‹ G.-F. HändelChapitre 95 sur 118 · LONDRES · texte numérisé non relu

LONDRES

Hàndel semble avoir été un moment terrassé par cette deuxième faillite. N'était-il donc sorti à son honneur de la première que pour retomber plus bas avec la seconde? Devait-il, nouveau Sisyphe, rouler son rocher et le voir redescendre dans l'abîme au moment de toucher au succès? Ses ennemis auraientils la satisfaction de l'avoir vaincu, lui, le géant que rien n'était capable d'ébranler? Non, il n'en serait pas ainsi, et son caractère résolu, énergique, eut bientôt repris le dessus. Mais dans les premiers jours de sa déconfiture, le découragement s'empara de son âme, et entre Behhazzar (octobre 1744) et VOccasional Oratorio (commencement de 1746), on ne trouve rien de lui qu'un duo de chambre, non

GE0RGE-FR1DERIC HANDEL 297

publié, daté du 31 août 1745. Rare interruption dans une existence si laborieuse!

VOccasional Oratorio, que des écrivains mal informés ont déclaré n'être qu'un pastiche, est au contraire, au moins en grande partie, une œuvre originale. L'erreur provient de ce que Ton s'en est rapporté à M. Macfarren, qui le premier Fa propagée sans avoir examiné avec soin la partition. « Cet oratorio, dit-il1, semble avoir étéécritou plutôt compilé en grande hâte, étant principalement composé de morceaux à' Israël en Egypte et d'autres ouvrages de Handel. Il n'y a de nouveau que ce qui sert à relier entre elles ces sélections. » Gela n'est pas exact, et une analyse un peu attentive démontre que Y Oratorio occasionnel n'a emprunté que six morceaux, tant à Israël qu'à X Antienne du couronnement. Ces emprunts ont été utilisés dans la troisième partie et les deux premières sont entièrement originales. On dirait qu'après les avoir terminées, le compositeur, pressé d'en finir, a eu recours à Israël pour remplir son troisième acte. Il n'en est pas moins vrai que sur trente-sept airs, duos et chœurs dont se compose cette prétendue compilation, trente et un sont parfaitement nouveaux. Ce n'est pas là, certes, ce que l'on peut appeler un pastiche, et les nombreuses ratures que porte

1. Préface de l'édition de Judas Macchabée, pour la Saovd Harmonie Society >

298 GEORGE-FRIDERIG HANDEL

le manuscrit autographe démontrent le soin que le grand maître a mis à le parfaire.

On a dit aussi que VOccasional Oratorio a été composé pour célébrer les victoires remportées en Ecosse par les troupes de George II sur l'armée de Charles-Edouard, fils aîné du prétendant. Encore une erreur! C'est ce titre énigmatique qui a conduit à cette supposition. En outre, le poème dépourvu de sujet défini, est un mélange d'invocations, d'actions de grâces au Seigneur, d'hymnes à la liberté, qui ne sont pas, il est vrai, sans attache avec une semblable occasion ; mais rien n'y porte le caractère d'un chant de victoire, et chaque fois que l'œuvre a été annoncée aucune sorte d'allusion n'a été faite aux circonstances politiques que l'on dit avoir inspiré cette composition. Le motif est tout autre. Lors de la désastreuse saison de 1745, Hândel avait promis à ses souscripteurs de leur donner vingtquatre concerts. Forcé de les suspendre au seizième, il leur en devait encore huit et n'entendait pas se soustraire à cette dette. C'est pourquoi il mit en musique l'œuvre que nous examinons et lui donna le nom à' Oratorio occasionnel. Ainsi, le General Advertiser du 31 janvier 1746 annonçait : « Nous apprenons que M. Handel a l'intention de donner, pendant le carême prochain, plusieurs soirées musicales, les mercredis et vendredis, afin d'indemniser les souscripteurs de la saison dernière du nombre d'auditions qu'il n'a pu compléter. .A cet effet, il

