‹ G. K. Chesterton, ses idées et son caractèreChapitre 6 sur 76 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

la vérité changeante sont critiquées avec la même verdeur :

' Le vice de la notion moderne du progrès intellectuel consiste à le représenter toujours comme conditionné par le brisement des liens, l'effacement des limites, le rejet des dogmes. Pourtant, s'il existe quelque chose de tel qu'une croissance de l'esprit, ce doit être une croissance de convictions de plus en plus définies, de dogmes de plus en plus nombreux. Le cerveau humain est une machine à produire des conclusions : s'il ne peut arriver

IJi conclure, c'est qu'il est rouillé. Quand on vient nous parler d'un homme trop intelligent pour croire, c'est presque une contradiction dans les termes. C'est comme si l'on nous parlait d'un clou trop bon pour fixer un tapis au parquet, d'un verrou trop bon pour maintenir une porte close. Il n'est guère exact de définir l'homme, avec Carlyle, un animal qui fabrique des instruments. Car les fourmis, les castors et beaucoup d'autres animaux en fabriquent... Mais on peut le définir : un animal qui fabrique des dogmes. A mesure qu'il entasse doctrine sur doctrine et conclusion sur conclusion dans la bâtisse de quelque énorme système philosophique ou religieux, il devient, — dans le seul sens légitime de l'expression, — de plus en plus humain. Au contraire, quand, par un scepticisme de plus en plus raffiné, il laisse tomber les doctrines les unes après les autres, quand il refuse de s'attacher à aucun système, quand il prétend se placer au delà des définitions..., il rétrograde lentement, en vertu de son procédé même, vers la vague mentalité des animaux errants et vers l'inconscience de l'herbe. Les arbres n'ont pas de dogmes. Les navets sont singulièrement libéraux \

Personne ne doit se mêler d'employer le mot « progrès » 1. Jlereiics, p. 285, 286.

LA PHILOSOPHIE d'uN HUMORISTE 17

à moins d'avoir un credo défini et un code moral coulé en fer. Personne ne peut être homme de progrès sans être doctrinaire. Je pourrais presque dire : personne ne peut être homme de progrès sans être infaillible, ou du moins sans croire à quelque infaillibilité. Car le progrès, par son nom même, indique une direction. Du moment que nous commençons à douter le mx)ins du monde de la direction, nous commençons à douter, dans la même mesure, du progrès \

Chose étrange chez le poète aux visions colorées qu'est Chesterton, il a le goût violent de l'abstrait. Il l'aime jusqu'à défendre un jour, contre H.-G. Wells, la théorie des idées platoniciennes -. Mais partout sa critique pointe droit sur lui, perçant les « métaphores matérielles », faisant tomber la bourre des mots qui comblent les vides de l'idée, dépeçant le mannequin littéraire jusqu'à le réduire à sa carcasse conceptuelle.

Nietzsche n'est pas « un penseur fort et hardi ». Jamais il ne pose sa pensée devant lui, dans la nudité des termes abstraits, comme le font Aristote, Calvin et même Karl Marx, ces hommes de pensée intrépides. Nietzsche échappe toujours à une question par une métaphore physique, ainsi qu'un aimable poète de second ordre. Il dit : « au delà du bien et du mal », parce qu'il n'a pas le courage de dire « meilleur que le bien et le mal » ou « pire que le bien et le mal ». S'il avait regardé ainsi sa pensée en face et sans métaphores, il aurait vu qu'elle était un non-sens ^

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