‹ G. K. Chesterton, ses idées et son caractèreChapitre 15 sur 76 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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dogmatisme s'appuie, dans le domaine de l'abstrait, sur la croyance à une vérité déterminée, sur de l'absolu logique et conceptuel ; par là, il s'oppose au relativisme et au pragmatisme, au volontarisme radical, à la doctrine du progrès pour le progrès ou de l'art pour l'art, tendances qui, n'étant pas spécifiées par l'idée, ne peuvent être qu'amorphes et inconsistantes. Dans le domaine des faits, ce dogmatisme s'appuie, non sur des lois invariables, mais sur des phénomènes contingents qui peuvent néanmoins être constants et uniformes. Il édifie là ce qu'on pourrait appeler une philosophie de l'arbi- I traire. — Faut-il, avant d'aller plus loin, apprécier cette philosophie, si l'on peut donner ce nom à la riante vision qui prend le monde pour un domaine de féerie ? On ose à peine infliger à cette pensée en fleur le dur contact des instruments de l'analyse critique. Mais il s'agit ici d'une donnée première à laquelle se suspendent d'innombrables conséquences, que nous verrons se dérouler à travers toute l'œuvre de Chesterton. Et lui-même se tiendrait offensé de notre réserve. Il insiste pour être traité en philosophe et nous avons vu qu'il nous invite, j'allais dire qu'il nous provoque, à la discussion d'idées. Nous ne pouvons donc nous y dérober tout à fait.

A tout prendre d'ailleurs, cette philosophie n'est pas si excentrique qu'elle le paraît. En dépit de son allure originale et hautement personnelle, de sa marche, disons mieux, de son vol, capricieux

comme celui d'un papillon ivre de soleil et de fnectar, on sent qu'un sûr instinct la guide et qu'elle est partie dans la bonne direction. Une idée solide en occupe le centre, lui donne du poids et de l'équilibre, c'est qu'originairement les choses n'existent et ne sont spécifiées qu'en vertu d'un acte de bon Lplaisir : conception qui appelle d'avance l'affirmation théologique à laquelle aboutira son auteur, et que saint Augustin exprime dans cette formule nerveuse : Cum volunlas... Creator is, conditœ rei ï cujusque nalura sit\ Le fatalisme est faux. Dans le monde des faits, la nécessité ne peut jamais être une explication dernière, parce qu'elle ne dit pas pourquoi ceci existe plutôt que cela, ni ce qui a décidé entre diverses réalisations ou directions possibles. Le déterminisme est, par définition, chose conditionnée : sa place dans la réalité ne saurait donc être que secondaire et subordonnée. Il n'est ,- jamais qu'une apparence de nécessité, une nécessité « hypothétique », car il doit dépendre, en dernière analyse, d'un arbitraire premier, disons mieux, d'un arbitraire perpétuel. En effet, le monde des faits ne porte pas, comme les évidences mathématiques ou logiques, le caractère de la nécessité. Si donc il s'offre à nous, à cet instant précis, dans la variété de ses caractères, avec le vert des feuilles, l'incarnat des roses et la blancheur de la neige, c'est sûrement que quelqu'un le veut actuellement

1. De Civitale, Dei, Lib. xxi, cap. 8, n" 2. Migne, P. L., t. xn, col. 721.

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ainsi, qui pourrait vouloir autrement. Crealoris volunlas, dit encore saint Augustin, reram nécessitas esl\ Tout est suspendu, à chaque seconde, au Fiat divin. Et si tout continue et se répète, c'est vraiment que Dieu dit à l'univers : « Encore ! »

Malheureusement, il advient qu'à force d'insister sur une idée et, pour ainsi dire, de l'étirer en des conclusions toujours plus décidées et plus paradoxales, notre poète finisse par en faire évanouir la substance solide : c'est du verre filé, mais tellement filé et dévidé en tant de festons, qu'il se casse. Très souvent, avec Chesterton, on part d'un point de vue juste et fort, pour se perdre en des fantaisies brillantes et fragiles : on goûte la valeur centrale de la pensée, mais on voit bien que sur ses franges d'or il faudrait rogner quelque chose. Par exemple, il est sain de railler le savant obtus, qui aperçoit la nature comme pétrifiée en des formes immuables, ainsi qu'une lave refroidie, qui identifie le cours

