LONDRES ET CANNONS
Dans le courant de 1712, Hàndel toucha pour la seconde fois le sol anglais et, vers la fin de novembre, son nom reparut dans les journaux qui annoncèrent son nouvel opéra Pastor fido (le fidèle berger). Le théâtre italien était alors dirigé par Mac Owen Swiny.
Nous aurons désormais pour fil conducteur un opuscule1, qui, bien que peu détaillé, nous renseignera exactement sur Topera italien de Londres. C'est le Mémorandum d'un contemporain, de Francis Colman, grand amateur de spectacles, plus tard consul d'Angleterre à Livourne (Italie), que nous verrons
1. The Opéra Register from 1712 to 1734, by F. Colman, consul at Leghom, in-4°. British Muséum.
en correspondance avec Hândel et qui a cité brièvement, mais fort exactement, les représentations données de 1712 à 1734. Le manuscrit commence par le Pastor fido et voici comment il s'exprime : « Le théâtre a ouvert le 26 novembre 1712 par un nouvel opéra pastoral, le Pastor fido. La musique est de mister Hàndel. Les rôles étaient tenus par les chanteurs suivants : signor cavalière Valeriano Pellegrini, pour la première fois à ce théâtre ; signor Valentini Urbani, revenu d'Italie; signora Pilotta Schiavonetti ; signora Margarita de l'Epine; miss Barbier; M. Leveridge. Tous chantaient en italien. »
Rossi, le librettiste de Rinaldo, avait écrit le texte du Pastor fido; mais tout ayant été conduit avec trop de précipitation, la pièce ne réussit pas. « Les décors, dit Golman, représentaient un pays arcadien; les costumes étaient vieux et l'opéra trop court. » — Ajoutons que Valentini ne pouvait passer pour un chanteur de premier ordre et que le chevalier Valeriano n'était pas de taille à faire oublier le chevalier Nicolini.
Il ne faudrait pas, malgré cet insuccès, croire que la musique du Pastor fido ait été sans valeur. La partition contient, au contraire, des beautés sans nombre que la faiblesse de l'exécution ne fit sans doute pas ressortir et dont Hândel se servit plus tard pour une élaboration nouvelle de cet ouvrage, auquel il ajouta des chœurs. Nous y reviendrons. L'ancien manuscrit porte comme conclusion : Fine
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delVatto terzo, G. F. H. Londres ce 24 d'octobr v. st. 1742. V. st. signifie « vieux style », c'est-à-dire que jusqu'en 1752, où les Anglais adoptèrent le calendrier grégorien, les dates anglaises étaient en retard de onze jours sur les nôtres. Donc, d'après le calendrier romain, Hândel termina le Pastor fido le 4 novembre.
Passons maintenant à Theseus (Thésée), opéra que Hândel compléta dans les dernières semaines avant Noël et qu'il a ainsi apostille : Fine del drama G.-F.-H., à Londres, ce 19 décembre 1712. La première représentation eut lieu le 10 janvier suivant. Golman dit à ce propos : «M. 0. Swiny, le directeur du théâtre, avait préparé un nouvel opéra héroïque. Tous les costumes étaient neufs et plus riches que pour le dernier, avec quatre scènes nouvelles, d'autres décors et machines. Cet opéra, nommé Thésée, fut mis en musique par M. Hândel, maestro di capella di S. A. E . d'Hanovre. Quand l'opéra fut prêt à être joué, M. Swiny proposa une souscription pour six soirées, qu'il ne réussit pas à faire couvrir. Il délivra alors des billets personnels à une demi-guinée (12 fr. 50) pour les loges et le parterre. La salle fut comble; mais après deux représentations, M. Swiny disparut, laissant impayés chanteurs et costumes. Les acteurs, un moment désorientés, finirent par s'entendre et convinrent de continuer les représentations pour leur compte et de partager entre eux la recette. » Thésée
sée fut ainsi donné encore plusieurs fois aux prix ordinaires et attira du monde. Hândel compta parmi les victimes de Swiny et, pour le dédommager, on donna le 15 mai, à son bénéfice, la dernière représentation de la saison. L'annonce portait ces mots : « For M. Handel, ivith an entertainment for the harpsicord. » Haym, auteur du poème de Thésée, le dédia au comte Burlington, noble ami de l'art et des artistes, chez lequel Hàndel demeura plusieurs années.
La musique, composée en très peu de temps, révéla une fois de plus l'inépuisable fécondité de son auteur. L'ouverture, en trois mouvements, est assez développée; le troisième est confié surtout aux hautbois, bassons, hautes-contres et tailles, mais les cors manquent encore partout. Des combinaisons instrumentales qui nous paraissent ordinaires aujourd'hui, parce qu'on les a beaucoup employées depuis, semblèrent neuves et hardies aux auditeurs de 1713.
