Life ofHandely p
grirent au point qu'après une lettre virulente écrite par elle à l'électeur, la femme de ce dernier, la princesse Sophie, mourut subitement le 28 mai (7 juin) 1714, frappée d'apoplexie. Cette mort plongea dans la désolation toute la maison de Hanovre, qui voyait s'évanouir de plus en plus l'espoir du trône anglais pour elle. Les Jacobites se frottaient les mains et poursuivaient leurs intrigues, mais sans plan arrêté, sans union, ni direction. Se flattant de voir bientôt la réalisation de leurs vœux, ils redoublaient d'efforts pour être prêts à tout événement. Mais le sort opéra plus vite qu'eux et bouleversa leurs machinations au moment où ils croyaient n'avoir plus qu'à tendre la main pour saisir le pouvoir. Pendant que les partisans du prétendant se leurraient de l'espoir que la reine vivrait encore au moins une année, elle expira tout à coup le matin du 1er août, deux mois seulement après l'électrice. A quatre heures de l'après-midi, George de Brunswick-Hanovre était proclamé roi d'Angleterre par le Parlement, et les Jacobites, déconcertés et découragés par la soudaineté de la catastrophe, ne purent rien faire pour empêcher la foule, curieuse et avide de nouveauté, d'acclamer le nouveau roi et de crier : « Vive George Ier! » — Le 18 septembre, George débarqua à Greenwich et, le 20, il fît son entrée dans Londres. « Ce fut un bien beau jour, » dit le whig Colman. Le roi ne fut couronné à Westminster que le 20 octobre. Les théâtres, fermés à cause du deuil de la
reine Anne, se rouvrirent; mais Hândel se tint silencieux et n'osa pas paraître à la cour, bien qu'on le laissât tranquille et libre. Ce qui indisposait surtout George contre son maître de chapelle, c'était le Te Deum pour la paix d'Utrecht, qu'il considérait comme un manque d'égards envers lui, attendu que Hândel avait bien dû savoir que cette paix n'était pas favorable pour les princes protestants de l'Allemagne.
Aussitôt la réouverture du théâtre italien, on reprit Rinaldo qui fut joué dix fois de suite. Avec Nicolini et d'autres artistes d'élite, on obtint des exécutions excellentes et des représentations pleines de faste. Des membres de la famille royale assistèrent presque chaque soir à l'Opéra, entre autres le prince et la princesse de Galles — les futurs George II et reine Caroline — qui écoutèrent avec plaisir la célèbre composition de Hândel et le virent même la diriger au clavecin. Heidegger, qui avait pris l'administration du théâtre, lit une campagne fructueuse, pendant laquelle Hândel monta son nouvel ouvrage intitulé Amadigi (Amadis).
Amadis eut un sort plus heureux que Thésée et réussit complètement. La texture de cet opéra est plus claire que celle de Rinaldo. Dans l'air de Melina : Ah/ spietato e non ti muove, la voix et le hautbois dialoguent et sont soutenus par le quatuor des cordes. C'est un morceau de toute beauté, qui permet de voir comment, à chaque pas nouveau,
Hàndel entrait plus avant dans l'expression des passions humaines. « L'opéra d'Amadis, dit Burney1, est une production où il y a plus d'invention, de variété et de bonne composition que dans tout autre drame musical de Hândel, que j'ai soigneusement et critiquement examiné. »
Cependant, la mésintelligence qui régnait entre Hândel et la cour n'était pas encore aplanie, du moins de la part du roi, car la princesse Caroline le recevait fort bien. Cela ne pouvait durer. Son incomparable talent, l'amour du roi pour la musique et la bonne réception que lui faisaient les grands, devaient amener une réconciliation. Elle arriva, grâce au baron de Kielmannsegge et au comte Burlington, qui conçurent un plan dont la réussite conduisit au résultat désiré. Le roi s'étant proposé de faire une promenade sur la Tamise, Hândel dut préparer de la musique symphonique pour charmer les oreilles de Sa Majesté pendant cette partie de plaisir, et suivre l'embarcation royale dans un bateau qui le porterait, lui et ses musiciens. Le compositeur se mit aussitôt à l'œuvre et écrivit les vingt-cinq petites pièces de musique concertée, connues sous le nom de Watermusic (musique nautique). L'orchestre consistait en quatre violons, une viole, un violoncelle, une contrebasse, deux hautbois, deux bassons, deux cors, deux flageolets, une
i. History. IV, 235.