(normal des choses avec la nécessité. La philosophie des contes de fées a raison de se vanter d'être bien plus fine. Cependant cette coquetterie agressive l'empêche peut-être de l'être assez. Si son regard était plus posé, sans doute elle ne distinguerait pas seulement le fatal de l'arbitraire, mais elle apercevrait entre eux un milieu, un intermédiaire, qui

, est le naturel.

Assurément, Dieu peut créer ce qu'il veut. Mais,

1. De Genesi ad lilleram, Lib. VI, cap. 15, n° 26. Migne, P. L., t. XXXIV, col. 350.

supposé qu'il crée ceci et non cela, qu'il donne l'existence à telle essence plutôt qu'à telle autre, l'être réalisé, par le seul fait qu'il l'est, a des caractères, des aptitudes, des capacités propres. Une faculté d'agir d'une certaine manière et des exigences spéciales découlent de sa constitution même. La pierre, tant qu'elle reste pierre, n'est pas susceptible de voir ou de sentir, tandis que l'animal en est capable. Mais « de ces pierres Dieu peut susciter des enfants d'Abraham ». La verge d'Aaron deviendra serpent, si Dieu en décide ainsi ; mais, verge ou serpent, elle se comportera différemment. Les pommiers ne sont pas disposés naturellement / à porter des tulipes. Et quoique le philosophe du pays des fées ne voie pas d'inconvénient à ce que les oiseaux abandonnent la coutume de pondre, un oiseau qui ne serait plus ovipare ne serait plus un oiseau, mais quelque chose d'autre, une espèce animale nouvelle. Des transformations profondes auraient eu lieu dans son organisme, en fonction desquelles tout s'y serait modifié.

« Le savant dit : coupez la tige et la pomme tombera ; la sorcière dit : soufflez de la trompe et la tour tombera. » En dépit des allègres affirmations de Chesterton, il n'y a aucune parité entre les deux séries de faits. La section de la tige amène naturellement la chute de la pomme : l'une est le moyen normal de l'autre, et l'on voit, au moins en partie, comment ce moyen opère, car il ôte à la pomme son point d'appui. Tandis que le son de la trompe

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n'a aucune relation perceptible avec la chute de la tour, il peut en être l'occasion ; mais nous ne voyons pas qu'il en soit le moyen. Les phénomènes qui s'entre-suivent dans l'univers sont autre chose que les grains désenfilés d'un chapelet de caprices divins. Il y a entre eux des liens. Très souvent notre expérience constate une proportion entre l'antécédent et le conséquent ; le premier possède déjà la qualité que sa présence va faire apparaître chez le second : tout s'éclaire autour d'un objet lumineux, le papier flambe au contact du feu. Ou bien le conséquent présente une réplique en sens inverse des caractères de l'antécédent : sous une lame aiguisée s'ouvre dans le bois une fente de même taille ; la cire reproduit en bosse l'effigie que le cachet porte en creux. Pourquoi ces couples, ces séries de similitudes, si les premières ne commandent pas réellement celles qui suivent ? Ailleurs ces correspondances d'éléments pareils ne se montrent pas ainsi à nu, mais on constate un parallélisme exact entre la qualité, la masse, la durée, les variations de l'antécédent et celles du conséquent. Et

