VI. MANUSCRITS ENLUMINES
Dans une histoire détaillée du livre avant l'invention de l'imprimerie, le chapitre consacré au début et au développement de cet art en Angleterre serait le plus homogène et peut-être le plus intéressant de tous. Il commencerait par la description de l'admirable école celtique monastique, qui se fonda au V' siècle et parvint, deux siècles après, à un degré de perfection où elle s'est longtemps maintenue ; ses dernières pages nous conduiraient au début du XV'= siècle, à l'époque où commencèrent les bouleversements politiques qui firent perdre, pour des siècles, à l'art anglais, la plus grande partie de son caractère national. Entre ces deux dates extrêmes, les écrivains et les enlumineurs anglais furent sans rivaux dans la production des
FiG. 271. — Page du Livre
DES Evangiles de Lindisfarne.
(Ati Britlsh Muséum).
l^'oir p. 138.)
ARTS MINEURS
manuscrits. Nous avons vu que la première vague de christianisme qui atteignit les Iles trouva son épanouissement en Irlande, où elle fut mieux protégée que partout ailleurs contre les envahisseurs de l'Europe septentrionale. Nous avons dit que les chrétiens d'Irlande furent bientôt assez nombreux pour fonder des communautés sur les côtes voisines de Bretagne. Ils y apportèrent leur art en même temps que leurs croyances, et les monastères qu'ils établirent en Ecosse et en Angleterre devinrent bientôt autant de centres pour la propagation de leurs conceptions celtiques. Les Celtes irlandais, a dit Middleton, avaient appris à produire des objets d'orfèvrerie et des enluminures de manuscrits avec un goût merveilleux, qui n'ont jamais été dépassés à aucune époque et dans aucun pays. " Les enlumineurs prirent pour fondement de leurs dessins ceux des orfèvres. Dans beaucoup de cas, du reste, c'était une même personne qui décorait le manuscrit et le reliait ensuite avec du métal. Il en résulte qu'une page d'un livre comme le BooJ^ of Kells traduit en couleurs les idées suggérées par les idiosyncrasies du métal, de l'émail et des pierres précieuses. Ses qualités et ses défauts en dépendent pareillement. Le Livre de Kells fut probablement écrit entre 680 et 700.
Le travail en est si extraordinaire, que l'on manque d'expressions pour le définir. A la vérité, la vue ne saurait l'apprécier qu'avec beaucoup de patience et le secours d'une bonne loupe. On a prétendu que les formes qui y sont introduites témoignent de l'incapacité de l'enlumineur pour la représentation de la figure humaine. Nous avons déjà explique que cette
FiG. 272. — The pape
ET l'Orfèvre.
(Sir David Wilkie.)
incapacité pourrait bien n'être qu'apparente. L'auteur du manuscrit était Celte ; comme tous les Celtes, il fondait son travail sur la ligne et ne songeait pas à se servir d'autres motifs. Son désir n'a pas été d'imiter la figure humaine ; il ne s'en est servi, que dans la mesure où elle se pliait à ses intentions tout arbitraires, mais parfaitement décoratives. Certes, la figure humaine est si intéressante, que la place qu'elle a prise graduellement dans l'art, a partir du jour ou on l'employa pour la première fois, ne doit pas surprendre. Mais les artistes chez qui le sang celtique a prédominé n'y ont jamais vu qu'un élément de décoration linéaire.
Nous avons déjà eu l'occasion de faire allusion aux plus beaux
spécimens de l'enluminure celtique. A côté du Livre de Kells (fig. 270), du Livre de Durrow (fig. 21), peut-être plus ancien que le précèdent, et du Livre d'Armagh, plus récent, nous citerons encore : le Livre des Evangiles de Saint- Culhbert ou Manuscrit Lindisfarne (fig. 271) ; les Commentaires de Cassiodore sur les Psaumes, dans la cathédrale de Durham ; enfin les splendides Evan- FiG. 273. — MÈRE giles de la Bibliothèque impériale, à Saint-
DE lArtiste. Pétersbourg. Ces trois derniers manus-
"^' ' ^* '' crits, quoique fondés sur l'enseignement
de moines irlandais, sont dune école anglaise. Leur splendeur l'emporte sur celle des premiers, surtout par suite de l'introduction de feuilles d'or ou d'argent dans les enluminures, procédé que les artistes irlandais n'ont jamais employé. L'Irlande a produit des manuscrits enluminés jusqu'au X'= siècle ; aucune de ses écoles n'égala celle qui nous a valu le Livre de Kells. L'influence des enlumineurs irlandais s'est surtout fait sentir en Ecosse et dans le Northumberland. Mais elle s'étendit beaucoup plus loin, jusqu'à Canterbury et autres villes du Sud de l'Angleterre, et même jusque sur le Continent, oii des missionnaires irlandais la propagèrent. La Bibliothèque de Saint-Gall a un certain nombre de beaux manuscrits enluminés du dernier type celtique. L'influence irlandaise se fit même sentir en Scandinavie, où elle est reconnaissable dans la décoration des églises en bois des xr et XIP siècles, qui sont les plus anciens monuments chrétiens de ce pays. Les rapports plus étroits qui s'établirent avec Rome, après le
ARTS MINEURS
FiG.