‹ G.-F. HändelChapitre 35 sur 118 · Memoirs, etc., p · texte numérisé non relu

Memoirs, etc., p

La noblesse attendait avec impatience un opéra de sa composition. »

Le directeur de Haymarket, Aaron Hill, l'un des beaux esprits du temps, l'accueillit à bras ouverts et lui soumit le plan d'un opéra tiré de la Jérusalem délivrée du Tasse; c'était l'épisode amoureux de Renaud [Rinaldo) et Armide. Hândel l'accepta. Le signor Rossi écrivit la pièce en italien; Hill la traduisit en anglais et on imprima ensuite le livret dans les deux langues,

Dès que le poète eut terminé les premières'scènes, Hândel se mit à l'œuvre. On sait avec quelle rapidité il composait; Rossi n'allait pas assez vite pour lui; constamment il était sur son dos, le poussant, le harcelant, lui arrachant ses vers feuille par feuille, avant même que l'encre fût sèche — A l'étonnement général, il termina l'ouvrage en quinze jours! Le pauvre Rossi était sur les dents; il n'en revenait pas ; jamais il n'avait travaillé avec tant de précipitation et, pour s'excuser, il dit à la fin de sa préface : « Ami lecteur, M. Hendel (sic), l'Orphée de nos jours, m'a laissé à peine le temps d'écrire mon texte. J'ai vu avec stupeur tout un opéra parfaitement harmonisé et porté au dernier point de perfection en deux semaines ! Que mon travail hâtif trouve donc grâce à tes yeux et s'il ne mérite pas tes éloges, ne lui refuse pas du moins ta pitié ou plutôt ta justice, eu égard au peu de temps dont j'ai pu disposer pour le terminer. » Ces paroles de Rossi furent rele-

vées dans le Spectator par Addison, qui voulut tourner en ridicule « le nouvel Orphée » qu'il appelle Mynherr HendeL — Nous reviendrons tout à l'heure à Addison.

L'épisode a été traité par Hill de la manière suivante : Rinaldo est le fiancé d'Almirena, fille de Godfroy de Bouillon, chef des croisés. D'autre part Argant, roi de Jérusalem, est soumis à Armide. Celle-ci fait enlever Almirena par Argant; elle entraîne Rinaldo dans son royaume enchanté et s'éprend de lui, comme Argant d'Almirena. Grâce à un astrologue, Godefroy et Eustache apprennent ce qui se passe et arrivent en libérateurs dans le palais d'Armide. Bref, Argant et Armide vaincus sont condamnés à se convertir au christianisme ou à subir le dernier supplice. Il va de soi que les fiancés se retrouvent et s'épousent.

La musique de cet opéra, d'un genre absolument nouveau pour Londres, causa l'étonnement et l'admiration des Anglais. C'est qu'en effet tout y est remarquable. Nous signalerons en première ligne l'air Cara sposa qui est une merveille et peut lutter de sentiment avec l'admirable Lascia cKio pianga, lequel, ainsi que nous l'avons dit, constituait d'abord une sarabande. Handel la refondit pour en faire la délicieuse élégie que tout le monde connaît et que l'on ne se lassera jamais d'entendre. La mise en scène fut splendide. Il vint s'y mêler un détail inattendu qui amusa beaucoup le public. On

avait décidé que Ton peuplerait d'oiseaux vivants les jardins d'Armide, ce qui était une des idées réformatrices de Hill ; mais à cause de la rigueur de la saison, il n'avait été possible d'attraper que des moineaux qui, dès que le rideau fut levé s'envolèrent dans la salle en piaillant et en s'accrochant où ils le pouvaient. — Heureusement le désordre provoqué par ce risible incident fut bientôt calmé. — Pour cette scène des jardins, Handel avait écrit une petite symphonie exécutée par deux flûtes, une violetta (petite viole) comme basse, et un piccolo (petite flûte); cette symphoniette est vraiment curieuse. Un autre air, // tricerbero, acquit une telle popularité, que l'on en fît une chanson à boire et que pendant des années on l'entonna dans les occasions joyeuses.