1 enfin, nulle part on ne rencontre dans l'univers de phénomènes absolument neutres, c'est-à-dire dont la présence, l'absence ou le degré soient toujours

indifférents au milieu où ils se trouvent. Si le bon plaisir divin est seul en jeu, si la puissance suprême agit à elle toute seule, dans un isolement complet, sans employer aucun instrument fini, d'où vient qu'elle attend toujours pour s'exercer la présence

d'éléments proportionnés avec plus ou moins de rigueur aux effets qu'elle peut produire ? Pourquoi ne voit-on pas dans le train journalier du monde, les événements les plus disparates s'entre-suivre, et leur courbe dessiner les arabesques les plus fantaisistes, se hacher en soubresauts pareils au diagramme d'une température de fièvre ? Pourquoi n'importe quoi n'arrive-t-il pas après n'importe quoi ? Je ne parle pas encore ici de la répétition des phénomènes, mais de leur continuité entre eux. Considérés dans leur ensemble, ils ne paraissent se produire qu'après des préambules, des préfaces parfois fort longues et des préparations subtiles ; ils se prolongent et se fondent, pour ainsi dire, les uns dans les autres. Devant un tel spectacle, impossible de résister à la conclusion qui en jaillit : les éléments présents sont utilisés dans le résultat, ils ne restent pas neutres, inertes, sanè influence et sans action, cédant toute la place à l'omnipotence divine. Et quand nous les voyons réagir ainsi les uns sur les autres de façon constante et uniforme, comment nous défendre de penser qu'ils enferment des forces constantes, stables, déterminées à produire les mêmes effets ? Que si, dans certains cas comme celui de la pesanteur, la force qui agit reste mystérieuse, nous sommes cependant fondés, par l'analogie générale, à affirmer qu'elle existe. Cela est rationnel et non mystique. Ce n'est pas « la « science moderne » — à laquelle Chesterton en veut si fort — qui conclut ainsi ; c'est au contraire

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le bon sens vulgaire, le sens commun de l'humanité, que le même Chesterton prise si haut. Ce n'est pas quelque ambitieuse métaphysique allemande, c'est au contraire la vieille philosophie traditionnelle, humblement sensée et audacieusement réaliste, tout simplement celle delà, virias dormiiiva... Tandis que la conception, soi-disant populaire, de l'auteur à^Orlhodoxy, coïncide avec une bizarre métaphysique arabe, connue sous le nom barbare d' « occasionalisme », pour laquelle saint Thomas d'Aquin, malgré son imperturbable sérénité, a eu des mots durs: Haec posilio slulla est,- et conlrariatur diclis philosophorum et sanciorum.

De même, c'est un mérite philosophique appréciable d'avoir deviné que la liberté et la vie n'impliquent nullement des variations perpétuelles , d'avoir entrevu que, sous leurs formes les plus hautes, elles s'étalent au contraire en une plénitude

' immobile. Il est bien vrai aussi que la constance de l'ordre renforce, loin de l'atténuer, l'exigence d'une direction intelligente, et que ceux qui arguent de l'uniformité de la nature pour conclure qu'elle procède uniquement de causes aveugles, ne sont

f guère philosophes. Mais ici encore, de temps en temps, dans la griserie des passes d'armes éblouissantes, l'épée du champion de l'orthodoxie glisse et dévie de la juste direction. Qui prouve trop ne prouve rien. Or parfois les arguments de Chesterton semblent vouloir amener cette conclusion humoristique, que c'est la nature elle-même qui est

(libre et qui choisit de se répéter. Poésie, dira-t-on. fantaisie voltigeante qu'on gâte en voulant l'étreindre par une critique rigoureuse. D'accord, mais

Ipeut-être est-ce là précisément, sinon le défaut inévitable, du moins le danger perpétuel du genre choisi par Chesterton : la philosophie littéraire et humoristique. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'un constructeur intelligent et libre peut monter une machine aveugle, et que si la répétition invariée des mêmes effets ne prouve rien contre son intelligence à lui, elle peut être une raison de refuser cette qualité à la machine.