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flûte et une trompette, conduits par Hândel qui, pour cette fois, reprit le violon. Ce divertissement eut lieu le 22 août 1715. La supplique musicale fît au roi un plaisir d'autant plus grand qu'il était inattendu. Il voulut savoir le nom de celui qui l'avait préparée, quoiqu'il eût bien reconnu le style de son maître de chapelle récalcitrant. Kielmannsegge présenta alors le délinquant qui arriva tout contrit, en implorant le pardon de son maître, l'assurant de tout son dévouement et le suppliant de lui rendre sa faveur. Le roi se laissa toucher ; il pardonna les torts de Hândel, loua sa musique, lui rendit son traitement qu'on ne lui avait pas payé pendant son absence de Hanovre et confirma la pension de 200 livres que lui avait accordée la reine Anne. Sa première invitation aux concerts de la cour fut obtenue par le célèbre violoniste Geminiani, d'accord également avec Kielmannsegge. Geminiani — l'un des meilleurs élèves de Gorelli — qui devait jouer ses concertos de violon devant la famille royale, déclara que ses sonates perdraient une grande partie de leurs effets si elles n'étaient accompagnées d'une façon supérieure dont Hândel seul était capable* George Ier, auquel on soumit la demande de Geminiani, donna son consentement, et depuis lors Hândel fut de tous les concerts de la cour, dont il ne tarda pas à recevoir la direction. Après qu'il eut été pendant quelque temps maître de musique des filles du prince de Galles, la princesse Caroline
lui alloua une nouvelle pension de 200 livres, en sorte que son traitement annuel montait à 600 livres (15,000 francs).
L'excursion nautique qui vient d'être mentionnée fut une vraie fête. Peller Malcolm1 en a donné ce récit : « 22 août 1715. — Le roi, le prince et la princesse de Galles, suivis d'une grande partie de la noblesse, allèrent en barques, avec de la musique, de White-hallàLimehouse. Quand le groupe royal revint dans la soirée, les capitaines de la flotte suspendirent des lanternes vénitiennes dans les agrès de leurs navires, et les maisons des deux côtés de la rivière s'illuminèrent spontanément. D'innombrables bateaux remplis de spectateurs suivaient les embarcations royales et les canons tonnèrent sans interruption jusque fort avant dans la nuit. »
Lorsque les affaires publiques eurent été à peu près réglées, George Ier désira revoir son pays natal, et malgré la difficulté de la situation politique, malgré les objections de son ministère, il partit pour Hanovre le 9 juillet 1716, emmenant avec lui une suite nombreuse, dont fit partie Hàndel. Il y avait juste quatre ans que ce dernier était venu pour la seconde fois en Angleterre, où il écrivit deux œuvres diverses de grande importance : le Te Deum d'Utrecht et Amadis. Sauf quelques ennuis
i. Anecdotes of the Manners and Customs of London during the Eighteenth Century. 2 vol. in-8°. London, 1811. T. II, p. 145.
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passagers, il avait joui de tous les agréments de la vie et s'était vu admis, comme artiste et comme homme, dans la société anglaise.
Le séjour de quelques mois que fît Hàndel dans sa patrie le remit en contact avec la musique allemande. Nous voulons parler de sa Passion, sur des vers du conseiller aulique et poète Brokes {Barthold- Henry), de Hambourg (1680-1747). Ce texte avait déjà été mis en musique par Keiser et par Telemann; Hândel put donc, durant l'été de 1716, entendre l'œuvre de son devancier de Hambourg et celle de l'ami de sa jeunesse. A son tour, il voulut illustrer la poésie de Brokes.
Son manuscrit n'a pas été conservé ; mais en sus de deux copies qui proviennent de sa succession et que possède le Buckingham Palace, il y en a deux autres dans la bibliothèque de Berlin, dont une a été écrite, au moins pour moitié, par le célèbre J.-S. Bach, et porte cette inscription : Oratorium Passionale. Pœsia di Brocks et musica di Hendel. Ce n'est pas une de ses meilleures productions ; loin de là ! On y rencontre certainement de belles pages, mais l'ensemble diffère complètement, comme style, de ses compositions similaires subsé-
quentes ; on y sent à chaque page l'influence de Keiser et de Steffani, dont il n'avait pas encore su se défaire.
