G. Grove, Dictionary of Music and Musicians , III
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Lors même que j'eusse hésité à raconter la belle et noble carrière d'un des géants de la musique et à étudier ses œuvres immortelles, mon hésitation aurait cessé après la lecture des lignes précédentes. Si j'ai pu m'étonner à bon droit que personne, en France, n'ait avant moi fait connaître la vie de Jean-Sébastien Bach, avec combien plus de raison je devrais manifester aujourd'hui la même surprise à propos deHandel, dont il n'existe pas encore de monographie complète ! Quelque incroyable que paraisse le fait, il n'en est pas moins réeL
Non; Hândel, qui a passé la plus importante partie de sa vie en Angleterre, où il s'est fait naturaliser et à laquelle il a prodigué les trésors de sa puissante inspiration; qui a donné l'impulsion à l'art musical dans son pays d'adoption; Handel enfin, dont les cendres reposent dans l'abbaye de Westminster, n'a pas encore trouvé de biographe sur le sol qu'il a illustré. La seule histoire de lui que Ton connaisse (insuffisante malgré les curieux détails qu'elle contient), a été écrite en 18o7, par un Français, M. Victor Schœlcher, aujourd'hui sénateur de la République française ,
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alors réfugié en Angleterre *-, Dans son admiration pour l'illustre compositeur dont la musique lui a fait passer de délicieux moments ; dans sa reconnaissance pour les consolations qu'elle lui a procurées , notre compatriote a voulu lui payer un tribut de gratitude et de respect, en publiant une relation de sa vie, sous le titre de : Life of HandeL
Proscrit à la suite du coup d'Etat du 2 décembre 1851, M. Schœlcher alla chercher un asile à Londres. Là, il entendit les admirables oratorios du célèbre Saxon, exécutés avec un soin et une attention difficiles à surpasser. Aimant passionnément la musique, quoique n'en ayant jamais fait une sérieuse étude, M. Schœlcher ne pouvait pas ne pas être impressionné par les fulgurantes beautés de ces productions sublimes. Il voulut les posséder et se donna mille peines pour en réunir la collection complète. Afin de mieux connaître l'auteur de ces
1. Ce volume était sous presse, lorsque j'ai appris qu'il a été publié récemment à Londres, un ouvrage intitulé The Life of George Frederick Handel, par M. W.-S. Rockstro. N'ayant pas lu ce travail, il m'est impossible d'en rien dire ; mais le nom seul de son auteur suffit pour m'en donner la meilleure opiniou.
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chefs-d'œuvre, il étudia toutes les circonstances de sa vie ; il s'entoura de tous les documents quïl put recueillir ; et aidé d un musicien anglais, il écrivit, dans une langue qui n'est pas la sienne, la monographie de Handel que je viens de citer.
Il faut féliciter M. Schœlcher de sa témérité, puisqu'il avoue « qu'il lui serait difficile de lire la gamme 1 ». Mais il est impossible à un profane d'analyser clairement et techniquement les œuvres d'un * grand compositeur; d'en apprécier les mérites comme les faiblesses, et d'asseoir sur elles un jugement raisonné, basé sur la science et la saine critique. M. Schœlcher l'avait si bien compris, qu'il s'adjoignit un musicien pour pouvoir exécuter son entreprise. Il est fâcheux que son choix se soit porté sur un praticien d'une compétence discutable et que son livre respire un esprit de parti qui frise quelquefois le burlesque ; les jugements portés sur les meilleurs compositeurs modernes font sourire, quand ils n'exaspèrent pas, comme par exemple, ceux sur Verdi et Men-
1. Ile would be ho.rd just to him to read the gamut. (Life of Handel, préface, xxiv.)
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delssohn. Par considération pour M. Schœlcher, qui déclare en assumer la responsabilité, je m'abstiens d'autant plus de les reproduire que Fauteur de la Life of Handel s'est signalé par un acte de libéralité que Ton ne saurait assez louer. — En 18S6, à Londres, il a acquis la collection Smith, comprenant 160 volumes, parmi lesquels s'en trouvent 70 qui sont les partitions dont se servait Handel pour conduire ses opéras et oratorios, et qu'il légua à Jean-Christophe Smith, son élève et secrétaire. Ces manuscrits sont sans prix, en ce qu'ils contiennent des notes, des explications et des corrections de la main de Handel.
