VERRES PEINTS
Le plus attrayant de tous les arts mineurs est peut-être celui qui consiste à compléter l'architecture par des verres de couleur. Il n'est personne ayant visité des cathédrales, comme celles de York, de Chartres ou du Mans, ou des basiliques plus modestes, comme celle de Gouda, qui ne convienne de l'intensité de vie que leur donnent les vitraux. Mais le mode de décoration a besoin d'être
ARTS MINEURS
FiG. 253. — Chape de Syon. (Au Victoria a)id Albert Museio)!.)
en harmonie avec l'édifice qui l'emploie. Le verrier doit subordonner tout son travail a celui de l'architecte. Les ensembles qui nous satisfont le plus sont ceux où ce principe a été le mieux appliqué. Certains ont prétendu que les vitraux, comme tant d'autres arts, nous sont venus d'Orient. A cet égard, la preuve n'est pas faite. Sans doute, il est permis de croire que les verres de couleur, sertis dans les réseaux de plâtre des constructions sarrasines, sont le résultat d'une vieille tradition ; mais les grandes ouvertures, si nécessaires sous les climats européens, ont toujours été sans objet en Orient, où la lumière est éclatante. Il est plus probable que la mode des vitraux a pris naissance dans la partie occidentale de l'Europe et s'y est développée brusquement. Peut-être faut-il l'attribuer au moins autant au désir d'enluminer l'architecture à l'instar d'un livre d'heures qu'à une évolution lente qui serait comparable à celle de l'art de bâtir. On a affirmé que les vitraux firent, en France, leur première apparition sous le règne de Charlemagne. En réalité, aucun vitrail ne semble avoir existé qui soit antérieur au XII' siècle, et l'Angleterre ne possède que peu ou point de vitraux de cette dernière époque. Les Allemands veulent que certaines fenêtres, d'ailleurs dénuées de toute beauté, de la cathédrale d'Augsbourg,
FiG. 254. — Chape de saint Silvestre. a Saint-Jean-de-Latran. a Ro.me.
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Fui. 255. — CiiAPi-: n'AscoLi.
aient des vitraux du XI siècle ; mais leur prétention est fort contestable. Le XIIP siècle nous a laissé des verrières a Canterbury, York, Lincoln, Salisbury, etc. Au siècle suivant, l'art des vitraux fut pratiqué, en Angleterre, beaucoup plus que partout ailleurs. En France, en effet, l'activité de cet art eut à subir un ralentissement, et l'Allemagne ne commença à s'occuper sérieusement de vitraux que dans les dernières années du xiir siècle et le commencement du XIV^
Pendant la période du style perpendiculaire, on produisit en Angleterre une grande quantité de verrières, surtout après l'avènement de Henri IV. Cette fabrication continua, d'ailleurs, jusqu'à la Renaissance, durant laquelle cependant beaucoup de verrières furent importées de France et de Belgique. Les magnifiques fenêtres du King's Collège, à Cambridge, quoique fabriquées en Angleterre, sont probablement d'origine flamande. On les a attribuées récemment, avec quelque apparence de raison, au peintre verrier Dierick Jacopsonne (Vellert d'Anvers), récemment identifié avec le graveur connu, d'après son monogramme, sous le nom de Dirk van Staren, parce qu'il signait ses planches D'^V (star, staren = étoile) et aussi DV, en séparant les lettres par un étourneau (stare, starling). Des contrats pour ces fenêtres existent encore.
Les vitraux n'eurent plus aucun caractère, depuis le milieu du xvr siècle jusqu'au milieu du Xix-^. De fausses idées prévalurent pendant deux siècles et demi, et, lorsque les verriers anglais revinrent à
ARTS MINEURS
une appréciation plus saine de leur art, il leur fallut une génération pour se débarrasser de leurs erreurs. Au point de vue historique, l'art des vitraux se divise en trois périodes, qui correspondent à celles de l'architecture ogivale elle-même. Toute son évolution s'est faite graduellement ; de sorte qu'il suffirait d'une patience suffisante pour classer i'"- -5^- - Tapisserik de Hatfiei.d. les œuvres qu'il nous a laissées. Dans leurs grandes lignes, les vitraux gothiques de 1 1 80 a 1 300 appartiennent à l'ogival primitif, de 1 300 à 1 380 au style décoré, de 1 380 à 1 520 au style perpendiculaire. Quelques fragments, qui remontent au delà de l'année 1 1 80, sont dits byzantins, et 1 expression de gothique ne peut plus s'appliquer aux vitraux de date postérieure à l 520, alors que le sentiment de la Renaissance est déjà très accentué.
La fenêtre du premier style ogival était une mosaïque de petits verres maintenus en place par des baguettes de plomb qui constituaient le dessin. Ces verres étaient de pâte colorée, sur laquelle on peignait aussi ; mais la couleur n'était destinée qu'à faire ressortir les formes qu'indiquaient les baguettes. Elle ne suppléait en rien à
leur arrangement.
Les parties purement décoratives des fenêtres les plus anciennes sont habituellement des grisailles, avec un léger mélange de couleurs vives. D'autre part, les parties pittoresques, c'est-à-dire les figures et les fonds, sont entièrement de couleurs vives, aussi riches et foncées qu'on le pouvait, eu égard à
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FiG. 257. — Opis Anglicanv.m.