En 1713, Mattheson avait publié son premier ouvrage didactique sur la musique : Bas neu erœffnete Orchestre (l'Orchestre nouvellement ouvert), qui fut généralement bien accueilli ; mais ses attaques sans mesure contre ceux qui ne pensaient pas comme lui provoquèrent des représailles. Bûttstedt, organiste àErfurt, rompit plusieurs lances contre lui. En 1717, Mattheson lui répondit à sa façon dans le Beschûtzte Orchestre (l'Orchestre protégé), qu'il dédia aux musiciens allemands les plus distingués et particulièrement « à M. George- Frideric Handel, maître de chapelle de S. M. le roi de la Grande-Bretagne et électeur de Brunswick- Lùnebourg», qu'il pria de lui faire connaître son opinion sur le point en discussion. Il s'agissait de décider si l'ancienne solmisation par les hexacordes et les nuances1 était préférable à la nouvelle, qui se distinguait par l'introduction de la syllabe si à la place du Triton, que rejetait la vieille méthode. Handel répondit à la demande de Mattheson en lui envoyant de Londres, le 24 février 1719, la lettre suivante, rédigée en français :
{, Voyez Histoire de la notation musicale depuis ses origine*) par Ernest David et Mathis Lussy. 4<>, Paris, 1882 ; p. 89.
GEORGE-FRïDERIC HANDFL 00
Monsieur,
Par la lettre que je viens de recevoir de voire part, datée du 21 courant, je me vois pressé si obligeamment de vous satisfaire plus particulièrement que je n'ai fait dans mes précédentes sur les deux points en question, que je ne puis me dispenser de déclarer que mon opinion se trouve généralement conforme à ce que vous avez si bien déduit et prouvé dans votre livre touchant la solmisation et les modes grecs. La question ce me semble se réduit à ceci : si l'on doit préférer une méthode aisée et des plus parfaites à une autre qui est accompagnée de grandes difficultés, capables non seulement de dégoûter les élèves dans la musique, mais aussi de leur faire consumer un temps prétieux (sic) qu'on peut employer beaucoup mieux à approfondir cet art et à cultiver son génie? Ce n'est pas que je veuille avancer qu'on ne peut tirer aucune utilité de la solmisation ; mais comme on peut acquérir les mêmes connaissances en bien moins de temps par la méthode dont on se sert à présent avec tant de succès, je ne vois pas pourquoi on ne doive opter le chemin qui conduit plus facilement et en moins de temps au but qu'on se propose. Quand (sic) aux modes grecs, je trouve, monsieur, que vous avez dit tout ce qu'on peut dire là-dessus. Leur connaissance est sans doute nécessaire à ceux qui veulent pratiquer et exécuter la musique ancienne qui a été composée suivant ces modes ; mais comme on s'est affranchi des bornes étroites de l'ancienne musique, je ne vois pas de quelle utilité les modes grecs puissent être pour la musique moderne.. Ce sont là, monsieur, mes sentiments ; vous m'obligerez de me faire sçavoir s'ils répondent à ce que vous désirez de moi.
Pour ce qui est du second point, vous pouvez juger
vous-même qu'il demande beaucoup de recueillement dont je ne suis pas le maître parmi les occupations pressantes que j'ai devers moi. Dès que j'en serai un peu débarrassé, je repasserai les époques principales que j'ai eues dans le cours de ma profession pour vous faire voir l'estime et la considération particulière avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
Monsieur, Votre très humble et obéissant serviteur,
A Londres, fév., 24, 1719.
« Je reçus, dit Mattheson1, cette belle lettre, qui contient autant de vérité que de raison, le 14 mars 1719 (d'après le nouveau calendrier) et j'y répondis avec plaisir le soir même. Nous y voyons l'accueil ingénu d'un des plus grands maîtres de chapelle du monde, qui, avec sa science musicale parfaite, a fait d'autres excellentes études [studio), possède en toute perfection diverses langues, et surtout l'italien, et sait fort bien comment il faut s'y prendre pour séparer l'or de ses scories. »
De Halle, Handel se rendit à Anspach, où il renouvela connaissance avec son ancien condisciple de l'Université, Jean-Christophe Smith, qui faisait en cette ville le commerce des laines. Smith se prit d'un tel enthousiasme pour Handel et sa musique, que, pour le suivre en Angleterre, il quitta tout :