Revenu en France après la chute du second Empire, M. Schœlcher a généreusement fait don à la bibliothèque du Conservatoire de Paris, de ces précieux trésors et de tout ce qu'il avait pu réunir, formant un total de 500 volumes reliés à son chiffre et renfermant toutes les éditions des œuvres du maître, séparées ou complètes, ses différents portraits, les travaux littéraires qu'il a inspirés, et même les compositions des musiciens anglais ou étrangers fixés en Angleterre à cette époque. Cette inestimable col-
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lection est classée aujourd'hui sous le nom de Fonds Schœkher, dans la bibliothèque du Conservatoire, où les admirateurs de Hândel peuvent aller étudier les chefs-d'œuvre de ce grand homme. Les amis de la musique doivent donc à notre éminent sénateur une profonde reconnaissance pour le don magnifique quïi leur a fait avec un désintéressement bien rare.
Disons encore que M. Schœlcher s'est livré à un vrai labeur de bénédictin en rédigeant un catalogue raisonné, chronologique et bibliographique des œuvres de Handel, avec toutes les dates prises hors des originaux. Malheureusement, ce travail qui lui a coûté plus de temps et de recherches que la biographie elle-même, est encore manuscrit. — Je fais des vœux pour que ce catalogue, d'un réel intérêt pour l'histoire de notre art, trouve un éditeur disposé aie publier.
Cependant, si l'Angleterre n'a pas encore élevé au grand artiste qu'elle revendique comme sien un monument littéraire digne de son génie, l'Allemagne lui a, en partie, rendu cet hommage par la plume d'un de ses plus savants musicologues, M. Frédéric Chrysander. — La tâche no pouvait échoir à des mains plus sûres.
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car le Dr Chrysanderest un admirateur enthousiaste, forcené même; de Handel. Il ne fait pas seulement de lui le maître inimitable de 1 oratorio ; c'est encore le summum, le point culminant de la musique, au delà duquel tout progrès est irréalisable. Ne lui parlez pas d'un autre compositeur ! à ses yeux, les plus célèbres sont à peine dignes d'être rangés à côté de Handel! tout au plus fait-il grâce à J.-S. Bach, pour lequel il s'est montré injuste dans ses critiques sur les anciens maîtres.
M. Chrysander — aujourd'hui confiné dans sa terre de Bergdorf, près Hambourg, où, comme le rat de la fable, il semble ne plus vouloir sortir de son fromage — a consacré une partie de ses jeunes années à compiler tout ce qui touche , même indirectement, à Handel. Il a, dans cette intention, été s'établir quelque temps en Angleterre, et s'est donné pour mission de recueillir sur le maître qu'il idolâtre, jusqu'aux détails les plus insignifiants, qu'il se serait fait un crime de ne point communiquer à la postérité. Son livre, intitulé G.-F. HdndeL comporte déjà trois volumes et n'est pas terminé. Le lome premier a paru en 1858; lo
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deuxième en 1860, et la première partie du troisième en 1867. Depuis plus de seize ans on attend la seconde partie, et rien ne fait présager qu'elle paraisse bientôt. Regrettons-le, car Fauteur s'est arrêté à Tannée 1740, époque la plus intéressante peut-être de la vie de Handel. L'ouvrage aies qualités et les défauts des travaux allemands de ce genre. Bourré de faits et de renseignements utiles, il renferme à côté de cela, une infinité de choses qui, si elles étaient éliminées ou au moins condensées, ne pourraient qu'avantager le livre et en rendre la lecture plus attrayante et surtout moins aride. Mais les écrivains allemands, en général, ont la rage d'assaisonner leurs récits de digressions qui, bien souvent, n'ont rien à faire avec le sujet qu'ils traitent. Le tact littéraire n'est pas précisément ce qui les distingue. Coûte que coûte il faut que le lecteur y passe ! Ceci dit, reconnaissons que le monde musical doit de sincères remerciements au Dr Chrysander pour ses patientes recherches et le vaste savoir qu'il a largement (trop largement!) répandu dans les pages de son livre ; mais ses opinions comme critique demandent à être
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passées au crible du raisonnement. Admirateur immodéré du passé, contempteur de l'actualité, il a soulevé contre lui, de la part de ses confrères de même nationalité, une opposition violente, une animosité qui a conduit à des querelles personnelles et à des diatribes regrettables.
