspective des sacrifices, loin d'amoindrir leurs goûts pour le sacerdoce, les décuplent. Cette ardeur, croissant à mesure que la tâche apparaît plus âpre, est le signe évident, qu'à l'élan qui pousse ces jeunes gens vers l'état ecclésiastique oh religieux, est mêlé quelque chose de surhumain.
Ces deux sortes d'indices, les aptitudes d'une part, l'attrait de l'autre, sont loin de revêtir la même importance du point de vue de la vocation sacerdotale : tandis que les aptitudes requises sont tellement indispensables pour ouvrir à l'aspirant le chemin vers le service des autels, que le jeune homme qui en serait dépourvu n'a pas le droit de songer à devenir prêtre, l'attrait, quoique très utile et très souhaitable, n'est pas nécessaire à un élu pour que l'Eglise puisse le choisir et l'appeler comme ministre (1). En effet, certains personnages
(1) « Conditionem qute ex parte ordinandi débet attendi, uuxque vocatio sacerdotalia appellatur nequa-
quam consislerc, salteni necessario ci de lege ordinnrui,
'Jl
marqués de Dieu et désignes officiellement par l'autorité ecclésiastique n'ont jamais ressenti d'attrait pour le sacerdoce. Par exemple, saint Ambroise, élu par la voix du peuple, fuit l'honneur de l'ordination qu'il redoute comme un fardeau trop lourd pour ses épaules ; l'humilité de beaucoup de saints était si profonde qu'elle les faisait trembler de crainte devant les perspectives de la charge sacerdotale, si bien que, disent leurs historiens, l'autorité ecclésiastique qui les appelait « était obligée de les ordonner malgré eux ». Ces paroles qui ne signifient évidemment pas le manque d'intention, puisque ces âmes éminentes ont consenti à recevoir l'imposition des mains, peuvent-elles désigner autre chose qu'un défaut total d'attrait ? Sans recourir à des exemples si illustres, les directeurs de conscience n'ont-ils pas, une fois ou l'autre, rencontré des jeunes gens qui aspiraient au sacerdoce sans élan affectueux, sans goût naturel ? Une parole les avait frappés, un événement leur avait démontré l'inanité du monde, leur raison leur démontrait clairement que seul l'état sacerdotal leur donnerail la paix de la conscience et le salut. Accomplissant un sacrifice qui révoltait leur nature, et foulant aux pieds leurs aspirations naturelles, ils se tournaient vers l'Eglise, en lui demandant la faveur de consacrer par un appel officiel « le germe
in interna quesdam aspiraHone subjecti, seu invitamentis
us Sancti ad sacerdotium insundum. La condition
requise de la part de Fordinnnd et qu'on appelle Vacation
sacerdotale ne peut consister, du moins nécessairement ins exception, en un attrait intérieur des sujet: ou en des incitations du Saint-Esprit à recevoir !e s:.ccr- Di-cision des Em. Cardinaux, l'r juillet 1912),
de vocation divine » qu'ils croyaient déposé dans leur âme. N'avaient-ils pas, ces caractères d'élite, quoique privés de l'attrait, une véritable vocation ? Et même ne faut-il pas dire qu'en venant à Dieu eontre leur nature, ils témoignaient d'un amour si surnaturellement généreux que la valeur de leur « donation » en était considérablement agrandie ? Leurs aptitudes évidentes et leur ferme intention parfaitement droite avaient suffi pour leur valoir la faveur, bien placée, d'un appel canonique les faisant prêtres pour l'éternité (1).
Mais si l'attrait n'est pas indispensable, il faut se hâter d'ajouter qu'il est éminemment souhaitable, et qu'il faut se réjouir quand on le constate dans une âme. Si l'intention s'est formée, chez quelques élus menés par des voies particulières, en dehors de tout attrait, assez souvent, au contraire, c'est sous son influence que naît la volonté ferme et droite de tendre au sacerdoce.