prépare un Nouvel Oratorio occasionnel destinée être exécuté au théâtre royal de Govent Garden » ; et le 8 février suivant, le même journal disait :« Vendredi prochain, 14 février, on donnera au théâtre de Covent Garden un nouvel oratorio occasionnel avec un concerto d'orgue. Les souscripteurs de la saison dernière sont priés par M. Handel d'envoyer, le jour du concert, au contrôle du théâtre de Covent Garden, où il leur sera délivré gratis deux billets pour compléter le nombre d'auditions promises à la dernière saison. » Il nous semble que ces explications sont assez claires pour démontrer dans quel but Handel a composé Y Occasional Oratorio. Les deux billets gratuits ajoutés à celui remis précédemment aux souscripteurs équivalaient en réalité à neuf concerts, et comme Handel n'en devait que huit, il s'acquitta donc ainsi en principal et intérêts.

Il est incontestable, cependant, que la victoire remportée sur le fils du prétendant donna naissance à une œuvre musicale, mais non h YOratorio occasionnel. L'ouvrage qui vit le jour alors n'est autre que le rival du Messie, l'admirable Judas Macchabée, écrit en trente-deux jours (du 9 juillet au 11 avril 1746) et produit à Govent Garden le 1er avril, durant la saison de 1747. — C'est Frédéric, prince de Galles, qui commanda cet oratorio à Handel pour célébrer le retour de son frère, le duc de Cumberland, vainqueur de Charles-Edouard dans la déci-

sive bataille de Culloden, livrée le 16 avril 1746. Le compositeur désigna lui-même le sujet à Thomas Morell, qui avait déjà écrit pour lui le texte de plusieurs oratorios.

Les circonstances politiques, autant que la sublimité de la composition, valurent à Judas Macchabée un succès qui ne l'a jamais abandonné. Handel le fit exécuter en personne trente-huit fois, et à la trentième, la recette monta à 400 livres (10,000 fr.). Les juifs anglais contribuèrent à la popularité de Judas Macchabée, Trouvant en cet oratorio un des épisodes les plus beaux et les plus héroïques de leur histoire nationale, ils accoururent souvent l'entendre. C'est à juste titre qu'on le range à côté des plus grandes œuvres hândeliennes : — Israël, Samson et le -Messie.

Le célèbre chœur, See, the conquering hero cornes, n'appartenait pas dans l'origine à Judas Macchabée, mais à Josué, qui fut composé plus tard. Dans l'exemplaire du Judas de la collection Smith1 ce chœur est ajouté, preuve évidente qu'il n'en faisait pas partie d'abord. Il a été ;imprimé pour la première fois par Walsh dans l'édition de Josué parue un an après Judas. Dans Josué, il est adressé au jeune Othniel lorsqu'il revient après avoir conquis la ville de Débir. Handel l'en a retiré pour l'attri-

1. Fonds Schœlcher, dans la bibliothèque du Conservatoire de Paris.

G1ÔH6E-FRIDÉRJC HANDEL 301

buer à Judas Macchabée, où il est mieux à sa place et où il ne manque jamais d'exciter l'enthousiasme de l'auditoire.

Miss Hawkins ! rapporte une anecdote à l'authenticité de laquelle il est difficile de croire. « On raconte, dit-elle, qu'après avoir joué ce chœur à un ami qui vint le voir au moment où il le finissait, Handel lui demanda comment il le trouvait. L'autre répondit : « Pas aussi bien que certaines choses que » j'ai entendues de vous. — Je suis de votre avis, » reprit Handel, mais vous verrez qu'il deviendra plus » populaire que mes plus belles choses. » Selon miss Hawkins, ce serait à son père lui-même que le maître aurait fait cette réponse ; mais comme sir John n'en parle pas, nous n'acceptons cette anecdote que sous bénéfice d'inventaire. Handel, qui se jugeait mieux que personne, n'a certainement pas déprécié ce chœur, l'un des plus beaux qu'il ait écrits ; du reste, le public ne s'y trompe pas, et quand il s'éprend d'une production quelconque, c'est qu'elle le mérite, c'est qu'elle est d'une haute valeur.

Le nom de Handel reparut en 1747 au Théâtre Italien avec Lucius Verus, compilation faite avec des airs pris dans ses opéras ; mais nous ne la comprenons pas dans ses œuvres, attendu qu'elle ne contient pas une note originale. Nous ne croyons

Page 1