Commémoration . P
GE0RGE-FR1DERIC HANDKL 3«i
avaient, dans la manière dont était posée sa perruque, un diagnostic infaillible pour prévoir les dispositions dans lesquelles il se trouvait. Quand les choses allaient bien, cette immense perruque blanche révélait la satisfaction de son maître par. un petit balancement tout particulier. Ce balancement faisait-il défaut, l'humeur n'était pas bonne et l'on pouvait en toute assurance s'attendre à un orage.
Cet homme si inflammable, si prompt à se mettre en colère, si porté à se livrer aux transports de l'inspiration, était, en général, modéré dans ses goûts. Il est vrai qu'il mangeait énormément, mais son appétit semble avoir été quelque chose d'exceptionnel, de maladif en quelque sorte. Obligé un jour de diner à la taverne, il commande un repas pour trois personnes. Le service se faisant attendre, il s'impatiente et demande pourquoi on ne servait pas? « Nous attendons, dit le restaurateur, que le reste de la compagnie soit arrivé. » — « Alors, réplique Handel, servez le dîner prestissimo; la compagnie, c'est moi! » Un triple dîner paraît excessif, même pour un affamé, et le fait peut avoir été grossi; mais il est certain qu'il fut gourmand et trop ami de la bonne chère. Là était son côté vulnérable, et ses amis n'ont pas même essayé de le disculper de cette accusation.
En somme, Handel mena une existence retirée; il ne se maria jamais et ne manifesta pas d'inclination pour les joies et les soucis de la vie de famille. Certes
302 GE OKUE-FRIDEKIC II A NI) EL
il fut bon fils et bon frère; mais, absorbé par son art auquel il se dévoua entièrement, il vécut dans un célibat rigoureux. Aucune femme n'a pu se vanter d'occuper une place, si minime soit-elle, dans sa longue carrière. 11 n'eut qu'une passion : celle de la musique. Dans les premiers moments de son installation à Londres, il allait souvent à Saint-Paul après le service de l'après-midi. Là, entouré de ses admirateurs, il faisait résonner l'orgue de cette cathédrale et jetait ses auditeurs dans le ravissement. La nuit venue, il se rendait à la taverne voisine : « Aux Armes de la reine » [The Queen'sArms), où il y avait un clavecin sur les touches duquel il laissait courir ses doigts, tout en fumant sa pipe et en buvant de la bière. A mesure que son travail de composition et les soins de sa direction l'occupèrent davantage, il cessa de voir la haute société, refusa toutes les invitations et ne reçut que quelques amis, parmi lesquels les plus connus furent le peintre Goupy, Hunter, le teinturier en écarlate, et Jean-Christophe Smith, son élève et secrétaire. Il ne quittait guère son foyer que pour aller au théâtre ou chez quelque cantatrice à laquelle il faisait étudier ses airs, ou encore à quelque vente de tableaux. Très connaisseur en peinture, il possédait plusieurs bonnes toiles et Tune de ses distractions favorites était d'aller aux expositions.
Hàndel travaillait immensément et constamment. Hawkins dit qu'il avait un clavecin de Iliickcrs
G E 0 U Ci E - F R i D EH1 G 11 A N I) E L 363
dont, par une pratique incessante, les touches d'ivoire étaient creusées comme une cuiller1. Le Dr Allott aimait à raconter que Handel, questionné sur ce qu'il avait éprouvé en composant YAlleluyah du Messie, répondit : « J'ai cru voir le ciel s'ouvrir et Dieu paraître devant moi. » Lorsqu'il était dans le feu de l'inspiration, il arrivait non rarement qu'il fondît en larmes. Un de ses amis étant venu le voir pendant qu'il mettait en musique les pathétiques paroles du Messie : « He ivas despised and rejecled ofmen », le trouva sanglotant. * On m'a raconté, dit Schield2, que quand le domestique de Handel lui apportait son chocolat, il demeurait souvent dans un silencieux étonnement en voyant les larmes qui tombaient des yeux de son maître se mêler à l'encre avec laquelle il écrivait ses notes divines. » Quelque prompt qu'ait été le mouvement de sa plume, il ne parvenait pas à suivre sa rapidité de conception. Ses manuscrits ont été tracés avec tant d'impétuosité, qu'ils sont très difficiles à lire. Sa main ne pouvait suivre le torrent d'idées qui jaillissaient et débordaient de son volcanique cerveau.
Les plus grands maîtres ont accordé à Handel la suprématie dans l'art. « Il est notre père à tous, » s'écriait Haydn. « Handel, disait Mozart, sait mieux que pas un de nous ce qui peut produire un grand