‹ G.-F. HändelChapitre 82 sur 118 · Commémoration · texte numérisé non relu

Commémoration

travail auxiliaire que les doux soupirs de Corelli ou les sauvages effusions de Géminiani. Handel joue, plaisante avec l'orchestre et amène de nombreux effets inattendus dont ni Corelli, ni Géminiani n'eurent la moindre idée et dont, à la vérité, ils ne sentirent pas le besoin. En écrivant si longtemps pour l'Opéra, il est incontestable qu'il acquit plus d'expérience et de connaissance des effets musicaux que ces admirables violonistes ; en sorte que, si même leur génie eût été égal, cette circonstance seule lui aurait donné l'avantage. »

La promptitude avec laquelle Handel composait lui fit quelquefois écrire des choses sans valeur, indignes de lui, qu'il savait fort bien apprécier et dont il était le premier à se moquer, comme nous l'apprend l'anecdote suivante relatée dans une lettre de Th. Smith, petit-fils du Rd M. Fountayne1 : « Mon grand-père, à ce que Ton m'a raconté, était enthousiaste de musique et s'acquit l'amitié des artistes, notamment de Handel, qui venait le voir souvent et recherchait sa société. A l'époque où les Mary-le- Bone Garrfews étaient florissants, on y entendait souvent la belle musique de Handel et aussi celle du docteur Arne. Un soir que mon grand-père et Handel se promenaient dans le jardin à l'écart de la société, l'orchestre attaqua un morceau nouveau.

1. Thomas Smith. A topographical and historical accounl of the parish of Saint- Mary -le Bone. Londou, 1883. In-8°, 34-35.

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« Venez, M. Fountayne, dit le maître, asseyons-nous et écoutons ce que l'on joue; je voudrais savoir ce que vous en pensez. » Ils s'assirent donc, et au bout de quelque temps, le vieil ecclésiastique se tournant vers son compagnon, lui dit : « Cela ne vaut pas la peine d'être écouté; c'est de la pauvre musique. » « Vous avez raison, M. Fountayne, répartit Hândel; c'est en effet une pauvre production, et c'est bien ce que j'en pensai après l'avoir écrite. » Le vieillard interloqué voulut s'excuser, mais Hândel le rassura en ajoutant que la musique ne valait rien, qu'elle avait été composée avec trop de hâte, qu'il avait eu trop peu de temps à sa disposition et que l'appréciation était aussi juste que sincère. »

Hândel aimait beaucoup ces jardins publics où il voyait la foule s'ébattre joyeusement et applaudir à ses compositions, car pendant bien longtemps, dans les jardins du Vauxhall, de Mary-le-Bone et d'autres établissements du même genre, on ne voulut entendre d'autre musique que la sienne. Dans une copie écrite par le fils de Smith se trouve un morceau intitulé : Hompipe, composed for the concert (il Vauxhall, 1740, qui peut bien être le seul de su nature et n'avoir été composé que par complaisance pour l'homme qui lui avait fait élever une statue»

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Arrivons maintenant aux oratorios.

Comparé à Debora et à Atkalie, Saùl, dans sa structure interne, est plus conforme aux règles de l'art, plus solide, plus profond, plus oratorial, en un mot, dans son ensemble. Le poème et la musique, en d'autres termes le sujet et l'art, sont ici en harmonie intime. Cette œuvre de grand style historique occupe une position mixte entre les oratorios bibliques anciens et les plus récents.

L'ouverture (en ut majeur), la plus longue de toutes celles que Hândel a écrites, s'écarte par sa forme de ses autres productions instrumentales. C'était alors pour lui l'époque des concertos d'orgue et de musique d'orchestre ; c'est pourquoi il ouvrit Savl par une longue « symphonie » de quatre mouvements dans lesquels intervient l'orgue.

L'oratorio est divisé en trois parties ou actes, que l'on peut partager en scènes. Chacun connaît l'histoire de David et de Saùl ; il n'est donc pas besoin d'en expliquer le sujet. Tous les morceaux sont d'une beauté et d'une richesse incomparables ; les chœurs y sont traités comme Hândel savait le faire. Celui des filles d'Israël allant au-devant du vainqueur, est aussi simple que puissant. La musique exprime la joie et l'exultation ; toute solen-

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nité en est bannie, et les accents qui retentissent sont bien dans la corde populaire. Le chœur final de la première partie, Préserve him for the glory, est formé d'une fugue simple, dégagée, et d'assez grand développement. Ce morceau vocal, conçu d'après le modèle de ses fugues pour orgue ou clavecin, exprime parfaitement le sens du texte; c'est une production vraiment artistique, et non une sèche combinaison de formules qui mettent h l'épreuve la patience des connaisseurs.

