CHAPITRE II
Chesterton porte partout sa philosophie avec lui. Les idées, les tendances maîtresses que nous avons démêlées, reviennent sans cesse dans ses ouvrages. Elles en donnent la clef. En les exprimant, il nous a vraiment découvert les couches les plus profondes de son esprit, le terrain d'où lèvent ses essais, ses poèmes, ses articles de journal. Elles s'incorporent à ses doctrines sociales et politiques, à sa religion et à son apologétique, même à sa technique littéraire et à ses goûts les plus particuliers. Elles lui inspirent une certaine façon de prendre la vie. Mettons en lumière quelques-uns de ces points.
Une certaine façon de prendre la vie. C'est un mélange de mysticisme et d'instinct populaire, appuyé sur ces données extra-logiques, pour lesquelles Chesterton a un culte. Assurément ce n'est pas une originalité mince que de descendre à la fois de deux lignées spirituelles aussi divergentes que les mystiques et les dévots de la bonne nature. C'est pourtant le cas de notre auteur. Par un côté, il s'apparente aux grands « naturistes » ; il pense, comme Rabelais et Molière, qu'il ne faut pas être plus sage que la nature ; il donne des verges aux
affectations de tout genre, à l'orgueil scientifique comme à la hautaine réserve de l'aristocrate et aux prétentions religieuses, telles que le culte individualiste de « la lumière intérieure ^ ». Il fait la caricature des philosophes, des savants, des médecins, des juges, des végétariens, des esthètes, des gens du beau monde (smart sel), etc., qui tous, à leur manière, lui paraissent s'écarter de l'humanité normale et raffiner sur le sens commun ^ D'autre part, nous trouvons en lui un insatiable appétit de surnaturel, et sous sa plume, la satire des esprits forts, le panégyrique des contemplatifs, des saints auréolés, de « l'anachorète qui se roule sur les pierres dans une frénésie d'humilité ^ ». Bref, vivre dans le bon vieux monde du peuple, jouir en enfant des choses sensibles, être simplement, naïvement, « ouvertement, indécemment humain, confesser en plénitude toutes les pitiés et toutes les peurs congénitales à la race d'Adam ' », rire, pleurer et trembler sans vergogne, injurier copieusement ses ennemis, se battre, danser, chanter, boire de la bière, et cependant révérer l'Eglise, croire au surnaturel et s'attendre au miracle : voilà, selon Chesterton, la forme saine de l'existence.
Comme Péguy, et avec aussi peu de fondement que lui, il aime à se dire peuple : il est, prétend-il,