La vie n'implique pas essentiellement le changement, soit. Mais si les circonstances changent, la vie consciente, qui le remarque, changera aussi, pour s'y adapter. Par l'utilisation incessamment variée des moyens divers que le milieu lui fournit, elle poursuit son but personnel. Elle se fait toujours plus ou moins le centre du monde. L'élément inerte au contraire, submergé et roulé dans l'océan des mouvements cosmiques, se laisse faire : il subit passivement ce qui se passe et y réagit fatalement, uniformément, sans montrer jamais de préférences individuelles. Et l'ordonnateur de l'ensemble, qui ne s'intéresse pas à lui de façon spéciale, qui n'a pas construit le tout pour l'avantage privé de chaque pièce, n'a point égard à ces inconvénients particuliers. Or il y a dans le monde des parties mortes et des parties vives, des énergies clairvoyantes et des forces aveugles, et l'on peut dis-

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cerner les unes des autres. La pomme qui tombe ne choisit pas sa route, mais la fourmi sait fort bien tourner un obstacle et organiser des moyens efficaces pour charroyer un grain. Que l'ébullition dialectique ne nous empêche pas d'apercevoir ces évidences banales î Là où jamais aucun signe de conscience ou de vie n'apparaît, il n'j" a aucune raison de croire que la vie ou la conscience soient présentes. Le bon sens économise les explications ; il n'use pas de la plus haute quand la plus humble

t suffit... Mais après tout, libre à Chesterton de dire, sinon de penser, que le soleil a un goût personnel

- pour le lever matinal, ou même, à l'instar des vieilles mythologies, que c'est un gros animal vorace qui mange la lune tous les matins et la revomit tous les soirs. Je n'aurai pas l'intolérance et le mauvais goût de le déranger dans ces amuse-

I ments. Je me permettrai seulement de lui adresser une remarque d'ordre purement littéraire, sur le mélange un peu heurté des genres, qui se remarque ici, et une autre, d'ordre plutôt pratique, sur le dommage que subissent, dans l'esprit du lecteur, des arguments apologétiques, au milieu desquels éclatent de telles joyeusetés.

Jusqu'ici nous nous trouvons dans cette étude en face d'une antinomie. Nous avons constaté chez notre auteur deux attitudes fort diverses ; et les deux fragments de sa philosophie que nous con-

naissons n'ont pas l'air de se rejoindre. Il est temps de rechercher si quelque unité secrète ne règne pas entre ces diversités, si les morceaux, disjoints en apparence, ne s'emboîtent point par quelque côté.

Comment concilier l'intellectualisme rigide avec la fantaisie sans règle ? le culte de la raison, de l'idée, de l'abstraction, avec l'admission de données arbitraires ? Tout d'abord, avouons-le sans ambages : la conciliation parfaite et poussée jus-

^ qu'au détail est peut-être impossible. Il se produit, entre les idées de Chesterton, des équilibres instables, des mariages d'occasion et des divorces, dont l'explication n'est pas à chercher autre part

;. que dans les sautes d'humeur de l'écrjvain. L'ardeur de la dispute l'empêche de dessiner, d'une main froide, les contours de ses thèses ; le besoin de contredire triomphalement l'adversaire l'emporte au delà des limites, et sa pensée se fausse quelquefois par les extrémités. Sous le bénéfice de cette remarque, il est permis de chercher encore une solution d'ensemble aux antinomies indiquées. Ne nous y trompons pas. Le concept que vénère Chesterton est surtout celui qui enferme des éléments inaccessibles à la logique discursive : mystères de la révélation, données premières du sens commun. C'est cela d'abord qu'il veut défendre dans ses joutes intellectuelles éperdues. Il revendique les droits de la raison et même de l'abstraction ; mais la raison pour lui c'est avant tout l'épa-

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nouissement des instincts judicieux et des opinions traditionnelles de la vieille humanité, et l'abstraction, si elle veut faire autre chose que modeler des nuages, ne doit être que la transcription scrupuleuse de l'intuition ou de la foi. Avec sa rondeur

( coutumière, il ne cherche aucunement — nous avons pu en juger — à dissimuler l'antipathie que lui inspirent la science moderne, la philosophie scientifique, « la logique spéculative », les explications positives, les discussions critiques. Ce qu'il veut, c'est du dogme à forte dose, de la vérité solide et autoritaire, des affirmations nettes, de la