Le Bon Dieu, qui donne les aptitudes, les accompagne fréquemment des goûts qui leur sont corrélatifs. Quelquefois l'action de l'attrait sur la volonté est très lent et quelquefois très rapide. Parfois les goûts de l'enfant se sont . sentis longtemps attirés vers l'autel sans que la volonté, sollicitée par la tendance naturelle, se soit déterminée à la décision à laquelle l'invitait avec insistance la sensibilité : on voit en effet, des enfants qui manifestent pen-
O) « Nihîl plus in ordinando ut rite vocetur ob Episcopo requiri quuin rectum intentionem, simul cuni idoneitaie. Rien da plus n'est requis dans l'ordinand, pour qu'il soit légitimement appelé par l'Evêquc, que i'intvntion droite avec les aptitudes. » (Décision déjà citée).
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dant des années des attraits marqués pour le sacerdoce sans jamais penser à se faire prêtre ; ils s'ignorent eux-mêmes jusqu'au jour où l'intelligence, la volonté et la sensibilité se compénétrant, L'entente se signe entre elles. Chez d'autres, au contraire, la décision libre qui constitue l'intention droite naît dès que la sollicitation du cœur se fait sentir : le « je veux » n'a pas beaucoup tardé sur le « j'aime ».
Que ce soit un raisonnement sage et froid, dénué des impulsions de l'attrait, qui fasse surgir la résolution d'être prêtre, ou que ce soit l'élan affectueux de la nature qui amène la volonté à se décider, dans l'un et l'autre cas pour produire l'acte du vouloir qui constitue l'intention droite, il a fallu l'aide de la grâce.
Cette nécessité de la grâce pour affermir la volonté et la maintenir dans la décision sacerdotale est une vérité théologique bien connue. Saint Paul dit que « sans la grâce personne ne peut même prononcer le nom de Jésus » (1). A plus forte raison aucune âme ne peut-elle aspirer au service de Dieu, dans l'état sacerdotal ou religieux sans le secours du Saint-Esprit.
L'expérience vient d'ailleurs confirmer cette vérité. Les di lecteurs avertis ont l'impression de toucher la grâce du doigt, à chaque fois qu'il leur est donné d'assister à l'éclosion d'un désir de vie sacerdotale. Par exemple, ils ont enseigné sur les mêmes bancs
(1) I. Cor. XII. 3.
le catéchisme à des enfants élevés de la même façon, dans des familles également chrétiennes, quelquefois à des frères jumeaux qui ne se sont pas quittés et qui présentent des aptitudes naturelles sensiblement identiques pour le sacerdoce. Les mêmes idées concernant l'avenir, la valeur du sacrifice, le don de soi-même à Dieu ont donc pénétré jusqu'à ces intelligences pareillement éveillées sur ces questions importantes... et voici que les privilégiés se révèlent un jour. La parole de l'Evangile à propos de la fin des temps, s'est réalisée pour ces enfants : « Ils seront deux à travailler dans le même champ, l'un sera pris, l'autre sera laissé »... (1) Comment expliquer sans le secours divin ces mystérieux appels intérieurs ?
D'autres fois le prêtre adore la bonté de Dieu faisant sa récolte là où le monde n'a semé que l'ivraie. Un fils unique de parents non pratiquants est élevé dans une atmosphère antichrétienne. La grande crainte, c'est qu'il ne devienne pieux. Pour obvier à ce péril, on le fait entrer dans une maison d'enseignement laïque. Pour obéir à la mode, il fait sa première communion, mais aussitôt après on lui interdit d'assister aux cours d'instruction religieuse que donne l'aumônier du lycée... Or, à la maison cet enfant n'a de plaisir qu'à faire des « paradis » autour d'une image ; en se rendant à son collège, il ne manque pas d'entrer à l'église, malgré les rires de ses camarades ; il se fait instruire par l'aumônier pendant les récréations, et l'âge des décisions venu, il déclare à ses parents qu'il entrera au Séminaire.
(1) Mstt. XJCIV, 4<i.