Addison ne fît pas partie des admirateurs de Rinaldo. Il protesta, dans le Spectator, contre une partition qui avait pu être terminée en quinze jours et plaisanta beaucoup sur les « pierrots » dont on s'était servi pour en augmenter le charme. « Il n'est pas besoin de beaucoup de bon sens, dit-il, pourvoir le ridietrte de cette monstrueuse pratique !» — Et pourquoi cette grande colère? Parce que, en 1707, Addison avait produit à Drury Lane une Rosamund en anglais, que Thomas Clayton mit en musique et qui tomba à plat. Or, Addison souffrait encore des blessures mal cicatrisées de Rosamund, et Richard Steele, son associé, voyait devant lui une perte

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certaine si le public se portait à Haymarket et refusait de venir à ses concerts de York-Buildings. Dans le Spectator du 26 décembre 1711 et du 18 janvier 1712, deux articles signés par Clayton, Haym et Dieupart, mais inspirés par Steele, invitaient le public à soutenir par ses souscriptions les concerts « nationaux » de York-Buildings. Leur but principal, en opposant des œuvres anglaises aux opéras italiens, était de faire échec à Rinaldo; mais ils perdirent leurs peines; le public continua de courir à l'opéra de Handel et déserta complètement la salle de York-Buildings.

Rinaldo fit une impression immense sur les Anglais. S'il est vrai que Walsh, l'éditeur de musique, par la vente d'un simple recueil de soixante-cinq pages, intitulé Songs in the opéra of Rinaldo compos'd by M. flendel, réalisa un bénéfice de 1,500 liures (38,000 francs), on peut se faire une idée de l'accueil que reçut le premier opéra italoanglais de Handel. On le donna quinze fois de suite, sans intermittence jusqu'à la fin de la saison, qui se termina le 2 juin, et l'on ne jouait que deux fois par semaine. Le rôle de Rinaldo fut créé par le fameux contraltiste Nicolini; celui d'Almirena, par Isabelle Girardeau. Bien que cette artiste ait dû avoir quelque importance, on n'a que peu de renseignements sur elle ; à en croire Burney, elle serait identique avec Isabelle Galliari, citée par Quadrio , Vénitienne qui, entre 1700 et 1720, appartint aux bonnes cantatrices

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de l'époque1. Après son mariage avec un Français, elle aurait changé de nom.

Argant, comme nous l'avons dit, fut chanté par Boschi, la meilleure basse de son temps. On reprit Rinaldo à Londres dans chacune des cinq années qui suivirent sa première audition, et lorsque Nicolini quitta l'Angleterre en d712, il emporta la partition, qu'il fit exécuter à Naples en 1718. Hambourg vit aussi la représentation de cet opéra en 1715. Hândel avait laissé en cette ville une grande réputation, et beaucoup de ses opéras y furent donnés, soit en italien, soit traduits en allemand 2.

Nous venons de voir que Walsh, l'éditeur, avait gagné une somme énorme avec les airs de Rinaldo; aussi Hàndel, spirituel jusqu'au bout des ongles, lui dit : « Mon cher monsieur, comme il est juste que

i. Storia e Ragione, etc. T. III; c. n; p. 536* 2. Mattheson nous apprend que Amadigi fut représenté à Hambourg, sous le titre (¥0?nana, en 1717 ; Agrippina en 1718; Radamisto, sous le titre de Zenobia, en 1721; Muzio. et Floridante, en 1728 ; Tamerlano, Guilio Cesare et Ottone en 1725; Ricardo en 1729; Admeto en 1730; Rodelinda en 1734, et Poro, sous le titre de Çleofide, en 1732. Burney parle d'une Judith, oratario de Hândel, exécuté aussi à Hambourg en 1732. Judith n'était pas un oratorio, mais son opéra de Lothario sous un autre nom.

nous soyons sur un pied d'égalité, vous composerez le prochain opéra et moi je le vendrai. »

Les succès de Hândel comme claveciniste ne furent pas moindres que ceux du compositeur. Il jouait souvent des solos au théâtre. Dans l'édition de Rinaldo, à l'air d'Armide Vo far guerra, on lit ces mots : With the harpsichord pièce performed by M. Hendel (avec le morceau de clavecin exécuté par M. Hendel). — Une représentation du Teseo est annoncée pour le 16 mai 1713, « au bénéfice de M. Hendel, avec une fantaisie pour le clavecin ». — Il se fît entendre aussi chez Thomas Britton, lequel mérite une mention particulière en raison de la célébrité dont il jouit de son temps.