\foi, de la tradition : tel est le pain substantiel dont son intelligence est affamée. A travers toutes les discussions d'idées de cet impétueux raisonneur, on entend retentir en sourdine, comme un grognement continu, le mot de Pascal, cet autre impétueux raisonneur : « Humiliez-vous, raison impuissante ; taisez-vous, nature imbécile ! »

Cela se comprend. Devant une réalité qui se légitime par sa simple existence de fait, devant un monde qui relève, en dernière analyse, d'un acte de bon plaisir, il n'y a qu'à s'incliner. Le mystère est à accepter sans objection, puisqu'il s'impose. Soyons humbles, et soumettons-nous, comme on dit, à l'objet. L'attitude de l'esprit qui ramène tout à son étiage, qui a la prétention de tout comprendre et de faire tenir le réel énorme dans les étroits plateaux de ses balances, est une fatuité. « Il ne faut pas faire les malins » : les écrits de Chesterton

formeraient un abondant commentaire à ce mot de f^Joseph Lotte. Et par là encore, l'auteur d'Orîhodoxy est bien de son siècle, de ce siècle qui, au fond de son scepticisme, a retrouvé le sens du mystère, et auquel Pascal agrée si fort ; il s'entendrait avec nos « pascalisants » ; et ici, de nouveau, les échos s'entre-répondent des deux côtés de la Manche. Le besoin de convictions fermes aboutit, chez un nombre croissant de nos contemporains, à la restauration complète de l'intellectualisme. Mais chez plusieurs, le mouvement s'arrête, indécis, à mi-côte, dans une sorte de fidéisme. J'ai cité plus haut quelques pensées d'Ernest Psichari. En voici d'autres, d'un son différent, prises pourtant au même niveau de développement, dans cet esprit que la forte direction dominicaine devait pousser un jour plus loin : « Il faudra bien qu'on nous laisse la paix avec les preuves et les syllogismes, et les inductions et les déductions... O mon Dieu, je ne vous connaissais pas, parce que je voulais vous prouver '. » Le cas de Chesterton est en partie analogue.

Nous avons trouvé notre paladin dressé pour la lutte au devant des réalités spirituelles qui forment les assises de la pensée et de l'action humaines : la certitude, la vérité, la raison, l'idée, et aussi la liberté, la morale, la religion ^ La réalité de la matière n'est pas, à ses yeux, moins essentielle.

1. Les Voix qui crient dans le déserl in Correspondanly 25 décembre 1919, p. 1038 sqq. J'ai souligné un mot.

2, Orthodoxy, chap. ii, m.

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Elle fait partie du patrimoine traditionnel. Elle possède un caractère sacré, quasi mystique. Un des personnages de Chesterton dit quelque part ce mot profond : « Je n'ai pas assez de foi pour croire à la matière '. » Et il ajoute que les doutes du matérialiste sont une plaisanterie à côté des doutes atroces, vertigineux du spiritualiste (lisez : de l'idéaliste *). La morne philosophie qui fait de ce beau monde diapré, multiforme, mouvant, une pure projection de la pensée solitaire, produit sur notre écrivain l'effet d'un obscène cauchemar. Elle blesse en lui le sens

Commun, le sens artistique et même le sens moral'. Mais ce qu'il importe de remarquer maintenant,

rc'est que Chesterton attribue toutes les « hérésies », auxquelles il oppose des réfutations populaires et

:.pleines d'humour, à l'abus de la logique spéculative. Très justement il note chez leurs tenants, comme chez certains aliénés, la coexistence d'une logique enragée et envahissante avec un sens commun rabougri. Il parle plus d'une fois des « docteurs fous * », qui sont des philosophes ou des savants dont le système a fait chavirer la cervelle, et ceux-là ne sont pas tous enfermés dans les asiles. Il y en a même qui les dirigent au nom de la « Science », et qui y font enfermer les autres '. Chesterton raille

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