Quand on examine les œuvres qu'écrivit encore Handel en cette saison (1712-1713), on tient le Pastor fido et Thésée pour des productions secondaires. Un moment il laissa de côté la scène italienne pour
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se mettre à une œuvre plus sérieuse et purement anglaise. En tous lieux le sujet de conversation presque unique roulait sur la conclusion prochaine de la paix et l'arrivée aux affaires d'un ministère tory. Voulant participer aux solennités qui seraient infailliblement célébrées à cette occasion, Hàndel entreprit la composition d'un Te Deum, qu'il termina le 14 janvier 1713. Mais une difficulté presque insurmontable se présentait : pourrait-il le faire entendre? Là était la question, car malgré l'incapacité notoire des compositeurs anglais, les lois du royaume ne permettaient pas à un étranger d'écrire et encore moins de faire exécuter de la musique religieuse dans les chapelles royales ni dans les églises du royaume, et aucun changement ne pouvait être apporté à cette ridicule disposition sans le consentement du Parlemeat. Les maîtres et docteurs en musique, tels que le docteur Turner, le docteur Croft, Goldwin, Isham, King, Eccles et autres, dont les noms comme les œuvres sont tombés dans un juste oubli, avaient seuls le droit d'appeler la bénédiction du ciel sur la tête du souverain, lors de sa fête, ou sur la nation dans les festivals publics et d'en recevoir l'honneur et le profit. Arbuthnot, dans unesatire1, railla cette sotte coutume. Conseillé par ses amis, Hàndel laissa de côté son Te Deum et
1. The Harmony in Uproar, dans les Miscellanious Works of Arbuthnot. 2 vol.
composa une ode pour le jour de naissance de la reine {Ode on Queen Anne s Birtkday), anniversaire qui tombait le 6 février 1713. Un conflit avec le maître de la chapelle royale fut ainsi évité et la reine Anne put acceter l'insigne flatterie qui faisait d'elle l'arbitre de la paix universelle. Cette ode produisit le meilleur effet sur la vanité de cette princesse, qui ne s'occupait de rien et voulait néanmoins être considérée comme la cause unique de tout ce qui arrivait d'heureux dans son royaume.
L'auteur des paroles de cette ode est resté inconnu. « Béni soit le jour de naissance de la reine Anne, qui a donné au [monde une paix durable, » telle est la pensée qui se reproduit dans six chœurs d'une accentuation toujours nouvelle et pénétrante. C'est une conception extrêmement remarquable, mais qui n'était que le prélude du sublime Te Beum, déjà terminé. Il est certain — bien que le fait ne soit relaté nulle part — que l'ode fut exécutée devant la reine au palais de Saint-James. Le même jour, la reine chargea Hàndel de composer un Te Beum et un Jubilate pour la prochaine célébration officielle de la paix d'Utrecht. Nous touchons ici à une œuvre qui a eu, non seulement plus de gloire que toutes celles écrites jusqu'ici, mais encore qui s'est le plus généralement répandue. Elle s'est soutenue même à côté du fameux Te Beum de Bettingen et a su conserver sa prépondérance.
L'original du Te Beum d'Utrecht (en ré) porte
cette apostille : S. D. G. Londres ce 14 de janvier v. st. 1712, mais on ne l'exécuta qu'à la fin de mars 1713, après la signature de la paix. Hàndel a certainement pris pour modèle le Te Deum et le Jubilate de Henri Purcell (1658-1695), produit vingt ans plus tôt, pour la fête de sainte Cécile, par cet artiste, le plus célèbre de tous les compositeurs anglais j ; mais Hàndel a donné à son travail un bien autre développement que Purcell au sien. Certes, le Te Deum de Purcell est majestueux et justement célèbre ; celui de Hàndel est plus grand et plus idéal. Purcell eut du génie, mais Hàndel le dépasse de cent coudées.
La succession rapide des pensées et leur opposition continue rendent cette production facilement compréhensible aux oreilles les moins exercées. Le prélude fugué qui sert de début se rattache au chant par un appel de trompettes d'un effet magistral. Le chœur à quatre voix est formé d'imitations libres et de marches harmoniques ; il est terminé par une double fugue admirablement conduite malgré son peu d'étendue. Les chœurs sont à quatre, cinq, six et sept voix.
Pour la fête de la paix, Hàndel écrivit encore un Jubilate : c'est une de ses créations les plus considérables. Dans ses parties principales, ce Jubilate
1. Te Deum and Jubilate for voices and instruments, made for Sfc Gaecilia's day, 1694, by the late M. Henry Purcell. London, 1697 ; fol.
est l'introduction du Te Deum, au premier chœur duquel il conduit. Il a été composé quelques semaines , et peut-être quelques mois, après le Te Deum. Le manuscrit porte S. D. G. — G.-F. Hendel, et le reste manque, le relieur ayant rogné la date. Du millésime 1713, le 3 seul est reconnaissable. Il est pour voix d'enfants et d'hommes. Les femmes, qui étaient déjà admises à chanter dans les églises de Hambourg, n'avaient pas encore en Angleterre ce privilège qu'on ne leur concéda que beaucoup plus tard.
La reine avait fixé le 7 juillet 1713 pour la célébration publique, ainsi que l'annonce le Post Boy, journal de Londres, du 2 juillet. Sa Majesté voulait se rendre à Saint-Paul assistée du Parlement ; mais ayant été indisposée le 4, elle fît savoir par le même journal « qu'elle n'irait pas à Saint-Paul, comme elle en avait eu l'intention et que de Windsor elle se rendrait à Saint-James pour remercier Dieu du bienfait de la paix ». — Le Te Deum et le Jubilate furent chantés encore une fois dans la chapelle royale, et la reine, en témoignage de sa satisfaction, alloua au compositeur une pension annuelle et viagère de 200 livres (5,000 francs), bien qu'il fût au service de la cour de Hanovre1. En écrivant ce Te Deum en l'honneur de la paix d'Utrecht, désavantageuse pour les princes allemands et surtout pour