(Au Hrilish Muséum.)
GRANDE-BRr.TAGNE ET IRLANDE
la transparence nécessaire. Le dessin général des fenêtres du premier style ogival peut se diviser en quatre classes : les fenêtres entièrement en grisailles ; les fenêtres avec médaillons dans un cadre décoratif ; les fenêtres a figures, avec personnages sacrés se tenant sous des dais ou dans un cadre d'architecture peint directement sur le verre ; enfin les fenêtres Jessé, dans lesquelles la généalogie du Christ revêt plus ou moins la forme d'un arbre héraldique, indépendamment de ces caractères, les vitraux du premier style ogival se distinguent encore par la forme conventionnelle de leurs
détails, surtout des feuillages, et par leurs fonds hachés, qui adoucissent le ton général et rehaussent l'éclat du verre.
Les vitraux de la période gothique décorée garnissent des fenêtres d'une conception générale plus pittoresque. Les couleurs y sont plus vives, plus claires et plus gaies ; les figures mieux dessinées, en des poses moins tourmentées ; les feuillages se rapprochent davantage de la réalité ; les baguettes de plomb sont moins larges, bien que plus apparentes, par suite d'une finesse de coloration et d'une transparence du verre plus grandes.
En Angleterre, les meilleurs vitraux de cette période sont ceux de la chapelle Merton, à Oxford ; de la salle capitulaire, de la nef et du presbytère de la cathédrale de York ; de Tewkesbury, de Wells, de Salisbury, de Gloucester et de Bristol.
Les vitraux de la troisième période gothique ont un caractère plus national que ceux des deux autres périodes. On les distingue plus aisément des vitraux français ou allemands contemporains. Leurs plombs, moins accentués qu'auparavant, se séparent davantage du dessin ; leur conception devient plus grandiose ; on y rencontre enfin, peints directement sur le verre, les éléments constitutifs de l'architecture perpendiculaire. La fenêtre type de la troisième période gothique donne l'idée d'une série de niches, d'une paroi ornée ou d'un tabernacle blanc-argent, garnis de figures richement colorées, se détachant sur des fonds également peints.
FiG. 258. — Ivoire anglais
DU XlVe SIÈCLE.
(Au Victoria and Albert Miiseiini.)
ARTS MINEURS
FiG. 25q. — DÉTAIL DK LA CHAPE
DE Salnt Svlvkstre.
(Voir fig-. 254.
Une grande fenêtre de ce style est en quelque sorte la reproduction transparente des grandes parois ornées de la même période, comme celles de Wallingford a Saint- Albans, du Magdalen Collège, du Ail Soûls' Collège et du New Collège, à Oxford. La combinaison du tabernacle presque blanc et des figures colorées satisfait à la fois a l'art et aux exigences pratiques : le châssis laisse passer la lumière en abondance, et les figures constituent une décoration splnedide.
L'Angleterre est abondamment pourvue de belles verrières de cette troisième période. La ville de York en est remplie. Non seulement la cathédrale, mais aussi de nombreuses églises, spécialement celle de Ail Saints (North Street), sont remarquables a cet égard. Les vieilles fenêtres du vestibule de la chapelle de New^ Collège, a Oxford, où la Nativité de Reynolds paraît si déplacée, ont de beaux spécimens de vitraux des premières années du style perpendiculaire. Ail Soûls, l'église abbatiale de Great Malvern, la cathédrale de Winchester et un très grand nombre d'autres églises, possèdent aussi quelques bonnes verrières de cette même période. A la fin de leur évolution architectonique, les fenêtres historiées
perdirent de leur caractère décoratif et commencèrent à rivaliser fâcheusement avec la peinture. Les liens qui les rattachaient à l'architecture furent rompus. On évita les baguettes de plomb dans la mesure du possible ; elles disparurent même quelquefois. Le verre émaillé fut substitué au verre de couleur, pour le plus grand dommage de la transparence et de la solidité du vitrail. Les détails furent travailles pour eux-mêmes,, non plus en vue de leur effet. Le réalisme s'introduisit enfin dans
Fig. 260. — Triptyque d'ivoire.
lAu British Muséum} (\'oir p. 136.'
GRANni: BRETAGNE ET IRLANDE
un arl d'où il aurail dû être soigneusement banni. Les lies Britanniques ont de bons spécimens de vitraux Renaissance ; mais les meilleurs sont, en totalité ou en {)artie, de provenance étrangère. La cathédrale de Lichfield possède de belles verrières flamandes ; on en trouve d'autres a Oxford et a Coventry. A Cambridge, la .chapelle du King's Collège est un véritable musée de vitraux de la Renaissance, datant de 1516 a 1530.
De la fin de la période perpendiculaire jusqu'au milieu du XIX» siècle, l'art des vitraux, par suite d'un faux idéal, a été en pleine décadence. Mais un revirement s'est opéré, depuis une cinquantaine d'années, qui a permis tout à la fois aux Anglais d'apprécier les œuvres de leurs pères et de produire des travaux qu'ils n'eussent point désav^oués.
FiG. 261. — Feuillet droit
d'un DIPTVQIE.
(Au Hritish Muséum j
(Voir p 136.)