Britton {Thomas) appartenait à la basse classe et gagnait sa vie en vendant du petit charbon, qu'il colportait dans un sac, sur son dos, à travers les rues de la ville. — « Voyez », disaient les gens du peuple en l'entendant crier son small-coal, « voici le célèbre marchand de petit charbon ! » — Il habitait près Glerkenwell-Green, quartier de la ville que les personnes à la mode connaissaient à peine avant qu'il l'eût rendu illustre. On ne sait comment il parvint à jouer de la viole de gambe, mais il s'en acquittait avec tant détalent, qu'il réussit à grouper autour de lui un cercle d'amateurs, heureux d'exécuter sous sa direction de la musique concertée* Au début, ils amenèrent leurs amis à ces réunions; peu à peu, le cercle des auditeurs s'élargit et

le monde le plus distingué se fît un plaisir d'y assister.

Britton était locataire d'une grange qu'il avait divisée horizontalement en deux parties. Celle du rez-de-chaussée était occupée par son magasin de charbon et l'étage supérieur offrait une chambre étroite et longue où l'on pouvait à peine se tenir debout, et où, après avoir gravi sans encombre un petit escalier aussi raide que sombre, le visiteur ne trouvait de commodité d'aucune sorte. C'est dans cette chambre que les premiers concerts privés eurent lieu en Angleterre et que la musique instrumentale fut jouée régulièrement. C'est là que, de 1678 à 1714 (année de la mort de Britton), soit trente six ans, le marchand ambulant de petit charbon reçut hebdomadairement le monde élégant de Londres, et toujours gratuitement. C'est chez lui qu'il fallait aller si l'on voulait entendre de la bonne musique et les productions artistiques les plus nouvelles. Une telle situation ne laisse pas d'être fort curieuse et cette vogue bizarre et persistante, dans une salle incommode et dans un quartier peu recommandable, est vraiment inexplicable. La duchesse de Queensbury, l'une des plus grandes dames et des beautés les plus célèbres de la cour, assistait régulièrement aux soirées musicales de Thomas Britton. Tous les artistes nouvellement arrivés à Londres tenaient à se produire chez lui. Dubourg, le violoniste, que nous connaîtrons mieux par la suite, s'y fît entendre à

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l'âge de neuf ans. Pepusch et Hândel y tinrent le clavecin ou l'orgue. Hawkins mentionne comme une preuve de la grande considération acquise par Britton qu'on le qualifiait de « Sir » et que bien des personnes, stupéfaites qu'un homme de cette classe et faisant un si petit commerce ait pu parvenir à se faire appeler « Sir », le traitaient de magicien, de sorcier, d'athée et de jésuite. Le marchand de petit charbon devait, en effet, être un peu sorcier; car, dans sa position plus que modeste, il sut former une superbe collection de vieux manuscrits dont il avait la passion et dont le catalogue a été imprimé après son décès, en septembre 1714. — Il laissa aussi des instruments de musique et, entre autres, un clavecin et un « orgue de chambre ». — Woolaston a peint deux portraits de son ami Britton, et Hawkins en a reproduit un dans son Histoire de la musique. Cet homme étrange est représenté coiffé d'un chapeau mou, portant une blouse, avec une cravate tordue comme une corde. Thomas Britton eut beaucoup d'amis et pas un ennemi ! De combien d'hommes en pourrait-on dire autant?

Après plusieurs mois passés fort agréablement à Londres, le jeune maître de chapelle de la cour de Hanovre comprit qu'il était temps de retourner à son poste. Du reste, la saison théâtrale était passée. La reine Anne, dans son audience de congé, lui fît promettre de revenir en Angleterre dès qu'il en

aurait obtenu la permission de son souverain. Avant de partir, Hàndel pria son compatriote, Andréas Roner, maître de musique établi à Londres, de le tenir au courant de ce qui se passerait d'intéressant pour lui dans la capitale de l'Angleterre. La correspondance de John Hughes, le poète, fournit les deux lettres suivantes écrites en français, qui trouvent naturellement place ici : *

ANDREAS RONER A M. HUGHES.

Ce mardi, 31 juillet 1711.

Monsieur,

Ayant reçu ce matin une lettre de M. Hendel, j'ai cru ne devoir pas manquer à vous en communiquer aussitôt un extrait qui vous regarde et qui est une réponse au compliment dont vous m'avez bien voulu charger. Je lui écrirai vendredi prochaine (sic), ainsi, vous n'aurez s'il vous plaît qu'à m'envoyer ce que vous aurez destiné pour lui; et je puis, monsieur, vous assurer que si l'honneur de votre souvenir lui fait un sensible plaisir, je n'en sens pas moins par le moyen que j'aurai par là de faciliter votre correspondance et de vous donner une preuve de la considération extrême avec laquelle j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

À. RONER.

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