Orlhodoxy, p
fesseur Lucifer, personnification de la science athée, et le moine Michel, personnification de la foi, le premier célèbre la Sphère et bafoue la Croix : il caresse de la main le globe, cet être « si dodu, si satisfait », si différent de « l'individu décharné qui étend [là haut] ses bras raides et las » :
Le Globe est raisonnable ; la Croix est déraisonnable. C'est un quadrupède avec une jambe plus longue que les autres. Le Globe est iné^'itable ; la Croix est arbitraire. Surtout le Globe est un en lui-même, la Croix est... en contradiction avec elle-même. Elle est le conflit de deux lignes hostiles, de direction inconciliable..., une collision, un heurt, une lutte dans la pierre... Arrière cet objet ! Sa forme même est une contradiction dans les termes.
A quoi le moine répond tranquillement :
' Nous aimons la contradiction dans les termes. L'homme est une contradiction dans les termes : c'est un animal dont la supériorité sur les autres animaux consiste en ceci, qu'il est déchu. La Croix, dites-vous, est une collision éternelle ; je le suis aussi. La Croix est une lutte dans la pierre ; toute espèce de vie est une lutte dans la chair. La forme de la Croix est irrationnelle, précisément comme la forme de l'animal humain. Vous dites que la Croix est un quadrupède dont un membre dépasse les autres. Je dis que l'homme est un quadrupède qui se sert seulement de deux de ses jambes '. .
Le lecteur aura pu remarquer, au cours des 1. The Bail and the Cros.s, p. 9 à 11.
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développements qui précèdent, quelques-unes de ces poussées de fièvre dialectique, par lesquelles l'écrivain semble prendre à tâche de démontrer sur lui-même sa thèse des abus de l'argumentation. Quoi qu'il en dise par exemple, l'existence de Dieu se prouve, et le Pouvoir mystique qu'il invoque, l'Eglise, ne prétend pas que nous saisissions cette suprême vérité de raison, en sortant de la raisoiî, par un bond de la volonté ou de la pure foi. Mais, sans nous attarder à multiplier ici de trop faciles [ réserves de détail, reconnaissons plutôt dans l'ensemble, sous les saillies du paradoxe,* un riche , fonds de vérité. Oui, la plupart des erreurs de la philosophie moderne viennent de sa révolte orgueilleuse contre des données premières, qui sont à accepter et non à construire. Que de pas n'a-t-on pas fait dans des voies sans issue en voulant déduire l'hétérogène de l'homogène, la qualité de la quantité, la matière de l'esprit ou vice versa, en prétendant nous expliquer doctement « la genèse » des éléments irréductibles de l'expérience. La grande tentation de la pensée philosophique, qui doit être, par nature, une synthèse, est la réduction forcée de ses matériaux à l'unité, le besoin d'expliquer l'inexplicable. Le vieil axiome dit fort sagement : Principia rerum sunl abscondila, les principes des choses sont cachés ; ce qui veut dire, non pas tant que l'esprit ne les discerne pas, mais qu'il ne saurait les maîtriser. La déduction part de points lumineux qui éclairent tout, comme le soleil, sans
être eux-mêmes éclairés par rien. L'esprit humain doit prendre conscience de sa sujétion à l'égard de son objet. Il n'est pas autonome, parce qu'il n'est pas créateur ; la réalité ne jaillit pas de lui, et il ne peut avoir la prétention de la connaître par le dedans, en la prenant par l'origine et les racines, comme Celui qui la voit sourdre et découler de Lui.
Un acte d'humilité, plus difficile encore, est nécessaire pour accepter les dogmes de la révélation ; mais cet acte, comme le remarque fort bien Chesterton, est récompensé avec munificence par les richesses de vérité et de vie, par les jouissances de contemplation et d'action auxquelles il introduit l'homme. L'univers dominé par le mystère de la Trinité et enveloppé de l'atmosphère de la Rédemption, est plus harmonieux et s'explique mieux que l'univers rationaliste. Le climat en est plus doux et plus salubre ; l'homme peut y marcher d'un pas plus allègre, parce que les chemins de la destinée
/sont éclairés devant lui. Une fois admise l'énigme insoluble du surnaturel, l'énigme humaine se trouvera résolue. En cela, l'auteur à^Orlhodoxy a raison.
Seulement il y a dans le mystère diverses zones qu'il confond un peu. Son regard n'apprécie pas exactement la distance où se trouve chacune d'elles. Le fairyland semble les englober toutes et les projeter sur un horizon sans perspectives. Le mot de
' « mystique » ou de « mysticisme », l'un des plus à
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la mode, mais des plus vagues % est un des mots de prédilection de Chesterton : on a remarqué qu'il en faisait un usage immodéré et en brouillait les sens multiples. Par exemple, Pacte d'intuition naturelle, où l'esprit, à la vérité, ne démontre pas et n'explique pas, mais voit, n'est nullement assimilable à l'acte de foi, où il croit sans voir. De même, l'existence de Dieu, qui se prouve, est plus mystérieuse que l'existence du Monsieur d'à côté, qui ne se prouve pas. Ces demi-teintes, ces dégradations de couleurs, qui mettent des nuances jusque dans les ténèbres, n'apparaissent pas assez sous le pinceau violent d'un artiste ami des tons forts.
1. Qu'il me soit permis de renvoyer à l'analyse qui en a été faite dans le Bulletin des catholiques écrivains, juillet 1919, et reproduite dans la Revue pratique d'apologétique, 1" août 1919.