Syllabus, prop
derniers papes, n'est, à vrai dire, qu'une « démophilie », puisqu'elle est caractérisée exclusivement comme une « bienfaisante action chrétienne parmi le peuple, benefîcam in populum aclionem chrislianam », qui doit rester étrangère à toute visée politique'. Et nous avons appris en France, par la condamnation retentissante d'un groupe de catholiques démocrates, ce qu'il en coûte d'inféoder le catholicisme au régime populaire. S'il y a vraiment entre l'un et l'autre ces affinités intimes dont parle Chesterton, il faudra nous expliquer comment une critique aussi nette de l'idée démocratique ellemême - a pu s'introduire dans un document officiel émané du Siège de Rome : ce sera, je crois, malaisé.
Mais c'est trop appuyer sur des réserves particulières. Négligeons plutôt les exagérations de style et de pensée, les inexactitudes de détail et les paradoxes provocants. Ce qui s'enveloppe sous ce vêtement bariolé et brillant, c'est, dans l'ensemble, une forte substance d'apologétique. La flamme intérieure, les sources de l'enthousiasme, les satisfactions de l'imagination et du cœur, le lyrisme et
1. Léon XIII, Encyclique Graves de communi. Pie X, Motu proprio sur l'Action populaire chrétienne.
2. a II est anormal que la délégation monte [du peuple aux gouvernants], puisqu'il est de sa nature de descendre... Le choix de la multitude... ne confère pas l'autorité de gouverner ; il ne délègue pas le pouvoir, etc. » Lettre de Pie X sur le Sillon^ citant Léon XIII, Encyclique Diuturnum.
le drame, le secret de la vîe ardente et riche, l'élan vers le progrès, l'intransigeance envers le mal, même bien armé, une sainte indépendance à l'égard des abus de la force, le traitement intelligent et équitable de toute la nature humaine : oui vraiment, tout cela se trouve dans l'Eglise. Elle concilie ces caractères avec ceux de l'ordre et de la discipline, car il n'y a point entre eux de contradiction véritable. Et les puissances du sentiment ne trouvent pas dans l'orthodoxie de moindres stimulants que les puissances de l'intelligence et de la raison. L'orthodoxie est complète, elle possède tout, elle est toute plénitude et toute harmonie ; et voilà pourquoi elle a de quoi satisfaire les aspirations les plus diverses. La vérité est comme la lumière blanche, en qui fusionnent toutes les couleurs et d'où l'on peut les extraire par des analyses variées. Dieu sait tout ce qu'il a mis dans l'homme et II a fait la religion pour lui. Elle enveloppe l'être entier, elle est son milieu normal et l'endroit privilégié de son épanouissement. La révélation est la réponse de Dieu aux besoins de l'homme ; donc, c'est la bonne réponse, la réponse totale, l'unique réponse. Elle répond à tout, de façon exceptionnelle et transcendante. Ceci se démontre en apologétique, particulièrement au moyen de l'étude comparée des religions; ceci s'expérimente dans une large mesure, une fois la révélation admise et pratiquée, par la plénitude de satisfaction spirituelle que le fidèle y goûte. Chesterton décrit excellemment, de son point
de vue spécial, une partie de ces preuves et de ces expériences : cette importante contribution à l'apologétique générale reste utilisable pour tous et donne à son oeuvre une valeur religieuse permanente.
II. — Toutefois il n'a pas cru devoir pousser l'argument à fond, et jusqu'à en faire un motif déterminant de crédibilité. En effet, après l'avoir développé, il en vient à ce qu'il appelle « la question cruciale », en se faisant poser par « un agnostique raisonnable » l'objection suivante : S'il est vrai que les dogmes de l'Église contiennent toutes les vérités auxquelles vous tenez, pourquoi ne gardez-vous pas les vérités sans vous embarrasser des dogmes ? Prenez l'amande et jetez la coque. — A ceci Chesterton répond en donnant de son adhésion sans réserve à l'orthodoxie trois raisons décisives, et il nous prévient qu'il s'établit cette fois sur le terrain « strictement objectif et scientifique », « purement intellectuel », « absolument rationnel '. »
D'abord, dit-il, je suis déterminé à croire, non point précisément par tel ou tel argument particulier, mais « par une accumulation énorme de faits menus, unanimes » à déposer dans un certain sens. C'est une « mixture » complexe, une « poussière » de preuves. Or « ce sont ces raisons fragmentaires qui convainquent l'esprit. Que les choses soient d'espèces
t. Orihodoxy, p. 260 à 263.
différentes, cela même accroît l'importance du fait qu'elles vont toutes dans la même direction ^ ». L'agnostique aussi, quand il se détourne du christianisme, le fait pour mille raisons de détail. Il s'agit seulement de savoir qui se trompe ici, de l'agnostique ou du chrétien. Le criblage complet de ces innombrables grains de sable étant impossible, Chesterton prend au hasard une demi-douzaine des objections rationalistes courantes, et montre que toutes reposent sur des faits controuvés ou des notions déformées. A mesure que la discussion se poursuit, une conclusion se dégage, irrésistible : la claire vue des choses est du côté des croyants, ce sont eux qui ont raison. « L'atmosphère de l'Incarnation est l'atmosphère du sens commun » ; du côté adverse règne « communément le non-sens - ».
Il y a là une vue profonde, analogue à celles de Newman, dont Chesterton, comme tout chrétien cultivé d'Angleterre, doit avoir subi l'influence. L'Eglise, il est vrai, ne permet pas qu'on fasse reposer la foi sur « une accumulation de probabilités ' », qui restent telles. Mais outre que des indices, purement probables à l'état isolé, peuv^ent, en s'agglutinant et en se groupant sur un même point, édifier une preuve certaine, comme cela se voit dans les instructions judiciaires, rien ne montre que ceux dont parle Chesterton n'aient pas une solidité