La seconde partie débute par un chœur dont les quatre voix se meuvent en imitations canoniques traitées d'une façon vraiment étonnante. Le chœur 0 fatal conséquence of rage, dans lequel le peuple déplore la frénésie de Saùl, se partage en deux grandes moitiés dont Tune contraste musicalement avec l'autre, et dont les passages fugues sont d'une clarté merveilleuse.

Dans le troisième acte, se trouve l'incomparable marche funèbre, l'une des plus surprenantes beautés de cet oratorio où les beautés abondent. Hândel a fait là un tour de force avec la sûreté presque surhumaine de son sentiment musical ; il a écrit cette marche dans le mode majeur d'ut, annulant ainsi la théorie qui prétend que les airs funèbres ne peuvent et ne doivent être écrits qu'en mineur. Il a exprimé de la sorte « la consolation dans la douleur »; on dirait qu'il a voulu adoucir l'affliction et faire évanouir la tristesse, en laissant voir la pureté

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et l'infini du ciel. Or, ce n'est que par le mode majeur que Ton peut opérer le mélange du deuil et de la consolation, mais ajoutons aussi que, pour cela, il fallait être Handel. Le chœur final, Gird on thy sword, est presque au niveau de cette marche funèbre, et termine l'œuvre de la façon la plus magistrale.

Tout le rôle de David est superbe. Celui de Jonathan, qui a pour David une tendresse fraternelle, est aussi touchant dans la partition que dans le poème. Son air, Sin not, 0 king, est particulièrement émouvant dans sa simplicité. La scène entre le roi et la pythonisse d'Endor est une merveille d'invention. Le chœur, Welcome, welcome, mighty king, avec accompagnement de carillon, marquant chaque phase de la procession pendant que le roi jaloux se consume dans une rage impuissante, ne vieillira jamais; il est empreint d'une éternelle jeunesse. En force d'expression dramatique, Saûl surpasse certainement tous les ouvrages de Handel qui l'ont précédé.

La première audition de Saûl eut lieu le 16 janvier 1739. On le donna encore cinq fois jusqu'au 19 avril. Dès la seconde exécution (22 janvier), les journaux l'annoncèrent « avec plusieurs nouveaux concertos pour orgue ». Saûl fut repris souvent et toujours bien accueilli du public. Une amie de Handel, la spirituelle madame Delany, dans sa lettre du 1er mars 1750 à sa sœur, signale cet ora-

torio comme un des ouvrages qu'elle estime le plus1, et ajoute que, chaque fois qu'on l'exécutera convenablement, il sera universellement admiré ; et lors de la reprise, en 1745, un anonyme disait dans la Daily Gazette du 13 mars « que cette musique méritait d'être conservée rien qu'à cause de son étonnante puissance à soulager la douleur par la glorification de la douleur ».

Quatre jours à peine après que Hàndel eut mis la dernière main à Saûl, il commença son oratorio Israël in Egypt, qu'il termina en dix-neuf jours. La première exécution eut lieu le mercredi 4 avril 1739, « avec des concertos d'orgue et particulièrement un nouveau ». Les journaux du lendemain se taisent à ce sujet, mais l'un d'eux2 contient une notice assez bizarre. « La censure théâtrale, dit-il, étant devenue pour les auteurs presque aussi effrayante que le fut le tribunal de l'Inquisition pour les juifs et les hérétiques, les amis de la musique craignaient fort pour le nouvel oratorio donné à Haymarket. Les uns appréhendaient, non

sans raison, que le titre « d'Israël en Egypte » parût à la censure aussi offensant que celui de Libérateur du pays; mais l'autorisation de l'exécuter ayant été accordée, nous en concluons que M. Hàndel a certainement accompli un plus grand miracle

1. The Autobiography and Correspondence of Mary Granvtlle, Madame Delany. London, 1861-62. In-8°, 6 vol.

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