Le lecteur voit qu'en Allemagne non plus la biographie de Handel n'est pas faite. Voilà pourquoi je me suis proposé d'en rédiger une qui, sans tomber dans la prolixité, contînt assez de matière, de faits, de critique et de philosophie, pour que Ton pût la considérer comme complète. J'ai mis à profit, mais seulement dans une certaine mesure, les travaux de MM. Schœlcher et Chrysander; j ai emprunté à Burney et à Hawkins les documents disséminés dans leurs Histoires de la musique, et, sans les suivre aveuglément, je les ai rectifiés en tenant compte des découvertes et des corrections faites depuis la publication de leurs travaux, c'est-à-dire depuis environ un siècle.
Je n'ai pas laissé de côté les Anecdotes of George Frederik Handel and John Christopher Smith, publiées sous le voile de l'anonyme,
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par Coxe, beau-fils de Smith; j'ai, autant que possible, tiré parti des Memoirs of the life of tlielate G.-F. Handel, également anonymes, mais que Ton sait avoir été écrits en 1760, par le Rév. John Mamwarrog, un an après la mort de Handel. Cet ouvrage est indispensable à qui veut connaître la vie du maître, mais il ne faut s'en servir qu'à bon escient, avec mesure et discrétion; car, bien que Mainwaring ait reçu des notes de famille, il ne les a pas examinées avec assez de soin et manquait d'esprit d'analyse. En réalité, son livre n'est qu'un sommaire sans grande exactitude. Il a été traduit en allemand, sous le titre de Georg- Friederich Hdndels Lebensbeschreibung , etc. , par Mattheson, qui y a ajouté des remarques sur les œuvres de Handel, traduction qui, à son tour, a été translatée en français et insérée dans les Variétés littéraires, etc., par l'abbé Arnaud et Suard, en 1778. D'autres écrivains encore, [notamment Rochlitz, dans son livre intitulé Fur Freunde der Tonkunst, ont écrit sur le grand musicien dont nous nous occupons ; mais tout cela ne constitue pas une monographie. J'ai essayé de combler cette lacune.
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Nous sommes plus heureux avec les œuvres de Handel qu'avec celles de Jean-Sébastien Bach, en ce que nous n avons pas à déplorer la perte de productions qu'on ne retrouvera jamais, voulût-on les couvrir d'or. Mais sur ce point même, nous n'avons pas encore plus de collection complète que de biographie complète. Le roi George III,, qui eut beaucoup d'estime pour Handel, avait voulu le glorifier par une édition exécutée avec un grand luxe typographique. Il en confia la direction au Dr Arnold, lequel ne justifia ni la confiance du souverain, ni l'attente des amateurs; son édition fourmille de fautes et n'a pas été achevée. La Handel Society de Londres a aussi commencé en 1843 une belle édition des mêmes œuvres, qu'elle dut arrêter en 1858, faute d'un nombre suffisant de souscripteurs. Une autre société, la Handel- Geselkchaft, s'est constituée à Leipzig pour la publication d'une édition critique et uniforme de toutes les œuvres de Handel, en grande partition, avec réduction pour le piano et traduction allemande du texte. Elle est dirigée par M. Chrysander, qui jusqu'ici s'est acquitté de ce devoir avec le soin et la conscience que l'on
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pouvait attendre d'un si vif admirateur du maître. Cette édition doit être terminée en 1883, pour le bi-centenaire de Hândel.
C'est après une étude attentive et raisonnes des matériaux dont j'ai pu disposer, que j'ai entrepris mon travail. Je n'ai rien épargné pour le rendre intéressant et digne du grand homme que j'ai voulu peindre. J'ai tenté de réaliser ce que désiraient MM. Grove et Pougin. Ai-je réussi? C'est au public à répondre. S'il veut bien accueillir cette monographie de Hândel avec la bienveillance qu'il a témoignée à celle de J.-S. Bach que je lui ai offerte naguère, je m'estimerai particulièrement heureux, car ce sera la preuve que je n'aurai perdu ni mon temps, ni ma peine.
Villo-d'Avrav, 1883,
GEORGE-FRIDERIC ÏÏANDEL